Jasons de… Campagne électorale

La campagne électorale bat son plein au Québec. Simon Jodoin et Jérôme Lussier se demandent si cet exercice saura combler leur soif d'idéal...

SIMON : Bonjour mon cher Jérôme! Bien content de te retrouver au terme de nos périples vacanciers. Lorsque je reviens des promenades dans la nature, à embrasser de larges paysages, je me sens toujours un peu à l’étroit dans la rentrée et le retour à la routine. Mais cette année, c’est pire que d’habitude avec, en plus, cette campagne électorale qui bat son plein. J’aime normalement la frénésie des joutes politiques, mais cette-fois ci, j’ai l’impression que cet exercice aura un effet d’éteignoir. 

JÉRÔME: Salut Simon! Bon blues de retour de vacances à toi aussi! On dirait effectivement que ça frappe particulièrement fort cette année. Une élection éteignoir, donc? 

SIMON: Je m’explique: j’ai eu le sentiment au cours des derniers mois, à cause de la pandémie sans doute, que nous étions arrivés à une grande remise en question, sur le plan personnel comme sur le plan social. Le travail, l’économie, l’environnement, l’éducation, la santé, partout où je regarde, je vois un désir de changement, une soif d’idéal comme le chantait Souchon… Or, cette élection semble au contraire nous entraîner vers une simple formalité, le seul enjeu réel étant de savoir quel autre parti que la CAQ sera encore debout au mois d’octobre. Il n’y a là rien pour faire rêver…

JÉRÔME: Je suis d’accord avec toi. J’aurais souhaité qu’on nous présente des visions inspirantes pour le Québec du 21e siècle – voire même qu’on aborde le tabou ultime du sacrifice – mais il semble qu’on assiste surtout à une surenchère de propositions ciblées, testées en focus groups. Je fais aussi un lien avec les «larges paysages» que tu évoques. J’ai l’impression que ces dernières années – la pandémie, les crises écologiques, la guerre en Ukraine – ont eu pour effet d’élargir et d’approfondir les réflexions de plusieurs. Les jeunes (et moins jeunes) pensent davantage à l’échelle globale: l’avenir écologique, la quête de sens et d’engagement, de nouveaux modèles socio-économiques. Je perçois aussi une soif de changement et d’idéal à laquelle la campagne ne répond pas. Québec solidaire est probablement le parti le plus sensible à ces grands enjeux. La CAQ se limite essentiellement à promettre que nous serons fiers, efficaces et aussi riches que les Ontariens, alors que l’horizon du Parti conservateur se limite aux individus, leur liberté, leur gaz et leur cash. Crois-tu que nous sommes deux extra-terrestres, ou qu’il existe une masse de Québécois dont les sensibilités post-COVID étouffent dans la petitesse de nos projets politiques? 

SIMON: L’écran de mon ordinateur n’est sans doute pas un bon outil pour sonder les âmes et déceler ce que pensent « les gens », mais c’est un sentiment que j’ai depuis un petit bout de temps: que nous sommes plusieurs à avoir soif d’un discours politique plus englobant qu’une série de propositions ponctuelles visant des problèmes circonstanciels. Bien que Québec Solidaire propose de « changer d’ère » et qu’ils insistent sur la notion de « projet de société », je n’arrive pas à saisir dans quoi je pourrais me projeter exactement. En disant cela, je me rends compte qu’une série de promesses ne suffit pas pour donner corps à un projet. 

JÉRÔME: Effectivement. Les Anglos ont une expression que j’aime bien: a pile of bricks is not a house.

SIMON: Pour répondre plus précisément à ta question, je n’ai évidemment pas fait de sondage, mais je crois qu’une masse considérable de citoyens seraient prêts à entendre un discours qui irait au-delà des enjeux de gestion, et qui nous inviterait à rêver, ne serait-ce qu’un peu, à l’impossible. Regarde, par exemple, à quel point la préservation du patrimoine interpelle les gens. Ils ne demandent pas combien ça coûte, ils croient simplement que la beauté devrait être préservée. Les questions entourant les aînés permettent aussi de voir cela: la simple «gestion» atteint ses limites et on se demande quel est le sens de l’existence, de nos modes de vie, si on aboutit dans la solitude et l’abandon. Le texte de Rachida Azdouz que nous avons publié récemment – dans lequel elle posait la question: quel est le sens de ce que je fais? – a obtenu un vif succès. Je pense que cette question d’ordre existentiel traverse de nombreux secteurs de nos vies. Or, le discours politique s’inscrit rarement dans cette dimension et se contente de questions d’ordre utilitaire. Sans donner dans la liturgie, il y a un discours de l’espérance qui est aujourd’hui réduit à néant et j’ai le sentiment que bien des préoccupations concernant la santé mentale sont liées à cette carence. 

JÉRÔME: Je pense que tu touches à quelque chose avec la métaphore religieuse. Comme tu le sais (c’est toi le théologien après tout), il y a près de 800 ans, Thomas d’Aquin a entrepris de réconcilier la foi et la raison dans sa Summa theologica. À l’époque, il s’agissait de déterminer comment la pensée rationnelle d’Aristote pouvait être compatible avec la théologie catholique. C’était un immense défi et son œuvre a eu une influence considérable. Je mentionne ça parce que je pense que plusieurs d’entre nous (au Québec et ailleurs) cherchons aujourd’hui une synthèse différente, mais d’une complexité semblable: comment réconcilier nos systèmes politiques et économiques avec nos valeurs profondes et la suite du monde? Nous sommes nombreux, je crois, à avoir l’impression que les normes politiques et les impératifs économiques de notre époque sont divorcés de ce qui compte le plus, au fond: la beauté, la vérité, l’harmonie avec la nature, l’abnégation. Et quand on est pris dans cette recherche, quand on espère de nos leaders politiques qu’ils traceront (un peu) la voie, les promesses de 3e lien, de produits hygiéniques gratuits, de limites de vitesse plus élevées, de chèques pour les vieux ou de nouvelles émissions de télé, tout ça sonne un peu comme une infopub pour du dentifrice radioactif. Je ne sais pas si tu pensais à l’éco-anxiété ou l’épidémie de solitude quand tu mentionnais la santé mentale, mais je vois un lien entre ces maux de notre époque et la perte d’espérance dont tu parles.  

SIMON: Je pensais effectivement à l’éco-anxiété, qui est à mon avis la manifestation la plus évidente d’une perte de sens. Nous ressentons une urgence d’agir, mais ne pouvons pas saisir le lien entre nos gestes et leurs effets sur le monde. Pire encore, on a parfois l’impression que ces gestes ne donnent rien. Je vois là un terreau parfait pour faire pousser du désespoir. Et c’est là que je reviens à cette élection éteignoir. 

JÉRÔME: Ce dialogue est vraiment d’une réjouissante légèreté.

SIMON: Ahah. C’est que, vois-tu, j’ai l’impression que cette soif d’espérance, ce n’est plus simplement un élan poétique de hippies en ponchos. Je pense que ça touche les chambres de commerce, l’industrie, le secteur de la finance; tous ces milieux qui entretiennent traditionnellement le discours du business as usual. Mon intuition, c’est que la pandémie a envoyé un puissant message d’humilité: regarde champion, ce que tu tenais pour acquis, en quelques jours, ça peut virer de bord. Or, la CAQ est en ce moment le seul parti qui fédère des électeurs de tous ces milieux, sans qui aucun changement ne sera possible. Si Legault se présentait devant les électeurs en disant: «mes amis, nous venons de recevoir une bonne leçon, qui a considérablement modifié notre conception de la gouvernance, vous avez démontré une immense résilience et déployé un formidable effort de solidarité, je vous propose de saisir cette opportunité pour renouveler notre tissu social et solidifier le filet social», ce pourrait être l’étincelle d’une sorte de nouvelle révolution tranquille. Tous les secteurs de notre société seraient conviés à de profonds changements: environnement, économie, éducation, santé, culture, lutte contre la pauvreté. Or, le slogan « Continuons » semble plutôt dire « Continuons comme si de rien n’était ». La CAQ est en train de manquer un rendez-vous historique. 

JÉRÔME: J’aimerais croire que tous les milieux ressentent cette soif d’espérance et cet élan de changement. Je n’en suis pas certain, malheureusement. Les milieux économiques et financiers constatent assurément certains chocs – taux d’inflation et cours boursiers, notamment – mais plusieurs travaillent fort pour ralentir les changements et maintenir le business as usual. Tu écris que François Legault rate son rendez-vous avec l’histoire. Je suis d’accord sur le fond, mais je pense que la CAQ fait le pari qu’il existe une masse critique d’électeurs confortables, craintifs ou nostalgiques qui ne veulent pas vraiment changer. Par ailleurs, outre les intérêts divergents qui existent dans toutes les sociétés – une division qui profite évidemment au statu quo – je pense que nous souffrons aussi d’une perte de confiance et d’une aliénation les uns des autres. Les urbains ignorent la réalité rurale, et vice-versa. Les universitaires sont enfermés dans leurs tours d’ivoire, les politiciens vivent dans une bulle partisane, les syndicats défendent leurs intérêts corporatistes, les entreprises défendent leurs intérêts financiers, les identités ne peuvent plus se mélanger et tout le monde est prisonnier de son quotidien. Tout ça nuit à l’action collective, à la compréhension mutuelle et à notre capacité de faire les virages qui s’imposent. Je suis personnellement convaincu que le plus grand défi de notre époque consiste à aligner notre système économique sur la soutenabilité écologique. Mais pour ce faire, pour être capable de ramer tous dans la même direction sur des bases communes, il va falloir rebâtir des ponts plutôt que de se contenter de fouetter notre gang.  

SIMON : Eh bien mon vieux, ce que tu me dis là n’est pas de nature à me raviver la flamme! 

JÉRÔME: Chacun son tour.

SIMON: Une chance que je suis d’un naturel optimiste. Rebâtir des ponts, comme tu le dis, c’est justement ça, recoudre le tissu social. C’est rétablir des liens. Et je demeure convaincu que sans un tissu social fort, ce sont inévitablement les mailles du filet social qui se disloquent. À te lire, je sens que tu fais le constat qu’il y a quelque chose de décousu qu’il faudrait réparer. Je vais méditer là-dessus en observant les suites de la campagne. J’ai envie de citer quelques mots de Benjamin Constant, en conclusion. C’est tiré d’un discours intitulé De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, prononcé en 1819 à l’Athénée royal de Paris.

« Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique.

Les dépositaires de l’autorité ne manquent pas de nous y exhorter. Ils sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, excepté celle d’obéir et de payer! Ils nous diront: Quel est au fond le but de vos efforts, le motif de vos travaux, l’objet de toutes vos espérances? N’est-ce-pas le bonheur? Eh bien, ce bonheur, laissez-nous faire, et nous vous le donnerons. Non, Messieurs, ne laissons pas faire; quelque touchant que ce soit un intérêt si tendre, prions l’autorité de rester dans ses limites; qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux. »

J’ai relu ce texte dernièrement et, d’une certaine manière, ça m’a rassuré. Il semble qu’il y a un peu plus de 200 ans, on se posait des questions fort semblables aux nôtres. Peut-être que ça pourra nous donner des idées pour notre prochaine discussion. On pourra se demander: comment on fait pour rebâtir des ponts?

JÉRÔME: Pas certain d’avoir toutes les réponses, mais en tout cas, bâtir ces ponts me semble plus inspirant que creuser un tunnel sous le fleuve. À bientôt!

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Commentaires (1):

  1. François Beaulé

    septembre 20, 2022 at 8:17 am

    Des attentes plus philosophiques que politiques

    Les deux compères ont des attentes démesurées et désespérées de réponses de la part des partis politiques à leur quête de sens. Or les réponses doivent être philosophiques avant d’être politiques.

    Ils sont dans la force de l’âge, ils sont particulièrement intelligents et sensibles. Avec ces belles qualités vient la responsabilité de répondre eux-mêmes à leur questionnement, à créer, à se faire philosophes.

    Si le discours politique leur paraît décevant, ici et ailleurs, le problème est néanmoins en amont et il est philosophique. Appelons-le crise du libéralisme. Et cette crise est occidentale, pas spécifiquement québécoise.

    « Comment réconcilier nos systèmes politiques et économiques avec nos valeurs profondes et la suite du monde? » demande Jérôme Lussier. La première étape est d’identifier ces valeurs, de les cultiver et de les partager avec une vaste majorité de citoyens. Et pour cela, il faut une institution qui n’est ni politique ni économique.

    Rebâtir des ponts, développer la solidarité et chercher l’unité d’un peuple doit se faire au delà des oppositions politiques de la droite et de la gauche, au delà des intérêts économiques souvent divergents. Cette institution doit être indépendante des partis politiques et des forces économiques.

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