Le blues québécois

Le Québec est stationnaire parce que c’est le souhait d’une génération électoralement dominante et aujourd’hui âgée

J’avais 20 ans lorsque les Libéraux et Jean Charest ont pris le pouvoir en 2003. Un âge qui donne envie de mordre dans l’avenir et de sauter à pieds joints dans les projets politiques les plus ambitieux. C’est l’âge de l’optimisme, de la créativité, de l’action collective et parfois même, de la révolte. Bref, l’âge de tous les possibles.

Or, avec le recul, je constate à quel point mon arrivée dans les affaires publiques a coïncidé avec une période sociale et politique amorphe et technocrate. L’ère des grandes orientations et des chantiers sociaux laissait progressivement sa place à l’ère de la gestion des affaires et de l’assoupissement. Les leaders politiques ont cessé de promouvoir des projets générationnels en proposant de se pencher sur les fameuses  « vraies affaires » comme la réingénierie de l’État, la santé et l’éducation. Vingt ans plus tard, ma génération ne peut même pas se contenter du prix de consolation d’un Québec où l’éducation et la santé seraient des fleurons de fierté. On se croirait même encore au point de départ. Pas de bol. Je suis vraiment arrivé au mauvais moment. 

Je constate que je ne suis pas le seul à penser que l’offre de visions inspirantes pour le Québec fait défaut et que la politique se résume aujourd’hui à la tentative de résolution de problèmes circonstanciels. Où sont donc passées ces grandes causes qui ralliaient jadis l’essentiel des mouvements progressistes? Il y a bien sûr l’enjeu suprême de l’arrimage de notre système économique aux nouveaux impératifs environnementaux qui fédère certaines forces. Mais au-delà de l’environnement dans lequel on vit, il me semble pourtant fondamental de choisir de quelle façon on veut y vivre. Or cette soif de changement ne semble simplement pas toucher un seuil critique de Québécois, et j’ai ma petite idée pourquoi. 

J’écris ces lignes attablé dans un petit café troisième vague bien en vue de la ville de Danang, au centre du Vietnam. Autour de moi, des jeunes travaillent avec enthousiasme en espace partagé.

Des jeunes, au Vietnam, il en pleut. Tenez-vous bien: sur une population totale de 100 millions d’individus, 70% d’entre eux ont moins de 35 ans. Soixante-dix millions de jeunes sur un territoire plus petit que le Québec, ça dégage de l’énergie et de l’ambition à pleine capacité. En pleine ébullition, c’est un pays en entier qui leur reste à bâtir, en commençant par conduire leur économie et leurs institutions vers la modernité. Les grands projets se multiplient partout et on y sent une réelle volonté de développer un pays plus prospère, avec tous les défis qu’un système socialiste à parti unique peut poser. Difficile de ne pas se sentir aspiré dans cette période de grandes transformations fertile aux projets ambitieux et aux visions à grande échelle. 

Revenons maintenant au Québec et regardons ceci:

Elle est juste là, notre réalité politique. Ces données révèlent une vérité toute simple: le Québec est stationnaire parce que c’est le souhait d’une génération dominante électoralement, aujourd’hui âgée et souhaitant que le calme, la sérénité et idéalement un docteur l’accompagne jusqu’aux derniers jours. Et malheureusement, comme le Québec est une société vieillissante, cette tendance ira en s’accentuant.

Cette réalité démographique créera une pression immense sur le modèle québécois, qui verra ses dépenses exploser au même moment où sa population active sera en chute libre. Les deux grandes questions politiques des prochaines décennies seront les suivantes: où trouver des gens pour travailler, et comment financer nos services publics qui, nécessairement, seront orientés vers les générations plus âgées? Pas exactement de quoi émoustiller les jeunes et les motiver à s’impliquer politiquement. Des jeunes dont les idées auront politiquement peu de poids comparées à celles du reste de la population. 

Il ne faudrait certainement pas comprendre de mon propos quelque reproche aux baby-boomers. Une immense part d’entre eux ont, durant la majorité de leur vie active, milité pour une des plus grandes révolutions qui soit: la création d’un nouveau pays. Mais les deux échecs référendaires ont littéralement écrasé les ambitions de cette génération qui paie aujourd’hui le prix d’un rêve collectif avorté. La défaite emporte son lot de conséquences, dont celle d’être devenu échaudé aux grands projets et aux changements de paradigmes. 

Point de vue fataliste? Ma nature optimiste me chuchote qu’une offre politique inspirante et visionnaire pourrait avoir le potentiel de toucher assez d’électeurs pour s’imposer. Encore faudrait-il avoir des leaders avec assez d’envergure pour la présenter, comme le pointait à juste titre Rachida Azdouz récemment. Mais sait-on jamais? La politique a le don de surprendre et l’avenir n’est jamais tout à fait celui qu’on prévoyait. 

Louis Frédéric Prévost est avocat spécialisé en droit criminel et pénal. Voyageur infatigable, il se passionne pour les grands enjeux, l'actualité, la politique, l'éthique et les sciences. S'il n'est pas sur une moto à parcourir les routes d'Asie, vous le trouverez probablement attablé à un café à lire les journaux. Son objectif: résister au confort des idéologies afin de découvrir la vérité, même si elle est parfois inconfortable.

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Commentaires (2):

  1. Nicole Gauthier

    novembre 2, 2022 at 17h29

    Regarder autour de vous, écouter aussi… il y a bien sûr des gens âgés qui cherchent des plus jeunes pour créer un ralliement autour de propos comme les vôtres et faire bouger notre société pour trouver un idéal et des personnes pour le porter

    Répondre
    • Nicole Desjardins

      novembre 2, 2022 at 23h53

      Je seconde vivement votre réponse madame Gauthier.

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