Critiquer Israël sans être antisémite

Je ne crois pas que les experts de l’ONU soient antisémites

Ce texte comportera trois remarques importantes. Il est dommage qu’elles soient nécessaires, mais tel est le contexte sociopolitique actuel. 


J’ai passé mon enfance avec une famille juive comme voisins. Nous partagions la même entrée. Nos familles étaient amies. Quand j’étais adolescent, le père jouait parfois au basketball avec nous. Quelques années plus tard, cette famille a généreusement aidé mes parents à payer les études d’un de mes frères, sans jamais demander à être remboursée. Dans la jeune vingtaine, j’ai vécu quelques mois sur l’avenue du Parc, avec ma blonde de l’époque. Notre proprio était juif hassidique, un jeune homme roux, avec barbe et papillotes, qui tenait une épicerie cachère et qui traitait ses locataires de manière exemplaire. Durant mes études universitaires et dans les cabinets d’avocat où j’ai travaillé à New York et à Montréal, mes collègues et patrons juifs sont souvent devenus ceux dont j’étais le plus proche: brillants, cultivés, travaillants, créatifs, politisés et drôles.

J’ai côtoyé des Juifs religieux (l’un d’eux m’a déjà laissé terminer un interrogatoire seul au Minnesota parce qu’il devait rentrer à New York avant la tombée de la nuit pour le sabbat) et d’autres qui ne l’étaient pas du tout. Aujourd’hui encore, comme coach de mauvaises équipes de hockey mineur, j’interagis avec plusieurs familles juives dont j’aime bien les enfants allumés, curieux et enthousiastes. Dans des villes comme New York et Montréal, la communauté juive a fait des contributions sociales et philanthropiques très importantes; dans l’histoire de l’humanité, les Juifs ont joué un rôle majeur dans l’avancement des idées, de la science et de la culture, de Karl Marx à Franz Kafka, de Niels Bohr à Albert Einstein, de Marc Chagall à Leonard Cohen. 

Première remarque importante: je ne suis pas antisémite – loin de là. Je dirais même, si tant est qu’on puisse faire de telles généralisations, que j’ai plutôt une inclination favorable envers la communauté juive.


Le 7 octobre dernier, comme presque tout le monde, j’ai éprouvé une vive sympathie pour les Israéliens endeuillés. Bien sûr, il y avait un contexte. Bien sûr, le conflit israélo-palestinien n’était pas réglé (même si on avait commencé à l’oublier). Bien sûr, je savais que le gouvernement Netanyahu était toxique. Mais personne ne devrait demeurer insensible face au massacre de 1200 personnes, dont une majorité de civils. Toutes proportions gardées, les attentats du 7 octobre en Israël ont fait 12 fois plus de morts que le 11 septembre aux États-Unis. Sans compter les 240 otages. Sans compter les images et les vidéos qui ont circulé par la suite et qui continuent de hanter la population israélienne. 

Connaissant l’historique du conflit, le choc des attentats, la suprématie militaire et les instincts du gouvernement Netanyahu, il était évident que la riposte israélienne allait être brutale. Au-delà de toute considération légale ou éthique, il était difficile d’imaginer, réalistement, comment les choses pouvaient être autrement. Le conflit israélo-palestinien a beau être fondamentalement complexe – avec, en temps normal, de multiples factions au sein de chaque camp – il était clair qu’à court terme les choses seraient dramatiquement simples: tu as massacré mes gens, je vais t’anéantir. Cette réaction n’a rien de particulièrement noble ou réfléchi, mais il semblait illusoire de s’attendre à autre chose. Comme l’a souligné le journaliste américain Ezra Klein, tous les pays du monde, en réponse à un attentat comme celui du 7 octobre, auraient déployé tous leurs moyens militaires pour combattre les personnes et organisations responsables. Je n’en doute pas.

La riposte d’Israël a donc commencé. Au départ, il n’y avait pas grand-chose à dire. On pouvait rappeler la complexité et les sources historiques du conflit, espérer qu’il ne dégénère pas en guerre régionale, invoquer le droit de la guerre, se désoler de la destruction et des pertes de vies innocentes, mais toute cette glose sonnait légèrement creux. Les militants de chaque camp étaient fortement mobilisés mais une grande partie de la population, moins investie dans le conflit et tétanisée par l’explosion de violence, cherchait encore ses repères. Sur les médias sociaux, on voyait circuler des photos (sans doute fausses dans certains cas) d’enfants israéliens et palestiniens qui s’embrassent, comme si, magiquement, la diffusion de ces images pacifiques pouvait mettre fin à la guerre. Certains ont bien ri de toute cette candeur.

Puis la riposte israélienne s’est amplifiée. Le siège total – coupure d’eau, de nourriture, de carburant, d’électricité – s’est étiré. Les bombardements se sont multipliés. Les morts se sont accumulés. La destruction matérielle et humaine progressait à Gaza, et avec elle le sentiment croissant d’une disproportion qui érodait la sympathie dont Israël avait initialement bénéficié. 

Les manifestations de solidarité envers la Palestine se sont intensifiées à travers le monde – notamment sur les campus universitaires, où les luttes sociales et politiques se mêlent depuis toujours à l’idéalisme et à la fougue de la jeunesse. Le mouvement a pris de l’ampleur. Des institutions — de l’ONU aux ONG — ont commencé à se positionner. Certains gouvernements opportunistes ont alimenté les manifestations pour servir leurs intérêts stratégiques.

Puis on a vu apparaître certaines accusations d’antisémitisme qu’on pourrait qualifier de politiques. Elles ont pris plusieurs formes mais l’objectif est toujours le même: faire taire les discours critiques d’Israël ou solidaires des Palestiniens. On a suspendu ou dissous certaines associations. Plusieurs conférenciers ont été privés de tribune. Certains étudiants ont perdu des offres d’emploi. Une député ontarienne a été exclue de son caucus. Plusieurs ont invoqué les dispositions criminelles sur le discours haineux pour tenter d’interdire les manifestations pro-Palestine ou de faire arrêter leurs leaders. On a beaucoup débattu du slogan From the river to the sea, Palestine will be free, que certains considèrent violent ou ansisémite, mais dont la signification semble plus nuancée.

C’est ici qu’intervient la deuxième remarque importante: l’antisémitisme existe. Il existe de manière explicite et implicite. Des synagogues ont été vandalisées et des coups de feu ont été tirés sur des écoles juives de Montréal. La haine, la critique ou l’hostilité envers les Juifs – parce qu’ils sont Juifs – est aussi détestable et doit être combattue avec la même vigueur que l’islamophobie, le racisme ou le sexisme (ou, en ce qui me concerne, toute idéologie ou programme politique qui s’intéresse davantage aux identités qu’aux idées). J’ajoute par ailleurs que, bien que je sois d’ordinaire très tolérant envers les propos qui dérangent, et très sceptique face aux tentative de policer le discours sociopolitique, les récentes déclarations d’Adil Charkaoui tombent fort possiblement dans le registre des incitations à la haine légitimement proscrites par le Code criminel. Mais Charkaoui est l’exception plutôt que la règle.

En fait, il semble clair que la grande majorité des critiques d’Israël ne sont pas antisémites. Premièrement parce que ces critiques sont régulièrement portées par des gens qui n’ont aucun historique d’antisémitisme, parfois bien au contraire. Et deuxièmement parce que ces critiques ne reposent pas sur des considérations identitaires – la défense et la promotion d’un groupe au détriment d’un autre – mais sur des principes universels comme les conventions de Genève (protection des populations et infrastructures civiles, interdiction des punitions collectives) et des appels pacifiques à une solution politique. Ces notions s’appliquent au conflit israélo-palestinien comme à tous les autres.  

Je note aussi que certaines des critiques les plus virulentes proviennent de commentateurs eux-mêmes juifs. Dans une série de chroniques acerbes, le chroniqueur émérite du New York Times, Thomas Friedman, a récemment qualifié les leaders de la coalition politique de Netanyahu de «suprémacistes juifs». En juillet, il avait utilisé le mot apartheid pour décrire la manière dont Israël traite les Palestiniens. À New York et Washington, des groupes de Juifs pacifistes ont mené des actions spectaculaires pour protester contre les actions d’Israël. Dans le cadre d’une série de balados remarquables, Ezra Klein a notamment donné la parole aux essayistes Spencer Ackerman et Peter Beinart, deux Juifs américains qui tiennent des propos très durs sur ce qui se passe à Gaza. Dans le New York Magazine, l’écrivaine Sarah Schulman a remis en question la version anhistorique des attaques du 7 octobre. Au Canada, l’organisation Voix juives indépendantes dénonce sans détour les actions du gouvernement israélien. Sur les médias sociaux, de nombreux amis et contacts juifs partagent depuis des semaines des messages et des dénonciations fortes des actions israéliennes. 

Je ne crois pas que tous ces Juifs soient antisémites. Et je ne crois pas qu’ils soient les seuls à avoir le droit de tenir ces discours. Je ne crois pas que les experts de l’ONU soient antisémites. Je ne crois pas que Human Rights Watch soit antisémite. Il est possible de critiquer Israël sans être antisémite. C’est la troisième remarque importante de ce billet.  

Pourtant, certaines organisations travaillent fort depuis des années pour faire interdire ces critiques au nom de l’antisémitisme. J’en ai parlé moi-même en juin dernier. Plus de 650 universitaires canadiens ont signé une lettre pour s’opposer à ces tentatives de censure. Plusieurs universitaires juifs du Canada ont fait de même. Ils ont raison.

Il existe une vieille blague qui dit que si vous mettez deux Juifs dans une pièce, vous obtiendrez trois opinions différentes – un clin d’œil à la diversité de perspectives, la vivacité d’esprit et le sens du débat de cette communauté. Alors que les analyses et commentaires critiques des actions israéliennes se multiplient, ici et ailleurs, il faudra résister aux tentatives d’invoquer l’antisémitisme pour imposer une vision unique du conflit et écraser la dissidence et la pluralité des voix qui, ironiquement, ont toujours fait la force de la culture juive.

Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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