L’eau douce au Québec: pour une conception hydrographique du territoire

--- 22 mars 2023

À l’occasion de la journée mondiale de l’eau, où se situe le Québec dans la protection de cette ressource précieuse, essentielle à la vie ?

Photo de David Becker via Unsplash

Depuis 1993, les Nations Unies soulignent l’importance de l’eau douce pour la vie humaine et pour la planète en marquant une journée mondiale de l’eau chaque 22 mars. Arrivant un petit cinq jours après les festivités de la Saint-Patrick, c’est comme pour nous rappeler que l’eau, dans sa douceur, est effectivement le meilleur remède à un lendemain de veille.

Plus encore, l’eau est un élément essentiel à la vie sur Terre qui manque cruellement aux deux milliards de personnes qui n’y ont pas accès de manière fiable et sécuritaire pour leur consommation de base (2021, OMS/UNICEF), d’où l’importance de cette journée de sensibilisation. 

L’objectif de développement durable adopté par les Nations Unies (ODD6) vise l’accès à l’eau et aux services d’assainissement hygiéniques pour tous et toutes d’ici 2030. Ce qui semble assez utopique dans un contexte de changements climatiques où, presque du même souffle, le GIEC nous annonce que la cible des 1,5 °C est de moins en moins réaliste, notre propension à rater systématiquement nos propres exigences étant notoire — bref, rien à l’horizon pour soulager la pression sur les ressources en eau.

Portrait de la situation au Québec

Conscient d’avoir la bonne fortune d’être établi sur un territoire riche en eau douce, le Québec a adopté sa Loi sur l’eau en 2009 : son nom complet Loi affirmant le caractère collectif des ressources en eau et visant à renforcer leur protection, donne déjà une bonne idée de sa visée. Rebaptisée Loi affirmant le caractère collectif des ressources en eau et favorisant une meilleure gouvernance de l’eau et des milieux associés, elle donnerait lieu à une division du territoire en 40 bassins versants et à la création d’autant d’organismes mandatés à gérer l’eau de manière intégrée et concertée sur leurs territoires respectifs. 

Conceptuellement, cette loi suggère une manière de concevoir le Québec en tant qu’immense réseau de cours d’eau, une conception hydrographique du territoire qui rejoint celle partagée par les Premières Nations et les premiers colonisateurs français qui, tous deux, en dépendaient pour le transport et le commerce. 

Concrètement, les québécois sont des éponges, consommant 400 L d’eau par jour par personne pour prendre nos douches, évacuer nos toilettes, préparer nos repas et faire fonctionner nos appareils domestiques; l’inefficacité y comprise — puisqu’on estime à 30% la quantité d’eau potable perdue en cours d’acheminement à la Ville de Montréal en raison de fuites, et ce malgré les grands efforts déployés par la Ville depuis au moins une décennie pour améliorer ses canalisations.

Pour mettre en perspective notre débit: les Nations Unies établissent la cible de la quantité d’eau consommée à entre 50 et 100 L par personne par jour, soit jusqu’à 8x moins que notre consommation actuelle au Québec.

Urbanisation et pollution

L’urbanisation de notre territoire crée une forte pression pour l’alimentation en eau de nouveaux commerces et résidences en même temps qu’elle fragilise l’approvisionnement en eau en imperméabilisant ou autrement étouffant nos milieux humides. Résultat: certaines municipalités du Québec risquent de manquer d’eau; d’autres — c’est le cas de Saint-Lin-Laurentides — optent pour un moratoire sur le développement, question de ne pas épuiser leurs sources d’eau.

Pour étancher notre soif, on traite, on achemine, on rejette, le tout à grand coût pour les collectivités en temps, argent et infrastructures. Les municipalités plaident la nécessité d’investir encore plus dans les usines de traitement et les infrastructures souterraines : mais curieusement on n’a pas développé le réflexe d’inciter à la conservation, voire la réduction de l’utilisation. Pourtant, des solutions existent ailleurs dans le monde qui permettent de recycler l’eau « grise » (l’eau usée du bain ou du robinet et non pas celle souillée par les excréments) mais demeurent marginales ici.

Autre grande préoccupation: la pollution des cours d’eau et la persistance des composantes chimiques des pesticides et ingrédients pharmaceutiques actifs (IPA). Le cocktail de contaminants composé d’antibiotiques, de médicaments, d’hormones de synthèse, de drogues légales et illégales, de parfums, de colorants, et d’additifs de toutes sortes qu’un article de 2011 de la revue de l’école de médecine Harvard nomme « une potion de sorcières » (« a witches’ brew ») a des effets néfastes documentés sur la vie aquatique, sur la qualité de l’eau et, on peut présumer, sur la santé humaine.

Outre les services et infrastructures municipaux, il est grand temps que le Québec s’intéresse aux innovations en matière d’économie de l’eau et de mesure et de captation des contaminants. Plus encore, que le Québec se dote d’une réglementation beaucoup plus stricte entourant l’utilisation et l’élimination des pesticides et engrais ainsi que la production, la consommation et l’élimination des produits pharmaceutiques.  

Au-delà des services techniques, qu’est-ce que l’eau ?

Dans son ouvrage « Le système technicien » le sociologue Jacques Ellul décrivait en 1977 déjà un monde où les humains vivent une existence aliénée et aliénante, la relation humaine au monde naturel étant rompue, effacée par le monde technique. Insensibles au langage de la nature avec ses ineffables mystères et subtilités, obsédés par les fonctions métriques et numériques, notre perception finit par agir sur notre réalité.

L’eau est ainsi devenue une commodité: une chose que l’on évalue non pas en fonction de ce qu’elle représente dans une vision fondamentalement holistique et élémentaire (pensez aux quatre éléments de la philosophie antique: la terre, l’eau, l’air et le feu) d’un monde dans lequel nous-mêmes ne sommes qu’un élément parmi d’autres, plutôt en fonction de ce qu’elle nous procure en termes d’utilité et de valeur – ce mot, détourné de son sens large pour n’indiquer qu’une étroite définition monétaire.

Revenons alors à la conception hydrographique suggérée par la Loi sur l’eau. C’est en invitant à adopter cette conception que l’on pourra, peut-être, arriver à réintégrer l’eau à notre expérience du monde et ainsi stimuler notre volonté à la protéger et, tout en la protégeant, en assurer l’accès et la disponibilité pour des générations à venir. Car si notre territoire est, fondamentalement, un territoire composé par et organisé autour de cours d’eau, ne pas agir ainsi s’apparente à une autodestruction.


Justine McIntyre a une formation en musique classique. Après un passage en politique municipale, elle a entrepris une maîtrise en management et développement durable. À travers ses écrits, elle explore les thèmes à l’intersection de l’art, de l’environnement et de la politique.

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