À la défense de Catherine Dorion

Parlons de substance

Je ne connais pas personnellement Catherine Dorion. 

Comme tout le monde qui s’intéresse à la politique (et même certains qui ne s’y intéressent pas) je la connais comme personnage public. Je lis parfois des articles qui la concernent. Plus souvent, je lis ou j’écoute ses publications sur Facebook. À quelques reprises, j’ai écouté ses discours et ses points de presse. C’est une députée qui déplace de l’air et qui suscite des débats. 

Depuis l’annonce inattendue de son départ de la politique, une tonne de reportages et de chroniques ont été publiés à son sujet. Je n’ai pas tout lu ou écouté. D’après ce que j’ai vu passer, toutefois, il semble que la majorité de la couverture soit négative. On ramène ses incartades vestimentaires et ses métaphores sulfureuses, on lui reproche de n’avoir pas su ou voulu se conformer aux règles habituelles de la politique, on défend l’Assemblée nationale – ses procédures, règles et façons de faire – contre les accusations de vétusté et les élans réformateurs de Mme Dorion, qu’on dépeint comme une enfant gâtée, naïve et irresponsable. 

Vraiment? C’est tout ce qu’il faudrait retenir du passage en politique de Catherine Dorion? Il me semble que c’est un peu court

Réglons d’abord le cas des foutus vêtements: il n’y a pas de mots assez forts pour dire à quel point cet enjeu est insignifiant. En ce qui me concerne, si un ou une députée veut se présenter à l’Assemblée nationale en coton ouaté, en chemise de chasse, en hijab, en mini-jupe, en complet-veston ou en habit de ski-doo, il ou elle peut bien le faire. Je m’en fiche éperdument. Je juge personnellement les hommes et les femmes politiques à ce qu’ils et elles pensent, disent et font, et je considère que quiconque déchire sa chemise pour un t-shirt s’humilie en criant sa propre superficialité au monde. Les appels au décorum et au code vestimentaire sont des substituts d’idées pour coquilles vides, de pitoyables tentatives de discréditer quelqu’un pour des broutilles quand on ne sait plus soi-même à quoi sert la politique ou ce qu’on y fait, à part peut-être suivre le règlement. 

À mon sens, les contributions directes et indirectes de Catherine Dorion sont de trois ordres: la manière, la substance, et le renouveau démocratique. 

D’abord la manière. Catherine Dorion ne manie pas la cassette. Ses discours ne sont pas cousus d’euphémismes vaseux ou de novlangue bureaucratique. Elle n’est pas scriptée, ne fait pas dans la langue de bois. Elle parle franchement, directement, in your face. Elle prend des risques. Certains ont feint de s’offusquer de ses formules, mais la réalité est que tout le monde parle comme ça, ou pire, dès que les caméras sont loin – incluant beaucoup de politiciens et leur personnel. Par quel étrange renversement de perspective les observateurs politiques en sont-ils venus à espérer des politiciens plus ternes, lisses et équivoques? 

Plus stratégiquement, il me semble aussi important de souligner que le succès des partis populistes de droite, un peu partout dans le monde, tient en partie à cette manière de parler vrai et de ne pas s’enfarger dans les fleurs de la bien-parlure policée. Si les progressistes veulent rivaliser et frapper l’imaginaire du public – particulièrement quand ils sont dans l’opposition – ils vont eux aussi devoir apprendre à parler moins comme des politiciens conventionnels, et plus comme du vrai monde. Mme Dorion pourrait en inspirer plus d’un.

Mais parlons de substance. Au-delà de la manière, Catherine Dorion a fait entrer à l’Assemblée nationale des thèmes qui étaient étrangers à notre politique. Je ne me rappelle plus du dernier politicien à avoir fait ça au Québec. Un de ses premiers discours a notamment porté sur la solitude, un sujet tabou qui n’apparaissait dans aucun budget et ne relevait d’aucun ministère (sauf en Angleterre), mais qui gangrène nos sociétés contemporaines autant sinon plus que tout autre mal.

Elle a aussi parlé de la course effrénée et de l’épuisement et remis en question le culte de la croissance, et son impact sur la culture et l’écologie. Encore une fois des enjeux réels, discutés un peu partout sauf dans les instances politiques, pour qui ces sujets sont essentiellement hors jeu. (C’est pas bon pour le PIB.) Il faut de la vision et de l’audace pour élargir la fenêtre d’Overton d’une société, et Catherine Dorion s’est attelée à cette tâche plus que quiconque au cours des dernières années. 

Finalement, le renouveau démocratique. En entrevue avec Mario Dumont, Catherine Dorion a bien résumé ses critiques et sa volonté de réformer l’institution parlementaire: 

L’Assemblée nationale j’ai trouvé ça tellement contraignant, tellement vieux, tellement long, lent (…) Je dis depuis quatre ans qu’il faut absolument transformer ça… c’est pas par là, pour moi, comme c’est organisé aujourd’hui, que le désir populaire pourrait s’engouffrer pis transformer le Québec comme le Québec mérite d’être transformé.”

Ces propos, en particulier, lui ont attiré les foudres condescendantes de toute une coterie de défenseurs apparents du statu quo, visiblement dégoûtés qu’une jeune députée excentrique ose remettre en question les us et coutumes de la prétendue maison du peuple.  

Et pourtant, pourtant… Ces paroles ne devraient choquer personne. 

En 2011 – il y a plus d’une décennie – le député péquiste Sylvain Pagé avait publié un Manifeste pour une nouvelle culture politique. Il écrivait dans sa préface:

Je constate que l’état de notre démocratie se détériore peu à peu. Par ce manifeste, je m’oppose à la partisanerie, à la ligne de pensée unique et à une culture politique dépassée et déconnectée de sa population. (…) Je demeure convaincu que pour prendre de grandes décisions et des virages difficiles et audacieux, il faut que la population soit disposée à écouter ceux qui proposent. Pour un grand nombre de citoyens, ce n’est plus le cas. La communication ne passe plus. Il est temps et nécessaire de rétablir ce contact, de rebâtir cette confiance, de tout mettre en place pour briser ce cynisme.”

M. Pagé citait lui-même Gérald Godin qui, 20 ans plus tôt, écrivait qu’il fallait «renouveler les institutions et les mœurs électorales si on veut que la jeune génération s’intéresse à la politique». 

En 2018, Jean-François Lisée, alors chef du PQ, faisait le même constat au moment de proposer des réformes aux institutions démocratiques : “Le cynisme face à la politique, c’est un élément qui, petit à petit, est en train de gruger les fondements de la confiance, qui est un élément indispensable au fonctionnement d’une société.” 

En quoi ces constats sont-ils fondamentalement différents de celui posé par Catherine Dorion? Est-ce simplement que ceux qui les ont faits portaient une cravate?

J’ajouterais, pour les amateurs de théorie législative anglophone, les brefs passages suivants d’un article du regretté et extraordinaire Roderick Macdonald

Les règles de droit encadrent les questions dont débattent les citoyens, les juristes et les tribunaux. Par conséquent, les lois doivent être écrites pour que les gens se reconnaissent aisément comme sujets légitimes de régulation. Il faut aspirer à imaginer, rédiger et promulguer des règles qui induiront l’adhésion responsable et volontaire de ceux à qui elles s’adressent. (…) Il n’y a plus de connexion étroite entre une loi du parlement (comme véhicule pour exprimer le droit) et l’idée de la législation comme forme de normativité. Plusieurs produits législatifs d’aujourd’hui ont une forme et une fonction qui violent la conception classique [de la loi].” 

Dans l’article en question, le Prof. Macdonald proposait pour sa part une nouvelle forme de processus législatif qui s’inspire… des notes laissées sur la porte du frigo. J’ai le sentiment qu’il y a, dans ces idées originales publiées il y a 20 ans, un élan réformateur que la députée de Taschereau ne renierait pas.  

Je terminerai en disant qu’à mon sens, notre époque fait face à deux défis prioritaires entre tous: la transformation des systèmes économiques pour qu’ils respectent les limites écologiques, et la reconstruction de la confiance des citoyens envers leurs institutions démocratiques. À sa manière, Catherine Dorion s’est attaquée à ces deux enjeux. 

Espérons que la députée qui voulait s’attaquer à la solitude ne sera pas trop seule dans ses luttes à venir.

Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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Commentaires (1):

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