Serge Chapleau, Nosferatu et Netanyahou

--- 24 mars 2024

Si la caricature pouvait sembler équivoque, son retrait n’aura qu’une seule signification pour les esprits les plus tordus qui, eux, sont certainement à craindre.

Le 20 mars dernier, La Presse publiait la caricature du jour de Serge Chapleau, qui œuvre au sein de ce journal depuis 1996. Elle mettait en scène Nosfenyahou en route vers Rafah, un croisement entre Benjamin Netanyahou et le vampire Nosferatu. 

Ce dessin a déclenché  un immense tsunami politico-médiatique. La journée avait à peine commencé qu’il était dénoncé de toutes les manières possibles, notamment par ​​David Frum, ex-conseiller du président George W. Bush, aujourd’hui collaborateur régulier à The Atlantic. « No big deal, écrivait-il dans un tweet qui a été vu plus de 540 000 fois depuis, just the second-largest newspaper in French Canada caricaturing Jews as vampires. » Au même moment, le sénateur conservateur Leo Housakos se disait consterné par « ce genre de trope antisémite » qui « rappelle les années 1930 ». 

Il ne s’agit que d’un mince échantillon des prises de positions indignées qui se sont succédées. Quelques minutes plus tard, le B’nai Brith Canada prenait les choses officiellement en main en dénonçant à son tour une caricature « inexcusable », une « image antisémite grotesque » reprenant le personnage de Nosferatu « qui a inspiré les caricatures antisémites publiées par la machine de propagande nazie Der Stürmer. » L’association demandait une rétractation de La Presse et des excuses immédiates. 

Ce souhait a été exaucé quelques minutes plus tard. Il n’était pas encore midi lorsque la caricature a été retirée de toutes les plateformes du quotidien. Un mot d’excuse signé par Stéphanie Grammond, éditorialiste de La Presse, allait suivre.

Au moment où on se parle, ce dessin a fait le tour du monde, repris par divers médias sur la planète, du Jerusalem Post jusqu’au Courrier International en passant par Le Figaro via l’AFP.

Que s’est-il donc passé?

On a beaucoup parlé du personnage de Nosferatu lui-même depuis que cette polémique a éclaté. En publiant ses excuses, l’éditorialiste de La Presse affirmait par exemple qu’il était « malheureux de dépeindre le premier ministre sous les traits de Nosferatu le vampire, puisque ce personnage de cinéma a été repris par la propagande nazie lors de la Seconde Guerre mondiale. » 

Sauf erreur de ma part, cet énoncé est erroné. Par ailleurs, poser le problème en parlant de « ce personnage de cinéma » laisse supposer qu’on n’a peut-être pas saisi l’état de la question. 

Au cours des derniers jours, on a fait valoir les nombreux exemples de caricatures de Juifs dépeints comme des vampires afin d’appuyer la thèse du dessin antisémite. Mais nulle part on ne retrouve le personnage de Nosferatu en tant que tel. C’est une subtilité importante qu’il faut bien comprendre si on souhaite saisir la profondeur de l’indignation de certains et, en même temps, envisager une remise en question légitime du message antisémite qu’on attribue à cette caricature.

Laissons dans un premier temps Nosferatu de côté pour considérer un champ sémantique beaucoup plus vaste et ancien que le film, sur lequel je reviendrai plus loin. 

L’image du vampire s’inscrit dans un imaginaire vieux de plusieurs siècles où les Juifs ont été, à maintes reprises, la cible de ce qu’on appelle « l’accusation de sang »: des allégations résolument antisémites visant à justifier la persécution des Juifs en prétendant que ces derniers assassinent des enfants non-juifs pour utiliser leur sang à des fins rituelles. Il s’agit peut-être d’une des plus anciennes théories du complot. En anglais, on parle de Blood libel, qu’on pourrait traduire par « diffamation du sang », une expression qu’on retrouve dans certains textes pour parler de cette « accusation de meurtre rituel ». Inutile de préciser ici qu’il s’agit d’une superstition délétère, complètement loufoque et – j’insiste – une des formes les plus anciennes et les plus évidentes de discours antisémite visant à alimenter la haine.

On ne comprendra pas grand-chose à la figure du vampire dans cette polémique si on ne la situe pas dans ce champ sémantique, dans lequel on peut certainement aussi inclure les images employées par Adolf Hitler dans Mein Kampf. Dans son sinistre ouvrage, rédigé entre 1924 et 1925, Hitler projette de « débarrasser la nation de ceux qui sucent son sang » (à propos de ses ennemis politiques en général) et pose les bases du massacre des juifs, qui sont décrits comme des sangsues (Blutegel, qu’on a traduit en anglais par bloodsucker) et des suceurs de sang. «Sa tyrannie et sa rapacité, écrivait-il à propos du peuple juif, deviennent si insupportables que ses victimes, sucées jusqu’au sang, vont jusqu’aux voies de fait contre lui» (blutsaugerische Tyrannei). À ces quelques allusions, il faut évidemment ajouter le recours explicite à la figure du vampire par le futur dictateur. Parce qu’ils auraient supposément dérobé la liberté, les juifs disparaîtront à leur tour: « La mort de sa victime entraîne tôt ou tard celle du vampire. »

À la lumière de ce qui précède, on peut comprendre que les Juifs soient sensibles et vigilants quand on accole l’image du vampire à un de leurs leaders.

Revenons toutefois à Nosferatu, ce personnage du film de Friedrich Wilhem Murnau de 1922, classique du cinéma muet expressionniste Allemand qui a semé la terreur sur les écrans un peu partout dans le monde. Même si vous n’avez jamais vu le film, il y a fort à parier que vous avez déjà croisé Nosferatu: c’est devenu la figure canonique du vampire, l’icône par excellence du personnage d’horreur assoiffé de sang. Le film fait désormais partie du domaine public et on peut le visionner gratuitement en ligne

Le scénario est une adaptation libre du roman Dracula, de l’Irlandais Bram Stoker, publié en 1897. Il met en scène le comte Orlock, qui souhaite acquérir une demeure dans le village fictif de Wisborg, où habitent Thomas Hutter et son épouse Ellen. Au terme d’une correspondance avec le comte, Hutter se rend jusqu’en Transylvanie pour conclure la transaction et il découvre alors que son hôte est en fait Nosferatu le vampire. Une fois l’affaire bouclée, l’inquiétant personnage fait le voyage vers sa nouvelle demeure en semant l’horreur sur son passage, emmenant avec lui la peste et les rats. L’image qui a inspiré la caricature de Chapleau est une des plus célèbres de l’histoire du cinéma. Il s’agit de la scène sur le bateau qu’on peut voir vers la 50e minute.

On arrive au cœur de l’affaire. 

Comme je l’écrivais plus haut, le personnage de Nosferatu, les scènes du film, et cette image en particulier, n’ont pas été directement repris par la propagande nazie. Dans les analyses de cette oeuvre – et il y en a beaucoup – il est communément admis que le film n’est pas intrinsèquement antisémite. Le scénario est d’ailleurs signé par Henrik Galeen, lui-même juif, qui a fui l’Allemagne lors de l’avènement du IIIe Reich.

C’est toutefois la place que finira par occuper le film dans l’imaginaire de l’époque, dans le zeitgeist de l’Allemagne des années 20, qui va conférer à Nosferatu sa connotation antisémite, qui n’existait probablement pas dans l’intention de ses créateurs. Cette figure du vampire, c’est celle de l’Autre avec un grand A, qui devient commodément l’ennemi intérieur, qui amène avec lui l’épidémie, la maladie, les rats, qui suce le sang des nôtres, en agissant à la faveur de la nuit, la lumière du jour étant pour lui mortelle. (C’est là une autre formule employée par Hitler, qui parlera de « cette race [qui] a le plus de raisons de craindre la lumière ».)

Nous sommes ici dans le champ des métaphores et des interprétations. Personne ne sait si Hitler a vu Nosferatu et quel impact ce film a pu avoir sur le développement de ses théories racistes. Il y a sans doute de multiples manières d’interpréter cette œuvre autrement que dans une perspective antisémite. Par ailleurs, il y a fort à parier que « l’accusation de sang » se serait taillée une place au sein de l’imaginaire nazi même si le personnage de Nosferatu n’avait jamais été créé et mis à l’écran. 

Il n’en demeure pas moins que de nombreuses analyses sur l’ambiance culturelle et morale de l’Allemagne des années 1920 proposent de situer Nosferatu dans cet imaginaire, et qu’on doit impérativement tenir compte de cette réalité pour comprendre la teneur des débats qui nous occupent ces jours-ci. Trois textes offrent un bon point de départ pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin: 

Dans le magazine Tablet, ce papier de J. Hoberman:
The Twinned Evils of ‘Nosferatu’ – The great film and social document illuminates a primal fear—that of foreign contagion

Dans Studies in European Cinema, cet article de Molly Harrabin:
Racially profiled?: ‘Jewish’ vampirism in Friedrich Wilhelm Murnau’s Nosferatu (1922)

Dans Comic Book Resources, ce texte de Robert Vaux:
Exploring Nosferatu’s Complex Relationship With the Rise of Nazism

Un lien plus clair entre Nosferatu et la propagande du IIIe Reich semble se dessiner lorsqu’on fait entrer en scène Julius Streicher, antisémite notoire qui fut, dès 1923, directeur de Der Stürmer (en français, «l’attaquant») un tabloïd hebdomadaire entièrement consacré à la propagande nazie et qui, disons, ne donnait pas dans la finesse.

Selon ce qu’on peut lire sur le site du Musée du peuple juif – ANU de Tel-Aviv, après avoir assisté à la première du film, complètement excité par ce personnage assoiffé de sang, Streicher retourna le voir à de nombreuses reprises, y trouvant une puissante source d’inspiration de laquelle allaient jaillir de multiples caricatures du juif dépeint comme un vampire.

Il est difficile de savoir où s’arrête l’histoire et où commence la légende dans ce récit. Julius Streicher a-t-il vraiment assisté à plusieurs projections du film? Est-que l’oeuvre de Friedrich Wilhem Murnau s’est imprimée dans son esprit pour nourrir son imaginaire maléfique avide d’antisémitisme? Allez savoir. Une chose est certaine, on trouve plusieurs sources pour affirmer que le tabloïd Der Stürmer a publié des caricatures où le juif est présenté sous les traits d’un vampire.

Parmi celles qu’on cite en référence – notamment sur le site du Musée du peuple juif – ANU cité plus haut – il y aurait celle-ci. C’est l’exemple qui revient le plus souvent.

Or, cette image est tronquée. Une recherche plus approfondie permet d’apprendre que cette illustration, parue en juillet 1932 dans le no. 29 du magazine, avait pour titre « Faust & Mephisto » et qu’elle était accompagnée de la légende suivante: « Avec ce breuvage dans ton estomac, tu serviras les juifs – et frapperas ton frère ». Les cornes sur la tête du personnage suggèrent en effet qu’on évoque Méphistophélès, une incarnation du diable, et non pas un vampire. Il n’y a aucun doute que cet autre personnage, figure bien connue du folklore allemand et personnage central de la légende de Faust reprise par Goethe, occupait une place de choix dans l’imaginaire de l’époque et qu’une telle caricature (évidemment antisémite) n’avait pas besoin de Nosferatu comme inspiration. Pour la petite histoire, il faut savoir que l’œuvre de Goethe a aussi été adaptée au cinéma en 1926 par Friedrich Wilhelm Murnau: Faust, une légende allemande.

On cite aussi souvent cette autre caricature en exemple. Elle se trouvait en page couverture du no. 31, paru en octobre 1936. 

Or, celle-ci est accompagnée de la légende suivante: « Loin de simplement vouloir asservir un seul peuple. L’objectif des juifs est de dévorer le monde entier. ». Le personnage a bien les dents pointues menaçantes, mais il s’agirait vraisemblablement d’un ogre, et non d’un vampire. Il va sans dire qu’une telle représentation constitue un discours haineux. Il ne s’agit pas ici de relativiser quoi que ce soit, mais bien de chercher le lien qu’on peut établir entre ce dessin grotesque et la figure du spécifique du vampire.

On le voit, il n’y a aucun doute que la propagande nazie, notamment dans Der Stürmer, a utilisé les images de personnages maléfiques et monstrueux pour dépeindre les juifs. Les références aux juifs présentés comme des suceurs de sang, des sangsues et des vampires sont aussi explicites dans les écrits d’Hitler. On trouve par ailleurs maintes analyses du film Nosferatu selon lesquelles, par le biais d’exégèses symboliques, le célèbre vampire incarnerait la menace juive telle qu’elle était perçue dans l’imaginaire collectif de l’Allemagne des années 20. On évoque finalement le fait que le directeur de Der Stürmer aurait été particulièrement marqué par ce film, qui aurait nourri sa propagande antisémite.

C’est tout à fait possible. Je ne doute pas que Julius Streicher, qui a été condamné à mort en 1946 au procès de Nuremberg pour crime contre l’humanité, ait été prêt à toutes les bassesses pour alimenter la haine envers les juifs, mais mesurer la profondeur de l’impression que Nosferatu a pu laisser dans son esprit demeure un exercice difficile lorsqu’on prend en considération les documents qui nous sont présentés.

Quoi qu’il en soit, l’idée selon laquelle « ce personnage de cinéma [Nosferatu] a été repris par la propagande nazie lors de la Seconde Guerre mondiale », comme l’écrivait l’éditorialiste de La Presse dans sa rétractation, me semble difficile à démontrer sur ces bases. 

Tentons de récapituler. Qu’avons-nous devant nous pour comprendre que la caricature de Chapleau a pu être perçue comme antisémite? 

D’abord, sans aucun doute, cette image du vampire, qui s’inscrit dans le champ sémantique très vaste et ancien des accusations de sang, un mythe complotiste qu’on a brandi à toutes les époques pour justifier la haine et la persécution des juifs.

Ensuite, Nosferatu, le film, qui a pu, dans l’esprit de cette époque où l’antisémitisme était rampant en Allemagne, imprimer dans l’imaginaire des foules une image forte de l’Autre, le juif, le suceur de sang qui agit dans l’ombre, nourissant ainsi un appétit pour la haine où le nazisme allait trouver un terreau fertile.

Finalement, une esthétique propagandiste, comme celle de Der Stürmer, qui aurait peut-être été inspirée par le film, et où le juif prenait les traits de tous les monstres possibles, du diable, d’un ogre, d’un serpent venimeux, d’un démon et d’un tas de choses immondes et inhumaines, sans que Nosferatu ne soit clairement convoqué. 

Cette dernière nuance est importante. Il y a fort à parier que de caricaturer Benjamin Netanyahu en diable ou en ogre, avec une esthétique glauque et sinistre, aurait rappelé les dessins de Der Stürmer et aurait provoqué une vague d’indignation similaire à celle qu’on a vu. 

Une question demeure toutefois en suspens: Est-ce que la caricature de Serge Chapleau prenait place dans ces espaces de signification?

La réponse à cette question est moins simple qu’il n’y paraît.

Comme je le soulignais d’entrée de jeu, Nosferatu n’a pas épuisé son potentiel symbolique et son pouvoir de signification dans les années précédant la seconde guerre mondiale et sous le régime nazi. Il est devenu, depuis, une image de la culture populaire qu’on retrouve désormais partout, sur des t-shirt, des affiches et des objets en tout genre comme des tasses à café, des assiettes et toute une collection de babioles diverses. Le film a aussi fait l’objet d’une version remaniée par Werner Herzog en 1979

Ce personnage a continué de signifier au fil du temps, à l’extérieur du champ sémantique de l’antisémitisme où prennent place le crime de sang et l’iconographie nazie. Le zeitgeist contemporain n’est plus celui du milieu du XXe siècle, bien que nous devions absolument comprendre les traces indélébiles – qui doivent le demeurer –  de cette funeste époque.

Est-ce que Nosferatu, lorsqu’il est aperçu aujourd’hui partout dans le monde, participe à un imaginaire propice pour faire germer un discours haineux envers les juifs? Il y a là, je crois, un sujet de discussion important si on souhaite réfléchir à la portée de la caricature de Chapleau.

Pour la plupart d’entre nous, ce vampire est désormais la figure par excellence d’un personnage maléfique, qu’on peut utiliser pour signifier l’horreur, et qui sera largement comprise comme telle. Nosferatu n’est pas un symbole intrinsèquement antisémite. Il peut, selon les contextes et les époques, changer de signification.

Nous avons en tout cas au moins un indice qui nous permet de croire que Nosferatu, dans l’imaginaire de Serge Chapleau, est tout simplement l’incarnation par excellence du parfait méchant, une figure canonique du personnage effrayant. 

Alors qu’il était caricaturiste pour Le Devoir, il avait créé Nosferatrudeau, un croisement entre Nosferatu et Pierre-Eliott Trudeau qui faisait un retour dans l’actualité en accusant Lucien Bouchard d’avoir trahi les Québécois. Le 6 février 1996, on retrouvait cette caricature à la page A6 du quotidien Montréalais. 


Est-ce que, dans l’esprit du caricaturiste, Nosferatu peut être aujourd’hui utilisé de la même manière pour dépeindre Netanyahou, afin d’illustrer le caractère d’un politicien effrayant, sans vouloir pour autant  alimenter un discours haineux envers tout un peuple? Je vais laisser cette question ouverte, mais cette hypothèse ne peut certainement pas être écartée du revers de la main.

Quoi qu’il en soit, vous l’aurez compris: nous sommes devant deux espaces de significations, deux visions du monde, et c’est la rencontre entre les deux qui provoque un choc.

Permettons-nous d’aller un peu plus loin en risquant l’interprétation suivante, qui prend la pleine mesure de cette collision entre deux interprétations: Vous voyez dans la caricature Nosfenyahou en route vers Rafah une proposition qui rappelle les pires dessins du XXe siècle? C’est possible et compréhensible. En même temps, d’autres citoyens de bonne foi, qui ne sont pas du tout enclins à se laisser séduire par un discours haineux envers le peuple juif, y voient le chef d’un gouvernement qui se comporte de manière épouvantable. Il y a là, aussi, quelque chose de compréhensible.

Voilà deux zeitgeist, deux contextes culturels et historiques qui s’entrechoquent. Et ce choc, il faut en convenir, illustre parfaitement une difficulté d’époque et le moment d’actualité auquel on assiste depuis plusieurs semaines. Car il faut bien le dire, aussi, la figure de Netanyahou, bien identifiée et reconnaissable dans le dessin de Chapleau, n’est pas celle « des juifs » qui étaient caricaturés avec l’encre de la haine raciale dans le discours des nazis. Lui aussi, il signifie dans le contexte culturel et politique contemporain. Certes, il est juif, mais est-ce cette caractéristique qui est visée par le caricaturiste ou plutôt la figure de l’homme d’État qui est largement dénoncé pour ses actions de guerre?

À ce jour, seule l’Association des caricaturistes canadiens (ACC, Association of Canadian Cartoonists) s’est exprimée afin de défendre le travail de leur collègue. Cette prise de position, passée un peu sous le radar, que Guy Badeaux, alias Bado, a publiée sur son blogue, doit être entendue. Je publie ici leur texte (ma traduction).

Notre collègue caricaturiste Serge Chapleau de La Presse a vu sa caricature du premier ministre israélien Benjamin Netanyahu être censurée suite à une accusation d’antisémitisme.

Il s’agit d’un sujet très sensible pour les dessinateurs, peut-être au sommet de la pyramide des dilemmes auxquels ils doivent faire face.

Caricaturer les dirigeants politiques du monde en les décrivant comme des vilains ou des monstres mythiques est une pratique courante, partout dans le monde et Netanyahu ne devrait pas représenter une exception.

En tant que caricaturistes professionnels, nous sommes bien conscients des abus qui ont été commis envers les Juifs, à travers l’histoire, par le biais de travaux graphiques et de caricatures, notamment dans la propagande haineuse des nazis.

Selon nous, le dessin de M. Chapleau qui présente Netanyahu sous les traits de Nosferatu ne constitue pas une attaque contre les Israéliens ou le peuple juif à travers le monde, mais plutôt une déclaration très forte contre un dirigeant controversé dans le contexte d’un conflit majeur.

La tâche du caricaturiste est de toujours dénoncer, afin de les contrer, les abus de pouvoir, quelle que soit la nation ou l’origine du sujet. Cette caricature n’est pas une attaque envers une personne faible et vulnérable.

Même si ce dessin peut choquer et être désagréable aux yeux de certains, nous ne considérons pas qu’il soit antisémite et le fait que M. Chapleau, un caricaturiste expérimenté et averti, soit ainsi accusé, nous pousse à souligner de tout cœur notre désaccord.

Nous sommes très déçus de constater que La Presse ne soutient pas son caricaturiste.

Fallait-il publier cette caricature? Est-ce que dans le contexte tendu que nous connaissons ces jours-ci, cette image, chargée au possible, pouvait inspirer des esprits peu généreux qui n’hésitent pas à sombrer dans l’antisémitisme? La question se pose de bon droit et les avis à ce sujet sont sans aucun doute partagés. Un éditeur peut refuser de publier une caricature. Mais la retirer, c’est loin d’être un geste banal et sans conséquence. Je suis d’avis qu’une telle rétractation devrait donner lieu à une sérieuse réflexion sur le choc des interprétations auquel on assiste dans cette affaire. Retirer une caricature d’un média (chose désormais possible dans ce mode numérique où tout passe si vite) ne doit pas donner lieu à un silence qui, inévitablement, sera comblé par toutes sortes de prises de positions pas nécessairement bienvenues.

On peut même faire valoir que le retrait du dessin litigieux causera plus de dommages qu’il n’en préviendra. Déjà, sur le site d’Égalité et Réconciliation fondé par Alain Soral en France, une organisation de droite radicale connue pour ses prises de positions forgées à l’intolérance et qui voit des complots juifs partout, l’affaire est utilisée afin de mousser la haine envers le lobby juif. Il y a dans ce discours, n’en doutons pas, de quoi alimenter un antisémistisme qui ne se gêne pas pour dire son nom. Si la caricature pouvait sembler équivoque, son retrait n’aura qu’une seule signification pour les esprits les plus tordus qui, eux, sont certainement à craindre.


Simon Jodoin est auteur, chroniqueur et éditeur. Après des études en philosophie et en théologie à l’Université de Montréal, il a pris part à la réalisation de divers projets médiatiques et culturels, notamment à titre de rédacteur en chef du magazine culturel VOIR. Il est désormais éditeur de Tour du Québec et chroniqueur régulier au 15-18 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Il est l'auteur du livre Qui vivra par le like périra par le like, un témoignage au tribunal des médias sociaux.

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