Liberté universitaire: le très mauvais réflexe de l’Université Laval

Censurer des contenus, c’est conforter dans leur opinion les gens convaincus qu’il existe un complot contre la vérité

Le professeur au département de microbiologie-infectiologie et d’immunologie de l’Université Laval, Patrick Provost, vient d’être suspendu une seconde fois pour des propos tenus à la radio au sujet de la vaccination des enfants. 

Ce n’est pas la première fois que l’Université Laval suspend des professeurs pour leur prise de position publique, notamment en ce qui a trait à la vaccination. Or, cette décision est une atteinte inquiétante à la liberté universitaire. Elle doit être dénoncée non seulement par la communauté universitaire mais, avec elle, par l’ensemble des citoyens du Québec. 

Il s’agit là à la fois d’un affront à la nouvelle loi 32 sur la liberté académique universitaire et, plus fondamentalement, d’une incompréhension gênante du fonctionnement de la science par une université. C’est surtout le pire des réflexes si l’on souhaite vraiment combattre la « désinformation ».

Inutile ici de se prononcer sur le fond du propos de Patrick Provost. Je ne cautionne ni ne condamne d’aucune façon ce qu’il a dit ou n’a pas dit en ondes, n’ayant aucunement l’expertise nécessaire pour le faire. Qu’il ait raison ou tort, qu’il émette une vérité ou qu’il soit totalement dans le champ, peu importe. Je me suis fait vacciner quatre fois et je ne viens aucunement à la défense de Provost pour ses positions. 

Mais il faut défendre le droit d’un universitaire d’exprimer une opinion, basée sur ses recherches, même si cette opinion s’avérait totalement fausse.

Les raisons pour lesquelles il est souhaitable d’entendre ceux qui peuvent (potentiellement) émettre une fausseté sont à ce point évidentes qu’il est surprenant d’être aujourd’hui obligé de le rappeler: le fait qu’il existe un consensus sur un sujet n’est jamais une preuve de vérité. 

Certes, il est beaucoup plus probable que le consensus se rapproche de la vérité par rapport à l’opinion iconoclaste d’un chercheur isolé. Mais, en soi, la notion de « consensus » n’est rien d’autre qu’un argument d’autorité, ce contre quoi la méthode scientifique se bat depuis toujours. À preuve: c’est précisément parce que « l’autorité » n’est pas une preuve de vérité que nous avons mis en place des processus à l’aveugle, de manière à ce que le statut du chercheur, le prestige d’une institution ou la qualité d’un centre de recherche, ne viennent jamais influer indûment l’évaluation de la validité scientifique. 

Prendre prétexte d’un « consensus » pour sanctionner un professeur qui exprime une opinion minoritaire ou dissidente, c’est non seulement renoncer à la possibilité que le consensus scientifique soit erroné, c’est surtout une occasion ratée de critiquer les erreurs émises par le chercheur en question. Si Provost dit des bêtises, et bien, c’est le rôle des autres spécialistes de démontrer comment il se trompe, sur la base de leurs propres travaux, par une argumentation rationnelle. Ce n’est surtout pas à l’administration d’une université de frapper ses chercheurs d’anathème, en recourant à un argument lui-même non scientifique, comme le « consensus scientifique ».

Si on laisse l’Université Laval invoquer le concept de « consensus scientifique » pour faire taire des universitaires, il se développera inévitablement une sorte de lutte malsaine pour faire décréter « consensus » des idées ou des théories qui n’ont rien de scientifique, mais qui relèvent du pur militantisme, comme c’est fréquent aujourd’hui dans les sciences sociales et humaines où les thèmes et les « consensus » sont très dépendants des effets de mode. La même chose se produira dans les sciences pures, où il existe, comme ailleurs, diverses luttes: on s’arrogera indûment des ressources, on fera taire les concurrents, bref, on répondra à des logiques qui n’ont rien à voir avec la méthode scientifique, simplement en décrétant l’existence de « consensus » contre lesquels on ne pourra rien invoquer.

Mais le plus inquiétant dans cette affaire, sans doute, c’est qu’on imagine qu’en pratiquant la censure et en châtiant un professeur, on fera reculer la désinformation, comme si on pouvait éteindre un feu à grand renfort de bidons d’essence. 

Or, cette idée aberrante que la censure contribue à faire reculer la désinformation ne tient aucunement compte – justement – de la recherche scientifique qui porte, cette fois, sur les mouvements complotistes. On sait qu’au cœur de ces mouvements se trouve la conviction que les autorités cachent activement quelque chose. Censurer un professeur qui critique la vaccination, c’est conforter dans leur opinion des gens convaincus qu’il existe un complot contre la vérité, et qui auraient – peut-être – pu être convaincus du contraire par des arguments rationnels. C’est, encore une fois, ne pas faire confiance à l’intelligence du public en l’infantilisant.

Pour le bien de la science et de la liberté universitaire, tous les professeurs, incluant les plus grands partisans de la vaccination contre la COVID, devraient dénoncer cette décision inique et demander à l’Université Laval de faire ce que font les scientifiques qui s’aperçoivent d’une erreur: la reconnaître et ne plus la commettre.

François Charbonneau est détenteur d’un doctorat de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris). Il est professeur à l’École d’études politiques de l’université d’Ottawa, père de famille et essayiste. Il a dirigé de 2008 à 2018 la revue Argument. Il a dirigé, seul ou en collaboration, de nombreux ouvrages savants, parmi lesquels Le Siècle du Règlement 17, éditions Prise de parole, 2015; L’exil et l’errance : Le travail de la pensée entre enracinement et cosmopolitisme, Liber 2016; Ottawa, lieu de vie français, Presses de l’université d’Ottawa, 2017; Droits, langues et communautés, Liber, 2023 (à paraître). Il est l’auteur de l’ouvrage Une part égale de liberté : le patriotisme anglais et la Révolution américaine, Liber, 2013. Il est également président du conseil d’administration du Centre d’aide aux familles Les enfants de l’espoir de Hull.

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Commentaires (1):

  1. François Beaulé

    février 24, 2023 at 6:58

    Cette défense de la liberté d’expression est convaincante.
    On peut tout de même se poser la question : sur quelles données le professeur Patrick Provost fonde-t-il son opinion sur les vaccins contre la COVID ?

    En faisant de telles déclarations, ce professeur attire l’attention sur son travail, sur son jugement, sur sa cohérence, sur sa rationalité, essentiels pour faire des sciences exactes. Voilà ce qui devrait être vérifié par la direction de l’université. Si des doutes sérieux sur sa compétence se révélait, il devrait être congédié et non pas suspendu. Et non pas sanctionné parce qu’il exprime une opinion à l’opposé du consensus scientifique.

    Sur un autre sujet. Une petite remarque sur l’expression « sciences sociales et sciences humaines » qui distingue la société et l’individu. Comme si l’être humain était distinct de la société. Comme si l’individu était une réalité séparée de la société. En réalité, il n’y a pas d’être humain sans société et pas de société sans individus. L’être humain est une dualité individuelle et sociale. La société est aussi humaine que l’individu.

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