99 999 dollars

Utiliser son crédit de 500$ pour se payer un iPad ou quelques repas au restaurant… est-ce réellement une hérésie?
Photo: Kayleigh Harrington, via Unsplash

« Ça ne vous pose pas problème que des personnes utilisent ce montant pour se payer un iPad ou une sortie au restaurant ? »

J’ai la vague impression que l’animateur qui pose cette question au ministre des Finances gagne plus que 100 000$ et n’est pas admissible à la …comment qualifier ce crédit d’impôt de 500$ offert aux québécois dont le revenu est inférieur à 100 000$?

Une aide gouvernementale? Un certificat cadeau ? Un café gratuit inclus dans le menu du jour?  Une goutte d’eau dans l’océan?

Un montant de 500$ c’est peu, très peu pour les personnes démunies qui ont été larguées par le système bien avant la pandémie et pour une classe moyenne fragilisée  et paupérisée par la crise sanitaire. Cette somme dérisoire n’améliorera pas le sort d’une famille qui règlera peut-être quelques factures en retard mais qui sera rapidement rattrapée par l’écart grandissant entre ses revenus mensuels et ses dépenses de base.

Un revenu  de 100 000 dollars c’est beaucoup et c’est peu. Beaucoup pour une personne sans charge familiale, propriétaire de son logement, sans dettes, jouissant d’une sécurité d’emploi et capable d’absorber le choc de la flambée des prix parce que son salaire est indexé en conséquence.

C’est peu pour des travailleurs autonomes, exposés aux aléas du marché de l’emploi, des employés temporaires, des remplaçants assis sur une chaise confortable certes mais qui leur est prêtée, des intermittents du spectacle et autres cigales à temps partiel devenues fourmis à temps plein malgré elles.

Je fais partie des privilégiés qui ont pu faire du télétravail sans essuyer de perte salariale et qui n’ont pas été placés devant des choix déchirants : réduire la facture d’épicerie pour payer l’électricité. Nul besoin d’être fortuné pour se sentir privilégié dans le contexte actuel.

Mon principal souci était de surveiller l’espace aérien et le prix des billets d’avion pour m’envoler à la première occasion afin de ne pas rater des rendez-vous importants, que rien ne peut compenser, ni un crédit d’impôt  de 500$, ni un revenu  de 100 000$ : une maman vieillissante et un jeune frère diminué par la maladie.

Mais c’est là une autre affaire : choisir c’est renoncer et comme le disait le regretté romancier Émile Olivier « je ne suis pas friand de discours gémissants sur l’exil ».

Revenons à nos 500$ et à ceux qui pourraient les « dilapider » au restaurant ou les « flamber » pour s’offrir un IPAD.

Supposons que vous gagnez aujourd’hui 99 999 dollars par an, à 50 ans, après avoir galéré pendant des années dans des emplois précaires, sans pouvoir économiser pour vos vieux jours; imaginons que vous ayez acquis tout récemment une propriété, payant le prix fort  pour un logement ordinaire, que vos deux enfants fréquentent l’école privée, un choix discutable certes, mais nous sommes en démocratie, et un parent de la classe moyenne-faible est en droit de considérer l’éducation de ses enfants comme une valeur prioritaire, surtout quand il se fait matraquer par des images sensationnalistes et sans nuance, représentant l’école publique comme une zone sinistrée, dont les murs sont rongés par la moisissure et le personnel abattu par la détresse psychologique.

Supposons enfin que le Ipad demandé par votre progéniture à Noël ait été considéré comme un caprice ou que votre couple ait sabré dans les dépenses de restaurant pour réparer le toit de la propriété fraichement acquise ou pour payer l’école.

Dans ce cas de figure, le choix  de consacrer un montant  inespéré de 500$ à des dépenses jugées frivoles ou non essentielles il y a quelques mois , n’est pas ce que l’on pourrait qualifier de folie!

Par ailleurs, ceux qui reçoivent ce montant sans en avoir besoin sont libres de l’offrir à des personnes de leur entourage qui sont dans la gêne.

La juste répartition de la richesse est une responsabilité de l’État, mais la solidarité de la vie ordinaire est l’affaire de chacun d’entre nous.

Personnellement, j’aurais préféré que l’on réserve un montant plus significatif à un nombre restreint de personnes, assez pour donner du répit à celles qui se situent en bas de la Pyramide de Maslow, celles qui sont à 500$ près.

J’aurais souhaité des mesures structurantes et pérennes, respectueuses de la dignité des personnes, plutôt qu’une distribution ostentatoire de crédits d’impôts,  à quelques mois des élections. Le geste est indécent, à la limite du vulgaire.

Mais la question posée par l’animateur me gêne malgré tout parce qu’elle détonne dans une société dite développée comme la nôtre, qui a fait du virage numérique et du bien-être psychologique des populations des enjeux prioritaires.

Le fait de choisir d’utiliser un « chèque cadeau » de 500 $ pour se payer quelques repas au restaurant ou pour acheter un appareil numérique …est-ce réellement une hérésie?

Faut-il rappeler que la simplicité volontaire est un acte libre, pas une injonction?

Pour ma part, si seulement l’argent de mes impôts pouvait ajouter de temps à autre un baume de « superflu » dans la vie de mes concitoyens, je serais une contribuable comblée.

Rachida Azdouz est psychologue, autrice et chroniqueuse. Chercheure affiliée au LABRRI, son programme est modeste : résister aux injonctions, surveiller ses angles morts, s'attarder aux frontières et poursuivre sa quête.

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