« Pssst! Approche! Aie pas peur, j’veux juste te donner des bonbons… »

La mesure caquiste est non seulement contre-productive, mais si l’idée est d’aider les personnes dans le besoin, la délimitation choisie est révoltante
Photo: Jamie Albright via Unsplash

Le gouvernement Legault a annoncé dans son tout récent budget qu’il donnerait 500$ à toutes les personnes vivant au Québec et ayant un revenu annuel de moins de 100 000$ par année. Difficile de ne pas s’offusquer d’une telle mesure: il faut vraiment prendre les gens pour des imbéciles pour prétendre qu’en faisant de tels cadeaux à la veille d’élections, la mesure ne vise pas à amadouer les électeurs.

Au-delà de la nature rebutante de la manoeuvre, le bien-fondé même de la mesure doit être remis en question. En voici trois raisons succinctes.

Le cadeau ne tombe pas du ciel dans un vacuum. Le gouvernement affirme qu’il sert à parer l’inflation. Le problème, c’est que le moyen aura probablement l’effet exactement inverse de celui poursuivi. Tout le monde sait que l’inflation entraine une perte du pouvoir d’achat pour les ménages. Malheureusement, moins de gens semblent comprendre que plus un gouvernement injecte de l’argent dans une économie, plus il suscite de la demande, plus les prix montent[1]… En voulant « soulager » les ménages en remettant de l’argent dans leurs poches, le gouvernement renvoie des liquidités dans l’économie et, à moyen terme, stimule la montée inflationniste. Un peu à la manière d’une plaie qui démange: quand on succombe à la tentation de se soulager immédiatement et qu’on la gratte, ça ne fait que repousser sa vraie guérison. Dans le cas de la mesure caquiste, non seulement elle est contre-productive, mais si vraiment l’idée est d’aider les personnes « dans le besoin », la délimitation choisie est révoltante.

Le 500$ promis vise 94% des contribuables. La ligne tracée est simple et se résume à un nombre: 100 000$. Aucune distinction n’est faite en fonction des besoins potentiels des contribuables en question; le montant reçu est le même pour tous ceux qui sont admissibles. Une telle mesure « universelle » m’apparaît choquante et ne cadre pas avec l’objectif visé. Difficile de comprendre pourquoi on n’a pas plutôt opté pour une distribution progressive en fonction des revenus. Est-ce vraiment nécessaire de faire remarquer que tous les contribuables ayant un revenu de moins de 100 000$ ne sont pas dans la même situation? La justice aurait voulu qu’on en donne beaucoup plus à moins de monde… ou qu’on cible un besoin urgent particulier. Si on décide de faire fi de la logique économique en temps d’inflation, serait-il au moins possible d’envoyer l’argent aux personnes qui en ont vraiment besoin?

À la question de Patrick Masbourian, à son émission Tout un matin du 23 mars 2022, « Ça ne vous dérange pas de savoir que les gens vont aller s’acheter un iPad avec ça? Ou manger au restaurant ? », le ministre des Finances, Éric Girard, a répondu: « Ben, en fait, moi je fais confiance aux Québécois. C’est-à-dire qu’on leur donne une aide pour faire face à l’inflation, qui est réelle, qui est là, qui affecte l’alimentation, qui affecte l’énergie, les vêtements, le transport, le logement… Alors je fais confiance aux Québécois. Eux jugeront s’ils veulent l’épargner, consommer. »

Cette réponse me déconcerte. D’abord, le gouvernement est manifestement au courant que, pour certains contribuables, le cadeau n’est pas nécessaire puisqu’il envisage et accepte que l’argent soit simplement épargné. On est loin d’un besoin urgent et immédiat de soulagement pour arriver à joindre les deux bouts. Ensuite, le gouvernement semble avoir une drôle de conception de l’argent: comme si le 500$ était identifié dans la cagnotte de chacun et pouvait être retracé et distingué du reste du revenu. Il a confiance que « ce » 500$ ne sera pas utilisé pour des biens de consommation superflus (oui, un iPad n’est pas un bien essentiel, pas plus qu’un souper au restaurant d’ailleurs…). Comme c’est rassurant de savoir que le gouvernement fait confiance à tout le monde pour bien dépenser « ce » 500$ qu’il offre!

Devant une nouvelle dépense de cette ampleur, il est difficile de ne pas être déçu. L’objectif ici n’est pas de dresser une liste exhaustive des projets qui auraient pu bénéficier d’une telle somme en apportant des solutions beaucoup plus pérennes à des problèmes sociaux urgents. Citons quand même la possibilité de concentrer cet effort vers des solutions à la crise du logement, au transport collectif ou à l’environnement. Tant qu’à injecter de l’argent dans l’économie, supposément pour aider « les personnes qui sont dans le besoin », tout le monde aurait avantage à le faire en considérant leurs intérêts à long terme. Le problème, c’est qu’à court terme (lire : dans l’échéance de sept mois menant aux élections) ce ne sont pas des mesures qui auront porté leurs fruits.

Et, comme le dit candidement le ministre, ça n’aurait pas rempli l’objectif du gouvernement: « Là, il fallait tirer une ligne, et puis on a tiré une ligne à 100 000$, parce que nous voulions une mesure d’application générale. Alors, il y a 400 000 personnes qui ne la recevront pas et 6,4 millions de personnes qui vont la recevoir! »

Alors, allez-vous vous laisser attirer par le bohomme qui vous offre des bonbons?


[1] Voir: Pierre Bezbackh, Inflation et désinflation, 7e édition, éd. La découverte, 2019, 125p.

Maude Choko est avocate experte en droit du travail, des arts et du divertissement, et également active dans le milieu artistique. Poussée par le désir de raconter des histoires, elle a écrit et produit plusieurs courts métrages, une série web et des pièces de théâtre.

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