Êtes-vous progressiste, woke, conservateur ou nationaliste?

--- 24 mars 2023

Peut-on s'entendre sur une typologie qui permette des discussions constructives?

Des étiquettes qui classent

La guerre des étiquettes fait rage. Et ça dure depuis des années, au Québec et ailleurs. Conservateur! Duplessiste! Trudeauiste! Mondialiste! Woke! Réac! Collabo! Complotiste! Alouette. 

Les réactions varient. Certains revendiquent leurs étiquettes et en redemandent: des conservateurs fiers de leur conservatisme, des nationalistes fiers de leur nationalisme, des libéraux fiers de leur libéralisme; des libertariens, socialistes et anarchistes assumés et affichés. On assiste même régulièrement à de la surenchère de la part de groupes qui reprochent à d’autres la pureté insuffisante de leurs allégeances: Vous n’êtes que des faux nationalistes! Vous n’êtes qu’un progressiste déguisé en conservateur! Votre vernis écologique craque! 

Sans surprise, certaines étiquettes sont rejetées. Les complotistes ne se décrivent pas comme tels. Peu de partis politiques se présentent comme nativistes ou d’extrême-droite, même quand leur programme correspond à la définition habituellement donnée du terme. On constate un phénomène semblable avec le mouvement woke, qui refuse souvent l’étiquette et nie parfois son existence même, sous prétexte qu’utiliser le mot woke et reconnaître l’existence d’une idéologie associée peut alimenter les mouvements réactionnaires. (Je n’ai personnellement aucun attachement envers le mot woke, que je serais heureux de remplacer par autre chose – nouvelle gauche identitaire? progressisme décolonialiste non-genré? Cela dit, je crois qu’il faut accepter que le terme woke s’est imposé dans l’espace public pour désigner un courant politique particulier et qu’il est utile de tenter d’identifier ses caractéristiques propres.)

On trouve enfin des gens qui se méfient de toutes les étiquettes sous prétexte qu’elles simplifient à outrance la complexité des idées et des allégeances, et qu’elles servent souvent à classer, sans appel, les gens dans les camps amis ou ennemis. Ces étiquettes évacueraient les nuances, maquilleraient la réalité et polariseraient indûment nos débats publics. 

Il y a évidemment beaucoup de vrai là-dedans. Cette plateforme a d’ailleurs été fondée en partie pour lutter contre ce réflexe malsain de notre époque.

Des notions qui éclairent 

On aurait toutefois tort de rejeter les étiquettes quand elles visent non pas à identifier et conspuer des infréquentables mais à clarifier les bornes de la discussion et, si possible, de faire en sorte que tout le monde s’entende sur les notions, à défaut de partager les mêmes opinions. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’étiqueter pour clore les échanges, mais de proposer une nomenclature qui permet au contraire de débattre de manière constructive.

C’est ainsi que je me suis amusé à bricoler un tableau qui tente de synthétiser les divergences et les convergences entre quelques mouvements politiques contemporains. Le résultat est forcément un peu simpliste et, évidemment, il ne plaira pas à tout le monde. C’est parfait comme ça: la section des commentaires a été inventée pour accueillir vos critiques. 

Voici donc le tableau. J’ajoute quelques observations plus bas.

Deux remarques préliminaires avant les commentaires sur le fond.

Premièrement, vous l’aurez constaté, tous les courants politiques ne sont pas représentés. Je n’ai pas inclus le conservatisme religieux, le corporatisme syndical, l’écologisme radical, le gestionnariat comptable et autres mouvances qui m’ont semblé marginales, trop étroites ou dépourvues d’idées fortes. 

Deuxièmement, les idéologies sont présentées sous une forme canonique dans le tableau, mais elles existent toutes en forme plus ou moins nuancée dans la réalité. Par ailleurs, il va sans dire que la plupart des gens ne sont pas orthodoxes et n’adhèrent pas intégralement au credo d’une mouvance. Vous pouvez avoir des affinités avec le nationalisme identitaire tout en considérant l’enjeu environnemental comme prioritaire. Vous pouvez être progressiste classique mais reconnaître certains mérites au wokisme et être attaché à une certaine identité québécoise. Vous pouvez apprécier l’utilité de l’analyse intersectionnelle tout en réprouvant le réflexe de censure woke. Je ne suis pas moi-même prisonnier d’une seule colonne.

Cela dit, il y a des limites. Je veux bien croire qu’on puisse marcher et mâcher de la gomme en même temps, mais le temps et les ressources demeurent limités. Pour les individus comme pour les mouvements politiques, toutes les questions ne peuvent pas avoir une importance égale: c’est entre autres la hiérarchie qu’on établit entre les enjeux qui distingue les différentes idéologies.

À propos du tableau lui-même, je note un certain nombre de choses.

Des monopoles

D’abord, chaque idéologie s’articule autour de quelques idées centrales qui distinguent ce mouvement des autres. 

Pour le wokisme intersectionnel, c’est la lutte à l’oppression systémique de certains groupes identitaires, et la valorisation de leurs expériences subjectives. Toute la réalité est découpée et analysée sous ce prisme: les inégalités (notamment entre identités de sexe/genre et de races/cultures) sont assimilées à des discriminations, et tout malaise de la part d’individus ou de groupes identitaires réputés opprimés est opposable aux normes institutionnelles. Le genre est une affaire d’auto-identification, les différences entre hommes et femmes sont issues de conventions sociales arbitraires, et certaines valeurs occidentales – liberté d’expression, méritocratie, neutralité identitaire – doivent être combattues comme sources d’oppression. 

Pour le progressisme universaliste, c’est la subordination de l’intérêt privé à l’intérêt public. L’idéal progressiste universel se concentre sur notre humanité partagée, au-delà des identités particulières, et se bat pour une dignité et des droits égaux pour tous les êtres humains, sans distinction de couleur, de sexe, de religion, de langue, de culture ou autres. La solidarité sociale (justice, réduction des inégalités, protection des personnes vulnérables) et la soutenabilité environnementale sont au cœur de ce mouvement, qui cherche à réformer les systèmes économiques et politiques pour offrir à tout être humain des opportunités égales d’épanouissement durable. Le progressisme universaliste s’inspire notamment de la position originelle pour défendre certaines valeurs démocratiques – liberté d’expression, neutralité, ouverture, transparence – et combattre les corporatismes sociaux, économiques ou identitaires.

Pour le conservatisme libéral, c’est la libération de l’individu des contraintes collectives. Pour atteindre leur plein potentiel, tous les êtres humains – sans distinction de couleur, de sexe, de religion, de langue, de culture ou d’identité – doivent être le plus libres possible. Il s’ensuit que l’État doit jouer un rôle aussi limité que possible – fixer quelques normes minimales, protéger contre le crime, arbitrer des disputes – sans autrement intervenir pour contrôler les interactions privées. Les conservateurs libéraux veulent décentraliser la prise de décision et ils valorisent avant tout la méritocratie individuelle, dans un contexte d’égalité des chances. 

Pour le nationalisme identitaire, c’est la défense des fondements de la nation – langue, valeurs, histoire et patrimoine – contre les menaces modernes et la dilution étrangère. Avant d’exister comme êtres humains libres et abstraits, les individus appartiennent à une nation qui leur fournit un cadre identitaire. Le rôle de l’État consiste donc à protéger l’intérêt et l’identité nationale de ce qui les menace: immigration, mondialisation, influence culturelle étrangère, contestation du récit national. Puisque l’identité nationale doit prévaloir sur les identités particulières, l’immigration doit être réduite au minimum et les immigrants doivent adhérer rapidement à l’identité de leur société d’accueil. 

Des faux amis? 

Ce n’est pas un hasard si, dans le tableau, le wokisme intersectionnel et les progressistes universalistes sont placés à gauche tandis que les conservateurs libéraux et les nationalistes identitaires sont à droite. En appliquant les étiquettes traditionnelles et en découpant les choses à la chainsaw (la métaphore est de mon collègue et ami Simon), c’est ainsi que les choses sont souvent présentées. 

Cela dit, on trouve tellement de dissensions dans les familles traditionnelles de gauche et de droite que ces catégories ne veulent plus dire grand-chose aujourd’hui. Les progressistes voient régulièrement le wokisme comme une forme de corruption intellectuelle ou d’égarement politique qui alimente la division sociale et favorise les forces réactionnaires. Les wokes, pour leur part, assimilent souvent les universalistes à une vieille garde dont le refus des notions et tactiques modernes suggère un aveuglement vaguement raciste. Même histoire à droite: les conservateurs voient le nationalisme identitaire comme une forme impardonnable de populisme collectiviste, tandis que les nationalistes perçoivent les libéraux comme des traîtres mondialistes prêts à sacrifier leur identité pour une poignée de dollars. 

Politiquement et médiatiquement, les clans conventionnels de gauche et de droite survivent, parce que chaque camp trouve encore des ennemis qui parviennent à fédérer leurs factions internes. Mais, sous la surface des étiquettes, les schismes sont profonds.

Des adversaires qui se ressemblent?

En contrepartie de ces alliés qui se divisent, on trouve des opposants qui se ressemblent.

D’abord, il est évident que le wokisme et le nationalisme partagent une préoccupation commune pour les identités. Leurs préférences sont aux antipodes, mais les deux mouvements considèrent qu’il faut distinguer entre les personnes sur la base de leurs caractéristiques identitaires: couleur, genre, langue, nationalité, culture, religion, orientation sexuelle, etc. Contrairement aux progressistes et aux conservateurs, pour qui ces traits sont ou devraient être de faible importance (quitte à fermer les yeux), les mouvements woke et nationaliste en font un enjeu central. Ces deux idéologies divisent l’humanité en clans identitaires qui entretiennent des différences irréconciliables. 

Les mouvements woke et nationaliste se ressemblent aussi quant à leurs cibles et modes d’action. Alors que les camps progressiste et conservateur s’affrontent d’abord et avant tout sur des questions économiques ou juridiques tangibles – fiscalité, programmes sociaux, libre-échange, normes environnementales, droit de vote et autres – les mouvances woke et nationaliste se mobilisent souvent pour des enjeux qui relèvent de la culture ou de l’émotion. On s’affronte sur des mots, des images, des symboles et des malaises; sur les déguisements permis et interdits, sur les espaces sécuritaires et les valeurs nationales; sur qui peut raconter des histoires ou enseigner aux enfants

À d’autres égards, toutefois, il existe des ressemblances entre les approches plus collectivistes des progressistes et des nationalistes, par rapport aux approches plus individualistes du wokisme et des conservateurs. Le progressisme et le nationalisme placent tous deux l’appartenance collective avant l’individu, ce qui peut impliquer certains sacrifices individuels: moins de liberté économique et d’insouciance écologique avec les progressistes qui privilégient l’égalité et la durabilité environnementale; moins de liberté culturelle, linguistique et religieuse avec les nationalistes qui privilégient une identité nationale uniforme. Les deux mouvements considèrent qu’il y a des limites à l’exaltation de sa personne.

Pour les conservateurs libéraux, toutefois, c’est l’individu qui compte avant tout: les limites économiques, écologiques et identitaires imposées par les enjeux collectifs n’ont pas beaucoup d’intérêt. La position woke est plus complexe. Le wokisme invoque des solidarités de race, de genre, d’orientation sexuelle et autres, mais l’importance prépondérante que ce courant accorde aux émotions personnelles et aux identités particulières fait parfois passer l’intérêt individuel ou minoritaire avant l’intérêt public. L’inclusion justifie l’exclusion, les idées cèdent aux identités, les malaises des uns limitent la liberté des autres.  

Pour leur part, les progressistes et les conservateurs — rivaux historiques — se découvrent aujourd’hui quelques affinités nouvelles. On l’a vu aux États-Unis, notamment, dans le contexte de la montée en force du trumpisme et du wokisme. Confrontés à ces nouvelles tendances, certains Républicains et Démocrates traditionnels, qui avaient passé des décennies à s’opposer, se sont retrouvés à partager des idées fondamentales, voire à s’allier sur certaines questions: respect pour les institutions, défense de la liberté d’expression, refus du tribalisme. Politics makes strange bedfellows, qu’ils disaient.

Des convergences?

Où tout ceci mène-t-il et que nous réserve la suite? Bien difficile à dire.

Au cours des 10-15 dernières années, il est clair que le nationalisme et le wokisme ont chacun connu une forte croissance, au point où ces mouvements occupent régulièrement plus d’espace politique que les anciens camps progressistes et conservateurs. En France, en Italie et aux États-Unis, notamment, le nationalisme identitaire a écrasé les partis conservateurs libéraux d’antan. Rien ne suggère que la tendance s’inversera dans un avenir prévisible.

La situation est moins claire à l’autre bout du spectre politique, où l’idéologie woke fait face à un backlash important de la part de plusieurs acteurs progressistes, incluant des médias, des journalistes, des universitaires, des personnalités publiques et même des humoristes (Dave Chappelle, Chris Rock, Bill Maher et quelques sketches québécois). Il est trop tôt pour annoncer un quelconque dénouement, mais tout indique le progressisme ne s’effacera pas devant le wokisme comme le conservatisme s’est effondré face aux nationalistes.

D’ici quelques années, on peut donc imaginer que la politique occidentale s’articulera autour d’un clivage opposant, d’un côté, le nationalisme identitaire, et de l’autre une forme d’universalisme moderne, attentif à certains enjeux woke, et ralliant des progressistes et des libéraux modérés. Les éléments plus radicaux des mouvements woke et conservateurs pourront former leurs propres partis, à la marge.

Bien sûr, tout ceci n’est que pure spéculation. Un jeu de politique fiction.

Par ailleurs, à la lumière du dernier rapport du GIEC, qui évoque des risques pour la survie de l’humanité, ces conjectures politiques peuvent sembler bien accessoires. S’il existe un enjeu universel autour duquel tous les mouvements politiques devraient converger, au-delà de leurs préférences idéologiques, c’est bien la survie de notre espèce face à une menace existentielle.

 

 


Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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