À quoi sert la politique?

Il est parfois utile de se poser la question
Photo: Oladimeji Odunsi, via Unsplash

À quoi sert la politique?

La question ressemble à une boutade, mais il est parfois utile de la poser. Elle m’est notamment venue cette semaine quand, à Ottawa, Conservateurs et Bloquistes ont déchiré leurs chemises respectives en réponse à l’entente PLC-NPD et quand, à Québec cette fois, les partis d’opposition (et certaines de nos collaboratrices) ont critiqué l’annonce du crédit d’impôt de 500$ du gouvernement caquiste en pleine année électorale.

En réponse à la question, les cyniques diront évidemment “à rien”. Ils répondront que les politiciens ne sont que des manipulateurs opportunistes au service de leur ambition. Les cyniques de gauche diront que les politiciens sont les marionnettes des riches et puissants, qui exploiteront toujours le peuple. Les cyniques de droite diront que les politiciens sont les pions d’une bureaucratie envahissante qui écrasera toujours les gens ordinaires. Il y a sans doute une part de vrai dans tout ça. Je le dis avec tristesse et lassitude.

Or, les cyniques ne proposent rien. Ils se réfugient dans la posture sans risque de ceux qui rient, critiquent et discréditent. J’ai plus de respect pour ceux qui osent se mouiller – même quand je ne suis pas d’accord avec eux.

Pour certains — et en particulier pour certains politiciens, leurs équipes et militants — la politique est avant tout un jeu de pouvoir. Une game. Le but est de gagner, point. Peu importe comment, ni pourquoi: les idées et les plateformes n’ont presque aucune importance. Une fois “aux affaires”, c’est notre gang qui commande, et c’est tout ce qui compte. Les partis politiques sont comme des équipes de hockey: ils cherchent les meilleurs joueurs (au point de se disputer les mêmes recrues) et essaient tous de gagner en utilisant les mêmes tactiques: la “clip” assassine, la définition de l’adversaire, un programme testé par sondages, et la “sortie du vote” de ses “clientèles-cibles”. Les médias encouragent régulièrement ce jeu en faisant de la couverture politique digne de courses de chevaux.

Pour plusieurs électeurs, toutefois, la politique se résume à un concours de popularité. On aime ou on déteste une telle ou untel, pour des raisons qui n’ont rien de très cartésien. On apprécie une façon de parler, un regard sympathique, un sens de l’humour. On s’identifie à un homme ou une femme qui nous ressemble, qui “parle vrai”, ou avec qui “on aimerait prendre une bière”. Ce genre d’électeurs fait parfois dresser les cheveux sur la tête des analystes et observateurs politiques qui s’intéressent d’abord aux idées et aux programmes. Malgré toutes les tentatives de sonder les âmes ou d’identifier des tendances sur la base d’orientations idéologiques, les gut feelings et les affinités personnelles seront toujours un déterminant extrêmement important du succès politique, n’en déplaise aux grands penseurs.

Pour d’autres, la politique est assimilée à un concours de gestion. L’État est une grosse machine, avec des gros budgets et des centaines de divisions. Gérer tout ça efficacement – répartir les budgets de manière appropriée, équilibrer les revenus et les dépenses, trouver des solutions à des problèmes précis – constitue l’ultime responsabilité des élus. Pour les politiciens et électeurs de ce type, le rôle de Premier ou Première ministre est essentiellement celui de PDG d’entreprise, organisé, fiable et pragmatique. On ne se bat pas pour des grandes idées ou des réformes révolutionnaires; on gère pour offrir une bonne performance et en donner aux électeurs pour leur argent.

Pour d’autres encore, la politique est d’abord et avant tout un moyen de défendre son groupe (et, soyons francs, de nuire aux groupes adverses). Les institutions politiques sont perçues comme des lieux de pouvoir qu’il faut noyauter ou modeler à des fins intéressées, identitaires ou corporatistes. Les groupes encourageant cette dynamique ne manquent pas: syndicats, patronat, nationalistes, fédéralistes, industries nouvelles et anciennes, professionnels et militants de tous genres. On vote ou on fait de la politique pour promouvoir sa gang et planter l’autre. Ce modèle est bien ancré au Québec depuis des décennies, mais nous n’en avons pas le monopole.

Pour certains électeurs-consommateurs – particulièrement nombreux depuis que les allégeances traditionnelles ont disparu – la politique est plutôt un moyen d’aller chercher des avantages pour soi. Ici, le groupe est essentiellement superflu. La démarche est individuelle, comme s’il s’agissait de magasiner des rideaux à rabais sur Amazon. On évalue les partis et les candidats selon ce qu’ils nous offrent concrètement et à court terme: un crédit d’impôt, une place en garderie, un troisième lien. La politique est ainsi conçue comme une vaste entreprise de service à la clientèle: offrez-moi le meilleur deal, et je voterai pour vous. Les partis politiques deviennent des entreprises qui vendent un produit et optimisent l’expérience-client. 

Vient finalement un dernier groupe, plus marginal: des hommes et des femmes, militants et électeurs, qui se battent pour un idéal qui les dépasse. Ces citoyens défendent un projet ou une idée qui, dans certains cas, peut même être contraire à leurs intérêts personnels, économiques ou partisans. Ceux-là ne cherchent pas à gérer le statu quo, à prendre le pouvoir pour le pouvoir, à satisfaire une clientèle ou à gagner un concours de popularité en promettant des cadeaux à droite et à gauche. Ils sont animés par une vision claire des changements nécessaires, et sont prêts à proposer des virages exigeants, voire difficiles. À l’opposé de tous ceux qui promettent toujours davantage de confort et de richesse, ils osent même, parfois, évoquer l’ultime tabou politique de notre époque: le sacrifice

Il va sans dire que ces hommes et femmes n’ont aucune chance d’être élus. La plupart ne sont même pas en politique. Et pourtant, face aux défis actuels de l’humanité, c’est assurément de ces personnes dont nous avons le plus besoin. 

Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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Commentaires (2):

  1. JEAN-CHRISTOPHE GAGNON

    mars 28, 2022 at 5:33 pm

    Wow ! Ce texte rejoint ma perception de la politique. Félicitations.

    Répondre

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