Lire Mathieu Bock-Côté : Régime diversitaire, totalitarisme et quelques questions de méthode (première partie)

--- 2 juin 2024

En observant l'actualité, nous étudions, en quelque sorte, les récits les plus récents de l'histoire.

Photo : Fallon Michael via Unsplash

« S’informer sans effort est une illusion qui relève du mythe publicitaire plutôt que de la mobilisation civique. »
Ignacio Ramonet, S’informer fatigue, 1993

 

Je dois d’entrée de jeu avertir le lecteur. Le texte que vous vous apprêtez à lire n’est pas seulement long, il est aussi lent. 

Commencé il y a quelques semaines, alors que je prenais des notes en lisant le plus récent essai de Mathieu Bock-Côté, il a pris cette forme qui s’étire en épousant le fond. Au fur et à mesure que je réfléchissais, je me suis rendu compte que je devais non seulement réfuter plusieurs idées, rétablir plusieurs faits mais aussi, surtout, marquer une rupture avec une manière de penser à toute vitesse qui est la sienne. Permettez-moi donc de prendre mon temps et, dans la mesure où vous acceptez de marcher à mes côtés sur le chemin de cette lecture, de prendre aussi le vôtre.

Novembre 2023, le plus récent ouvrage de Mathieu Bock-Côté, Le Totalitarisme sans le goulag, arrive chez les libraires en France et au Québec. Le Figaro saisit cette occasion pour mettre en vedette leur chroniqueur qui signe depuis une dizaine d’années des billets d’humeur dans les pages du quotidien français. En couverture du Figaro magazine, il est présenté comme le « mousquetaire de la liberté ». L’article qui lui est consacré invite les lecteurs à découvrir ce « prophète qui vient du Québec ». Ma curiosité a été piquée. C’est bien connu, nul n’est prophète en son pays et j’ai vu dans ces sobriquets venus d’outre-mer des appellations permettant de décrire sa méthode que je n’avais pas su voir jusqu’alors. Un mousquetaire-prophète, voilà qui est assez bien trouvé. J’y vois une manière cavalière de prendre la parole, mû par l’inspiration et l’intuition plutôt que par l’observation et l’analyse, un mode d’action que je constate souvent dans ses chroniques et qui se manifeste tout au long de son essai que j’ai tenté de comprendre au cours des derniers mois.

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Permettez-moi dans un premier temps de vous présenter les dispositions dans lesquelles je me trouve en abordant les écrits de Mathieu Bock-Côté. Comme observateur québécois de l’actualité, je suis surtout un lecteur de ses chroniques. Il fait partie d’un éventail de polémistes qui s’expriment quotidiennement sur une impressionnante quantité de tribunes. S’il a une importance qu’il faut lui reconnaître, c’est celle de la quantité: il écrit et parle beaucoup tout en rejoignant un très large public, jouissant ainsi d’une popularité considérable. Tous les jours, plusieurs fois par jour, il plante des jalons dans des conversations à propos de multiples enjeux de société. Si certains peuvent contester qu’il soit un intellectuel incontournable, tous doivent bien admettre qu’il est un personnage inévitable.

Or, lire Mathieu Bock-Côté pose quelques difficultés. C’est une tâche exigeante où je dois constamment faire des allers-retours entre le texte et les sources qui rapportent les événements qu’il évoque. C’est vrai pour tous les chroniqueurs et de manière générale pour les articles de presse, mais dans son cas, ce jeu de va-et-vient implique une gymnastique où le repos est impossible. Il offre très peu de prises pour s’accrocher à la paroi de ses opinions: il résume en quelques mots des affaires complexes, souvent sans nommer les acteurs du récit qu’il élabore et sans se donner la peine de les situer dans le temps et dans l’espace. Je me retrouve ainsi, la plupart du temps, devant un assemblage de choses dites, vues ou entendues, sans repères pour le suivre dans ses réflexions.

À cette difficulté pratique s’en ajoute une autre qui lui est corollaire: Mathieu Bock-Côté vise moins la compréhension de réalités sociales que la contestation d’un régime qui, tel qu’il l’imagine, mènera à notre perte. Son objectif n’est pas d’expliquer le monde qui nous entoure, mais plutôt de nous sauver d’un monde qui nous menace. Dans ses écrits, l’adhésion passe avant la compréhension. C’est une des facettes du discours prophétique: le remettre en question passe inévitablement pour une forme de profanation: ne pas être d’accord, c’est ne pas croire au péril annoncé ou, pire, être complice du régime qu’il dénonce. 

Avant de réfléchir aux positions qu’il développe dans son livre, je vous propose, dans cette première partie de ma réflexion, de faire un long détour afin d’illustrer, grâce à quelques exemples, en quoi consiste ce travail de décryptage nécessaire que je dois effectuer lorsque je tente de comprendre ses avancées. Je choisirai des échantillons récents, dans ses chroniques du Journal de Montréal, qui ont l’avantage d’être disponibles en ligne et accessibles à tous dans leur intégralité. Mon souci est que chacun puisse avoir accès aux textes que je commente, ce qui n’est pas le cas avec un livre. Acceptez donc de prendre ce temps avec moi. Il s’agit de déplier la carte du territoire sur laquelle nous devons placer notre boussole pour se mettre en chemin.

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Des faits qu’on pouvait aisément deviner

17 octobre 2023. Le conflit Israël-Hamas en est à ses premiers jours. Nous sommes en plein brouillard de la guerre. On apprend que l’hôpital Ahli Arab de Gaza a été frappé par un engin explosif. Dès les premières heures suivant l’impact, les grands médias du monde tels que CNN, la CBC ou encore le New York Times rapportent que selon les sources palestiniennes, il s’agit d’une frappe israélienne, ce qui sera démenti quelques jours plus tard. L’emportement médiatique donne lieu à une confusion d’envergure.

La plupart des grands médias ont choisi de publier la version des autorités palestiniennes, accusant à tort Israël. C’est un immense souci. Une information erronée en temps de conflit peut avoir des conséquences catastrophiques. Une critique du travail médiatique s’impose, indubitablement.

Deux jours plus tard, le 19 octobre, Mathieu Bock-Côté nous propose le sujet de réflexion suivant: Guerre, mensonges et propagande dans une ère de manipulation médiatique internationale.

Dans ce texte, il souhaite nous convaincre que les médias occidentaux ont un biais pro-Hamas qui les incite à agir avec empressement. Ainsi, à l’avenir, c’est sa conclusion, « il vaudra la peine, chaque fois, de vérifier ce qu’on cherche à nous faire gober. »

Pour introduire son propos, il nous présente les choses ainsi:

« L’histoire de l’hôpital de Gaza, dont l’explosion aurait entraîné la mort de plusieurs centaines de personnes nous rappelle à quel point la guerre, qui plus que jamais, est devenue une guerre de communication.  

Rappelons les faits: l’hôpital a explosé. Il s’agit d’une tragédie atroce.»

Il y a ici un hic, et pas le moindre: l’hôpital n’a pas explosé. 

En rappelant ainsi « les faits », le chroniqueur qui nous presse de les vérifier méticuleusement reprend lui-même les bribes d’informations des premières heures. Pourtant, au moment où il écrivait ces lignes, le fil de presse se précisait. Il suffisait de le suivre pour apprendre que l’engin explosif avait vraisemblablement touché le stationnement adjacent. Rien ne permettait de confirmer que l’hôpital était détruit. En fait, il n’a tellement pas été détruit, qu’au mois de décembre dernier, on rapportait qu’il était encore en service.

La prudence, dans un tel cas, nous invitait au silence et à la patience. Tous les drapeaux rouges étaient levés pour ceux qui se proposaient d’analyser rigoureusement les faits: attendons de voir ce que les observateurs les mieux renseignés pourront nous dire. Il est évident qu’on ne peut pas, soi-même, assis sur son divan, vérifier quoi que ce soit dans le contexte d’un conflit d’une telle envergure. On ne peut qu’espérer que les informations puissent se préciser grâce au travail des sources sur le terrain. Un chroniqueur qui s’inquiète de la désinformation en temps de guerre trouverait sans doute fort dommage que des lecteurs puissent aller raconter, après l’avoir lu, que le Hamas a fait exploser un hôpital alors que ce n’est pas le cas.

Mais qu’à cela ne tienne, question de contrer le risque de désinformation, Mathieu Bock-Côté nous a proposé l’option suivante:

« Israël a évidemment protesté. On a ensuite appris, mais bien honnêtement, on pouvait aisément le deviner, selon moi, qu’en fait, l’hôpital avait plutôt reçu une roquette palestinienne. »

Voilà qui est fort curieux. Alors que les observateurs les plus aguerris, les analyses d’images satellites et tous les experts en ces matières s’affairaient à chercher de rares informations qui arrivaient au compte-gouttes, selon Mathieu Bock-Côté, le récit exact des événements, on pouvait aisément le deviner.

Je trouve étonnant qu’on puisse ainsi inviter, d’une main, les médias à vérifier méticuleusement les faits avant d’acheter les versions d’un belligérant dans un conflit tout en avançant, de l’autre, qu’il est possible de deviner aisément des informations.

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Du pareil au même : Raymond Brière et Enoch Burke

15 janvier 2024. Dans La Presse, la journaliste Ariane Lacoursière nous rapporte qu’un médecin au Québec a été radié pour avoir « mégenré » un patient trans

Dans ce cas, pour Mathieu Bock-Côté, il n’est plus question de douter du récit médiatique et de vérifier les faits. Ce qui est rapporté dans l’article de La Presse lui suffit. Il nous propose alors une lecture de cet épisode de l’actualité pour nous avertir que La persécution juridique des adversaires de la théorie du genre est commencée.

Il va de soi que la lecture de la décision du Collège des médecins à l’endroit d’un de ses membres, le médecin Raymond Brière, est un prérequis essentiel pour commenter cette affaire. On y trouve de précieuses informations absentes de l’article de presse, notamment le fait que le dossier du patient, suivi par le médecin depuis 2018, indique un historique bien documenté de soucis psychologiques, qu’il a reçu « un diagnostic de trouble de personnalité limite, souffre d’endométriose, a fait une dépression à l’âge de 18 ans laquelle a été traitée avec la prise d’Effexor pendant un an, a refait une dépression à l’âge de 24 ans laquelle a également été soignée avec de l’Effexor prescrit pendant deux ans. » 

Rien n’indique par ailleurs, selon les documents qu’il est possible de consulter, que le médecin puisse être considéré comme un « adversaire de la théorie du genre ». Cette hypothèse semble peu probable puisqu’il est dans un premier temps enclin à envisager une prescription de testostérone et à référer son patient à un de ses collègues qui pratique la médecine auprès de patients désirant une transformation de genre.

Ce que le médecin pense de la théorie du genre n’est précisé nulle part, ni dans l’article de La Presse, ni dans le jugement. Ce qui émane très clairement de ce dernier, toutefois, c’est qu’il n’a pas été sanctionné pour délit d’opinion – desquelles nous ne savons rien – mais bien plutôt pour ne pas avoir su maintenir une relation de confiance avec son patient et qu’après s’être emporté, il a refusé catégoriquement de référer le patient à un autre médecin comme l’y oblige le code de déontologie.

Le médecin Raymond Brière peut bien penser ce qu’il veut de la théorie du genre. Nonobstant son avis sur ces questions, il sait qu’il se trouve devant un patient difficile et échoue à installer un climat de confiance propice à une relation d’aide. 

On peut certainement remettre en question la décision du Collège des médecins dans ce dossier, il est possible, et même souhaitable, de soumettre les critères d’évaluation et les règles de droit à une sérieuse analyse critique pour en comprendre les fondements et les conséquences. Toutefois, je vois mal comment nous pourrions avancer dans cette direction sans d’abord, justement, examiner les arguments avancés par les instances qui ont tranché l’affaire.

Mais ce n’est pas tout.

Pour appuyer son propos, Mathieu Bock-Côté nous invite à considérer un cas qu’il juge similaire. Lisons ce qu’il nous dit.

Ce n’est pas une exclusivité québécoise. Je donne un exemple étranger.

En Irlande, en 2022, un professeur a fait l’expérience des tribunaux pour de semblables raisons.

Je résume: son école a annoncé qu’il était obligatoire d’utiliser les pronoms nouveaux propres à cette théorie. Il a expliqué qu’il ne le ferait pas. On lui a demandé de ne pas se présenter à l’école alors le lendemain. Il a refusé en disant que sa place était à l’école.

La police l’a arrêté et il s’est retrouvé devant les tribunaux. Officiellement, parce qu’il n’avait pas respecté le règlement de l’école et l’ordonnance de la cour. Dans les faits parce qu’il refusait de se soumettre à la théorie du genre. Cette ruse juridique est de plus en plus fréquente.

Mon regard est tout de suite attiré par les cases vides dans ces énoncés. Le chroniqueur nous parle « d’un professeur », en Irlande, en 2022. Qui, donc? De quoi et de qui s’agit-il?

C’est l’histoire d’Enoch Burke, un professeur de la Wilson’s Hospital School dans le comté de Westmeath en Irlande. 

Il faudrait écrire un roman pour raconter le parcours de ce professeur, agitateur chrétien évangéliste radical, membre d’une fratrie bien connue en Irlande pour avoir multiplié les coups d’éclats depuis une dizaine d’années contre tout ce qui contrevient aux dogmes qui, selon leurs croyances, devraient servir de cadre moral afin de fixer des limites aux règles de l’État de droit. Son renvoi de la Wilson’s Hospital School s’inscrit dans cette suite d’épisodes teintés d’impétuosité et de quérulence. Cette nouvelle série de ce qu’on pourrait appeler la saga Burke a commencé lorsque la direction de l’établissement d’enseignement a demandé aux membres du corps professoral de désigner un élève, en processus de transition de genre, par son nouveau prénom et avec le pronom «they». 

Cette directive, on le comprend, n’était pas réconciliable avec la dévotion religieuse d’Enoch Burke qui n’a pas simplement, comme le rapporte Mathieu Bock-Côté, « expliqué » qu’il n’allait pas obéir à cette demande, suite à quoi on lui aurait demandé de ne pas se présenter à l’école le lendemain. Il serait complètement sorti de ses gonds à l’occasion d’une rencontre entre la direction et les enseignants pour marquer son désaccord total sur la base de ses convictions religieuses. Ensuite, lors d’un événement organisé à l’occasion du 260e anniversaire du collège, devant une assemblée de parents et d’étudiants, il aurait interrompu la cérémonie pour interpeller avec véhémence la direction. Ses récriminations envers la directrice se seraient répétées lors d’un repas suivant cette célébration, à un point tel que d’autres collègues auraient eu à s’interposer pour calmer le jeu. C’est à la suite de ces événements qu’Enoch Burke a été suspendu puis placé en congé avec solde le temps de gérer l’affaire, pour ensuite faire l’objet d’une procédure judiciaire puisqu’il refusait de ne pas se présenter à l’école.

Je dois admettre que je soumets ici ces éléments de réflexion après une  recherche sur laquelle j’ai mis tout au plus une dizaine d’heures, le temps de lire le fil de presse des médias irlandais. La séquence des événements pourrait être précisée et toute la saga concernant cette affaire pourrait faire l’objet d’un roman ou d’une série documentaire en plusieurs épisodes.

Un fait demeure toutefois indéniable : lorsque Mathieu Bock-Côté écrit que «son école a annoncé qu’il était obligatoire d’utiliser les pronoms nouveaux propres à cette théorie. Il a expliqué qu’il ne le ferait pas. On lui a demandé de ne pas se présenter à l’école alors le lendemain. Il a refusé en disant que sa place était à l’école. La police l’a arrêté et il s’est retrouvé devant les tribunaux» le récit qu’il présente à ses lecteurs ne tient absolument pas compte des événements tels qu’ils sont rapportés par toutes les sources qu’il est possible de consulter.

Dans nos démocraties libérales, on a le droit d’être d’accord avec Enoch Burke lorsqu’il soutient que le transgenrisme, comme l’homosexualité et l’avortement, est contraire à la doctrine divine. Ce n’est évidemment pas mon cas, mais c’est une possibilité que la liberté de religion permet d’envisager. On peut aussi considérer que ses emportements pour s’opposer à la théorie des genres sont justifiés et que l’importance de cette cause permet légitimement quelques esclandres. Ça se plaide.

Il n’en demeure pas moins qu’un simple regard à cette affaire nous oblige à constater qu’il est pour le moins téméraire d’aller affirmer que Raymond Brière, le médecin québécois maladroit et Enoch Burke, le professeur militant évangéliste irlandais, ont fait l’expérience des tribunaux pour de « semblables raisons ».

D’un côté, nous avons un médecin qui n’a pas été en mesure de maintenir un climat de confiance avec son patient. Il n’est pas un militant religieux contre l’homosexualité, l’avortement ou toute autre péché contrevenant à la liturgie à laquelle il doit obéir.

De l’autre, nous avons un professeur qui, au nom de sa liberté de religion, considère que la théorie du genre est contraire aux dogmes auxquels il doit se soumettre. Ce cas est intéressant, car il expose une situation limite entre deux motifs de discrimination en matière de droits de la personne: le droit du professeur à ses croyances, le droit d’un étudiant à revendiquer son identité de genre.

On peut certainement remettre en question la valeur de ces droits ou s’interroger sur leurs fondements juridiques et les critères de scientificité permettant de les établir. Je suis preneur pour une telle discussion. Rien ne permet toutefois d’écarter tout bonnement les différences entre ces deux histoires sous prétexte qu’on y voit quelques ressemblances.

Mathieu Bock-Côté nous dit que peu importe ces subtilités, puisqu’il est question dans les deux cas de sanctions et de théorie du genre, on n’a pas à tenir compte de ces distinctions, les similitudes suffisent, selon ses critères, pour y voir une autre preuve d’un régime diversitaire oppressif.

En cela, il n’est pas très différent des militants qui, dès qu’ils voient apparaître le mot nègre ou une marionnette noire aux allures grotesques sur une affiche de spectacle, sans égard aux propos et au contexte, considèrent qu’il s’agit d’une preuve irréfutable d’un régime colonial.

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Des parents en prison : Un projet de loi écossais

12 janvier 2024. Je ne me souviens pas s’il se passait quelque chose d’urgent dans l’actualité ce jour-là, mais Mathieu Bock-Côté, comme sujet du jour, nous proposait ce billet d’humeur: Vous ne croyez pas que votre fils est trans? On vous enverra peut-être en prison.

Je le cite:

Le journal The Telegraph nous apprenait que le gouvernement écossais planche actuellement sur un projet de loi qui s’inscrit sous le signe de la théorie du genre.  

Parmi ses éléments, on trouve une volonté explicite de pénaliser les parents entravant la transition de genre de leur enfant. 

Je traduis: si cette loi est votée, un parent qui chercherait à mettre en garde son enfant contre son changement de sexe (ou de genre, comme on dit aujourd’hui), qui refuserait de l’appeler par le nouveau prénom qu’il se choisit et les pronoms dont il se réclame pour s’identifier, pourrait prendre 7 ans de prison.

On trouve ici les mêmes cases vides que je pointais plus tôt. À quel article fait-il référence? Quand a-t-il été publié? Qui l’a écrit? Le chroniqueur nous dit qu’il « traduit » quelque chose. Il traduit quoi exactement? L’article, le projet de loi, une intention, une ruse juridique ?

Le lecteur soucieux de comprendre les propos de Mathieu Bock-Côté doit faire lui-même le travail de recherche d’informations qui devrait pourtant précéder toute forme de prise de position. Qui cherchera plus loin, sans indices? Le chroniqueur nous propose d’observer un objet qu’il ne nous montre pas mais qu’il arrive malgré tout à traduire. Il tire ainsi des conclusions sans nous offrir la possibilité d’examiner les faits et le bien-fondé de ses déductions.

Une recherche dans les archives du journal The Telegraph m’a permis de trouver un article intitulé Parents who refuse children gender change face seven years in jail in Scotland. Il est question d’un projet de loi cherchant à éradiquer les thérapies de conversion qui est actuellement soumis à des consultations auprès de la population écossaise. Vous pouvez le consulter en format web et en version PDF.

Il n’y a aucun doute, le titre et le contenu de l’article publié dans The Telegraph laissent songeur.

Il faut toutefois lire l’intégralité du projet de loi pour apprendre que (c’est moi qui souligne):

« In developing proposals for legislation on conversion practices, we have been guided by the following policy objectives. These are that the legislation should: (…) Not inhibit nor criminalise the exercise of parental responsibilities and rights including guidance for children and conversations about sexual orientation and gender identity. » p.14

« Conversion practices must have an intention that another person’s sexual orientation or gender identity will be changed or suppressed. This means that the legislation will not apply to a situation where a person is providing advice, guidance or support for an individual to explore their thoughts, feelings and options or for these to be questioned. It does not include non-directive and ethical guidance and support to a person who might be questioning their sexual orientation or gender identity or experiencing conflict or distress, whether that is provided by a healthcare practitioner, a family member, or a religious leader »

(…) the legislation does not apply to non-directive or non-coercive discussions, questioning, guidance or general parental direction, guidance, controls and restrictions. The distinction here is that these allow the individual to come to their own decision, whatever that may be, and does not direct them to a particular pre-determined sexual orientation or gender identity that is considered ‘preferable’. Such instances will not be considered a conversion practice within the legislation. » (pp. 15–16)

« The legislation will be carefully developed to ensure the exercise of parental responsibilities and rights, such as direction and guidance which place limits on a child, will not be impacted. » (p. 18)

« This means that scenarios, such as the provision of advice and guidance by a religious leader or restrictions and pressure from parents over a period of time, could only be captured by the definition of the course of conduct where coercion is also applied. » p.32

« By taking an approach which focuses on repeated, coercive behaviour we ensure only the most serious harmful conduct is criminalised. Behaviour such as general conversations, prayer, guidance and advice, and parental direction, guidance and restrictions are not usually coercive towards the person they relate to. For example, pastoral support provided by a religious leader to an individual, stating traditional faith beliefs and associated guidance, without any of the forms of coercion highlighted above would not meet the requirements of the offence. Similarly, nor would parental advice expressing concerns and advising their child against medical interventions, where it is not coercive towards the child or part of a broader coercive course of behaviour. We also do not consider such actions would meet the intent requirement of the offence.» (p. 34)

«The acts undertaken must be deliberate actions carried out against a person and a failure to do something, or an omission, would not fall within the offence. By way of example, a parent who did not actively support their child’s decision to, for example, present as a different gender from that given at birth is not itself an act that would fall within the legislation.» (p. 35)

On le voit, l’affirmation de Mathieu Bock-Côté qui nous avertit que « si cette loi est votée, un parent qui chercherait à mettre en garde son enfant contre son changement de sexe (…) pourrait prendre 7 ans de prison » est démentie à de multiples reprises dans le texte du projet de loi que chacun peut consulter en ligne. 

Quant à l’hypothèse voulant que le refus d’appeler son enfant « par le nouveau prénom qu’il se choisit et les pronoms dont il se réclame pour s’identifier » puisse être passible d’une sanction, rien ne permet de la soutenir dans la forme actuelle de ce projet de loi. 

Le test juridique qui est proposé pose explicitement la notion de coercition comme critère essentiel afin d’établir une faute criminelle. Il est aussi clairement stipulé que l’omission et le fait de ne pas poser un geste actif de soutien ne représentaient pas une faute. On peut toutefois admettre que cette crainte puisse être évoquée, les notions de coercition et d’omission étant sujettes à interprétation. Est-ce que refuser d’appeler son enfant par son prénom ou pronom désiré pourrait être considéré comme un acte de coercition ou comme une simple omission? Une chose est certaine: il est impossible d’inviter les lecteurs à prendre position sur cette question sans leur donner, d’abord, les références nécessaires permettant d’en débattre.

C’est indéniable que ce projet de loi soulève bien des questions dans lesquelles se croisent des problèmes où la morale, l’éthique, le droit, la biologie, l’anthropologie, la psychologie et tant d’autres disciplines sont convoquées au sein de discussions sur les politiques publiques. Rien n’indique, toutefois, qu’à avancer dans ces débats, nous sortons des limites du régime parlementaire.

Quoi qu’il en soit, si nous sommes sérieux dans notre volonté de prendre part à ces conversations, chacun conviendra qu’il est impossible d’avancer dans ces questionnements sans se donner la peine d’examiner en détail le projet législatif qui est au cœur des débats en Irlande. Or, en lisant cette chronique de Mathieu Bock-Côté, nous sommes devant deux possibilités.

Ou bien il a lu ce projet de loi et a jugé bon de ne pas mentionner les subtilités qu’on y trouve qui entrent en contradiction avec ses avancées.

Ou bien il ne l’a pas lu et nous propose une interprétation d’un phénomène qu’il n’a pas observé.

Ces deux avenues, pour l’éventuel lecteur, mènent au même cul-de-sac: l’incompréhension.

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Nous arrivons au terme de cette première partie de mon exposé. J’espère que vous me pardonnerez ce long détour.

Il m’a semblé essentiel de bien expliquer ce qu’implique, comme travail, la lecture de l’actualité lorsqu’il s’agit de suivre les sentiers tracés par les chroniques de Mathieu Bock-Côté. 

Cet échantillon n’offre qu’un mince aperçu et ne permet pas de saisir l’ampleur de l’effort qu’il faut déployer sur une base quotidienne afin d’examiner les faits qui lui servent de matière première pour élaborer ses propositions, plusieurs fois par jour, sur toutes les tribunes où il prend la parole.

Pour comprendre ces trois billets d’au plus 500 mots, afin d’en rendre compte sommairement, il m’a fallu plusieurs heures. Il faut les lire, repérer les zones de silence, les imprécisions et les omissions, trouver moi-même à quoi ils peuvent référer, remonter le fil de presse pour repérer des indices que l’auteur ne juge pas utile de me donner, déchiffrer dans une langue étrangère des événements rapportés qui s’étalent parfois sur plusieurs mois, souvent dans des médias auxquels je ne suis pas abonné, cela prend un temps fou. 

Le travail médiatique du chroniqueur n’est pas très différent de celui de l’historien ou d’autres chercheurs œuvrant dans les champs des sciences sociales. En observant l’actualité, nous étudions, en quelque sorte, les récits les plus récents de l’histoire.

Je prends souvent plaisir à penser que mes professeurs d’exégèse biblique ou d’anthropologie des contes et mythologies m’ont appris les notions essentielles. Bien qu’ils travaillaient sur les textes parmi les plus anciens qui soient, ils posaient les mêmes questions qu’on doit mettre de l’avant lorsqu’on tente de comprendre le récit des dernières heures de l’actualité: Qui a dit quoi ? Pourquoi ? Dans quel contexte ? Avec quelle intention ? Quelles sources peut-on consulter ? Comment départager les parts de récits vraisemblables, douteuses, sujettes à caution et avérées ? Quelles interprétations peut-on en tirer ? Avec quelles conséquences ?

Les quelques textes que je viens de commenter tiennent sur 500 mots chacun, tout au plus.

Le livre de Mathieu Bock-Côté fait 244 pages, en excluant les notes en fin de volume et chacune de ces pages compte en moyenne autour de 200 mots.

Un simple calcul vous permettra de comprendre l’ampleur de la tâche qu’il nous propose. 

Il s’agit de lire l’équivalent d’une centaine de ses chroniques.

C’est ce que nous ferons dans la deuxième partie de cette réflexion que vous trouverez au bout de ce lien.


Simon Jodoin est auteur, chroniqueur et éditeur. Après des études en philosophie et en théologie à l’Université de Montréal, il a pris part à la réalisation de divers projets médiatiques et culturels, notamment à titre de rédacteur en chef du magazine culturel VOIR. Il est désormais éditeur de Tour du Québec et chroniqueur régulier au 15-18 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Il est l'auteur du livre Qui vivra par le like périra par le like, un témoignage au tribunal des médias sociaux.

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