Pourquoi ne pas négocier sur la place publique?

Est-il légitime que la population veuille juger par elle-même des propositions qui servent le mieux l’intérêt public?

La grève des enseignants se poursuit pour une quatrième semaine au Québec. La situation est exceptionnelle et teste les limites de bien de gens: parents qui essaient de travailler avec de jeunes enfants à la maison, enseignants sans salaire, gouvernement et syndicats pressés de trouver une sortie de crise. 

Les enseignants bénéficient naturellement d’appuis importants dans la population. Leurs responsabilités sont clairement parmi les plus essentielles pour toute société et le public comprend, ou devine, assez bien les défis associés à la gestion de classes de 20-25 enfants, dont une proportion significative de cas difficiles (j’englobe ici les difficultés de tous genres). Quand on regarde le portrait d’ensemble et qu’on tient compte des semaines de vacances, de la sécurité d’emploi, du régime de retraite et des échelles salariales, les enseignants ne sont pas si mal payés. Mais pour plusieurs – enseignants actuels, passés ou potentiels – la question n’est pas là. Les problèmes semblent être davantage liés à des questions de ressources, de valorisation ou de découragement professionnel. Sur son site, la FAE résume ses revendications en six points plutôt vagues, allant d’une «meilleure reconnaissance de la profession» à un «milieu de travail plus sain», en passant par une «meilleure composition des classes». 

Pour sa part, le gouvernement Legault a perdu beaucoup de plumes depuis quelques mois. Plusieurs facteurs expliquent cette dégringolade, mais l’élément qui revient le plus souvent semble être l’instinct électoraliste et clientéliste – au mépris de la prise de décision sérieuse et difficile fondée sur l’intérêt public – que la saga du 3e lien a spectaculairement illustré. Il va sans dire qu’il n’y a pas de lien entre le conflit de travail avec les enseignants et la promesse d’un tunnel géant sinon que, quand la population commence à douter de la probité du gouvernement et de son dévouement à l’intérêt public, la perte de confiance peut se propager rapidement. Sur son site web, le Conseil du trésor publie des communiqués sur les négociations mais le public peut difficilement se faire une tête avec ces informations dénuées de contexte. Le gouvernement a-t-il raison d’exiger plus de «souplesse» dans les conventions collectives – comme même Jean-François Lisée et Françoise Boivin semblaient le suggérer récemment – ou ne cherche-t-il qu’à gagner des votes en disant n’importe quoi? 

On ne le sait pas. Comme on ne sait pas vraiment si, au-delà de l’évocation d’un système meilleur et plus sain, les demandes concrètes de la FAE sont fondées et raisonnables. On l’ignore parce que, semble-t-il, il ne faut pas «négocier sur la place publique». 

Et pourquoi pas?

Rappelons qu’il ne s’agit pas ici d’un conflit de travail privé – entre travailleurs et dirigeants de Walmart, Bell ou Amazon, par exemple – mais entre les employés de la fonction publique et le gouvernement. C’est une différence fondamentale.

Dans le cas des conflits de travail privés, la plupart du temps, le public n’est pas directement concerné: les négociations visent à partager le gâteau entre travailleurs et actionnaires. On peut bien garder secrètes ces discussions auxquelles le public n’est pas convié. Dans le cas des conflits de travail dans le secteur public, toutefois – et nonobstant les tentatives syndicales de qualifier le gouvernement de partie patronale ou celles du gouvernement de réduire les missions de l’État à des services aux usagers – la négociation concerne directement la population: ce sont les services publics qui sont en cause, les deniers publics qui sont partagés, et l’organisation et les priorités de l’État qui sont débattues. Dans le cadre de ces négociations – comme dans tous ses autres rôles, en théorie – le devoir du gouvernement est de défendre l’intérêt public et de représenter toute la population. 

Pourquoi la transparence devrait-elle soudainement céder le pas aux négociations confidentielles? Pourquoi devrait-on dépendre de reportages, de conjectures, de sources anonymes et d’anecdotes pour savoir ce qui se discute en notre nom?

Si les syndicats veulent la solidarité des automobilistes, peut-on au moins savoir ce que nous appuyons avec nos klaxons? Si le gouvernement veut jouer les gestionnaires responsables, peut-on évaluer par nous-mêmes la raisonnabilité de ses positions? Est-il légitime que la population veuille juger par elle-même des propositions qui servent le mieux l’intérêt public? Ou sommes-nous contraints à l’ignorance et sommés de faire aveuglément confiance à notre camp, quel qu’il soit? A-t-on le droit de vouloir exercer un esprit critique par rapport à des gens qui affirment qu’ils n’ont «pas de comptes à rendre à ceux qui ne cotisent pas» ou à ceux qui étaient prêts à dépenser 10 milliards pour 10 comtés?

Je ne propose évidemment pas de retransmettre les négociations en direct, ni même de fournir des comptes-rendus quotidiens. Les négociateurs ont besoin d’une certaine marge de manœuvre et ils doivent pouvoir discuter à l’aise et tester des idées à l’abri des projecteurs. Par ailleurs, certaines déclarations publiques, en marge des négociations, peuvent faire dérailler les discussions constructives. 

Mais puisqu’il est question de services publics, les syndicats et le gouvernement ne pourraient-ils pas présenter et expliquer, clairement et sobrement, leurs positions de départ? Et, peut-être, faire quelques mises à jour officielles et précises en cours de négociation? Quelle est la souplesse que le gouvernement demande, exactement? S’agit-il de permettre les ententes pratiques et les arrangements raisonnables, ou de s’octroyer le droit unilatéral de réorganiser tous les horaires et de précariser les employés? Les syndicats défendent-ils des positions légitimes et d’intérêt public, ou cherchent-ils à interdire la débrouillardise et les solutions du gros bon sens?

Le processus d’information du public pourrait même être formellement encadré. Pourquoi ne pas obliger chaque partie à résumer ses demandes en une ou deux pages? (Pour les curieux, je note que la Suisse distribue à tous les électeurs des feuillets d’explication pour chaque référendum et que ces brochures constitueraient d’excellents modèles.) La population comprendrait ainsi les grands enjeux et pourrait juger de la raisonnabilité des positions respectives. Si le gouvernement propose des augmentations de 1% sur 10 ans et 43 élèves par classe, la population se rangera du côté des syndicats. Si ceux-ci demandent la semaine de 10 heures et 10 élèves par classe, les klaxons risquent d’être plus silencieux. 

Bien sûr, ça n’arrivera pas. Parce que, franchement, c’est bien connu, on ne négocie pas sur la place publique, voyons. Les discussions doivent avoir lieu aux tables, entre négociateurs, en toute opacité. Le public – trop incompétent et mal informé, sans doute – n’est pas convié à l’exercice, même s’il subit les conséquences du conflit et que chaque camp cherche désespérément son appui. 

Au-delà de ces arguments creux, je m’interroge néanmoins: qui a peur de la transparence?

Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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Commentaires (2):

  1. Geoffroy

    décembre 15, 2023 at 22h23

    Je ne suis pas sous l’impression que les enseignants affiliés à la FAE ont eux-mêmes accès aux contenus des discussions en négociation. On nous dit que ça nous concerne tous puisqu’il en va de services publiques, ce n’est pas faux, sans avoir l’heure juste pour le reste des citoyens concernés de près ou de loin. Il est bien difficile de s’en faire une tête ente la tradition syndicale d’œuvrer pour ses membres et les enjeux réel de l’impact sur nos enfants si cette absence en classe se poursuit jusqu’en janvier. Les enseignants(tes) sont les premiers à le savoir. Ils vont être déconstruits peu importe leurs niveaux.
    Le piquetage n’est pas un argument. Klaxonner à tue-tête sur la colline du parlementaire non plus.
    Je suis déçu de ma génération qui occupe maintenant l’espace, mi- quarantaine, répète les mêmes schémas syndicales en s’appropriant le monopole du ‘’pour les enfants’’. Nous l’avons déjà entendu, on sait comment ça a l’habitude de finir. On entend aussi la carte sexiste, des emplois occupés surtout par des femmes et ainsi mettre l’iniquité à profit. La comparaison avec les autres corps de métier est de bon usage pour y aller de salaire et de conditions. Les enfants, eux, filles ou garçons peuvent attendre. Comme si on parlait de tout sauf d’éducation et encore moins du fait que les profs veulent plus d’argent. C’est tabou. Je reconnais que les conditions peuvent être épouvantables avec la surcharge en classe, c’était annoncé.
    Je comprends que les discussions doivent parfois se faire en privé. Si le gouvernement ou les centrales connaissent les moyens de faire apparaître une nouvelle cohorte d’enseignants et de personnels de soutient, ils auraient grand intérêt à en nous faire part.
    Ce serait bien de faire mieux et ainsi éviter une loi spéciale ou de rendre ce service essentiel pour garantir l’éducation. Nous le savions tous depuis l’automne que le manque de personnel est flagrant. Je crains que la grève fasse plus de tort que de bien. Que les syndicats l’emportent sur le réel de nos enfants, leur développement, leur épanouissement et leur goût pour les études.

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  2. Benoît Gagné

    décembre 19, 2023 at 17h58

    Pourquoi « on ne négocie pas sur la place publique » ? Même s’il s’agit d’un conflit de travail dans le secteur public ? Même s’il en va de l’intérêt général ? Cela tient à mon avis à la nature de la situation : un mélange inextricable de rationalité et de rapports de force. Idéalement, chaque camp voudrait mettre de l’avant une rationalité bien lisse et relevant du « gros bon sens ». Le problème est que cela est incompatible avec un discours en direct quelque peu prolongé. La contradiction est l’épée de Damoclès qui pend sur la tête du locuteur. Et même sur un temps plus long, on n’y arrive pas davantage. Chaque camp veut éviter de perdre la face. Le regard public, dans ce contexte, est un témoin gênant, une emmerde supplémentaire. C’est ainsi que tous les courriels syndicaux que je vois passer jouent la carte du juste combat. C’est ainsi que les topos gouvernementaux demeurent navrants de vide et d’opacité.

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