Nominations partisanes et faux départs

--- 5 février 2023

Ces controverses nous poussent à expliciter notre conception de notions comme la neutralité, l’indépendance ou encore la prescription.

Photo de Mohammad Bagher Adib Behrooz via Unsplash
Tweeter ou garder ses doigts dans ses poches

« La prochaine fois, je tournerai sept fois mon pouce avant de tweeter » a déclaré en juillet 2012 Valérie Trierweiler, celle qui était alors encore la compagne du président français de l’époque, François Hollande. Sa déclaration faisait allusion à un tweet publié en pleines élections législatives dans lequel elle annonçait son soutien au candidat socialiste dissident Olivier Falorni, qui se présentait contre Ségolène Royal, l’ex compagne et mère des enfants du président et à laquelle ce dernier avait offert son appui.

L’affaire fit grand bruit et on a même attribué le naufrage du couple Hollande-Trierweller à cette crise, survenue en début de mandat, qui aurait fragilisé le président au point de le conduire à chercher du réconfort dans les bras d’une autre. Je ne cautionne pas cette thèse sexiste (envers les hommes comme envers les femmes d’ailleurs) qui impute aux seules femmes l’échec de leurs relations amoureuses et qui dépeint les hommes comme de pauvres diables passifs, espérant qu’une incarnation de l’éternel féminin vienne les arracher des griffes d’une marâtre castratrice.

Mais là n’est pas le propos de ce texte, même s’il y est aussi question des tweets intempestifs et de leurs conséquences.

Les dernières controverses entourant les déclarations, les positions, les maladresses, les fautes et les égarements récents et moins récents de certaines personnalités appelées à occuper des postes dans la haute administration, financés à même les fonds publics et encadrés par un devoir de réserve et d’indépendance, soulèvent plusieurs questions.

Le débat est déjà bien engagé dans les médias, mais comme il est fort probable que cela se reproduise, il me semble important de poursuivre la réflexion à tête reposée, avec une prise de distance, pour éviter de personnaliser le débat, de cibler une personne ou un groupe en particulier, de verser dans l’indignation à géométrie variable ou de sacrifier la dimension éthique du débat pour s’enliser dans la partisanerie.

D’une part, ces controverses nous poussent à expliciter notre conception de notions comme la neutralité, l’indépendance ou encore la prescription.

Commençons par la prescription : jusqu’à quand sommes-nous liés par nos positions, déclarations ou gazouillis passés? Qui détient le pouvoir de nous en délier et quels sont les paramètres ou les critères encadrant ce « pouvoir » ?

Mon dernier article dans cette revue portait sur les vertus de l’indulgence; j’ai donc personnellement tendance à donner une chance au coureur et à accorder la présomption d’innocence, à moins que le geste ou le propos dénoncé soit sans équivoque, explicitement haineux, dégradant, condamnable moralement et juridiquement; il est difficile évidemment de plaider l’indulgence envers les individus qui souhaitent la mort de quelqu’un ou s’en réjouissent, comme ceux qui ont applaudi, justifié ou relativisé la fin atroce de Joyce Echaquan à Joliette, l’attentat contre Pauline Marois à Montréal ou encore la décapitation de Samuel Paty en France.

Outre la gravité et la nature de l’offense, on peut aussi prendre en compte son caractère accidentel ou récurrent : si la personne est une professionnelle de la provocation, de la diffamation et des attaques ad hominem sur les réseaux sociaux, elle ne peut plaider le geste impulsif, posé sous le coup de l’émotion.

La frontière est toutefois mince entre la diffamation ou le harcèlement (interdits par les lois) et la provocation. Plusieurs activistes d’extrême droite et d’extrême gauche en jouent sur les réseaux sociaux, sachant qu’ils pourront toujours invoquer leur liberté d’expression, qui inclut certains propos odieux et ignobles.

Un autre critère d’appréciation pourrait être l’intention derrière le propos dénoncé ou déterré. Le problème est qu’il est très difficile de démontrer l’intention sous-jacente à une parole qui heurte une partie du public, à moins de détenir un aveu d’intention malveillante de la bouche de son auteur (ou d’être en mesure de croiser suffisamment d’incidents analogues pour écarter les thèses de l’ignorance, de la maladresse ou du geste isolé).

Distinguer la haute fonction publique de la politique partisane

La nature de la fonction visée peut également guider notre analyse de la situation.

On a beaucoup comparé récemment les cas des nominations controversées avec ceux des politiciens qui ont défendu des positions militantes radicales dans le passé et qui exercent aujourd’hui le pouvoir (comme Steven Guilbeaut à Ottawa) ou qui sont dans l’opposition (comme Gabriel Nadeau Dubois à Québec).

Cette comparaison ne tient toutefois pas la route. S’il est vrai que des candidats aux élections peuvent être éliminés de la course en raison des squelettes qui gisent dans leurs placards (affaire de mœurs, antécédents judiciaires ou autres manquements graves non déclarés au parti ou non effacés par une absolution), on ne peut leur reprocher leurs prises de position partisanes.

Ils sont élus sur la base de leurs positions idéologiques, pour faire de la politique partisane, mettre en œuvre leur plateforme électorale (ou jouer leur rôle de contrepouvoir) et défendre les intérêts de leurs électeurs, même s’ils devraient tous en principe placer l’intérêt général au premier rang.

Ceux et celles qui font des déclarations gênantes pour leur parti sont recadrés, désavoués, parfois sommés de présenter des excuses ou de démissionner. Il arrive aussi qu’ils perdent leur portefeuille ou à l’inverse, qu’ils soient défendus bec et ongle par leurs chefs.

Les électeurs ayant le dernier mot, la conséquence pour ces politiciens peut consister à ne pas être réélus au terme de leur mandat et à renoncer à la vie politique.

En revanche, les exigences ne sont pas les mêmes pour des postes qui supposent, non pas une neutralité absolue, mais un degré d’indépendance plus élevé, nécessaire quand la fonction fait appel à des arbitrages difficiles et courageux, qui risquent de placer leurs titulaires face à des dilemmes éthiques douloureux ou en porte-à-faux par rapport à leurs déclarations et positions antérieures.

Lorsque les titulaires sont considérés comme de hauts fonctionnaires, la sécurité d’emploi dont ils jouissent peut les transformer en fardeau gênant à long terme, notamment si les doutes entourant leur entrée en fonction ne sont pas dissipés par la crédibilité de leurs réalisations en cours de mandat.

Les choses se compliquent quand la nature de la fonction demande à ces personnes de voir clair et d’être aveugles en même temps : aveugles aux perceptions non fondées, aux manipulations et aux pressions exercées pour infléchir leurs décisions ou leurs avis, mais assez sensibles, empathiques, alertes et clairvoyantes pour percevoir des signaux utiles à une analyse fine des situations et des enjeux, même si ces signaux ne relèvent pas du quantifiable.

Il n’est pas aisé en effet de livrer des analyses purement rationnelles et objectives sur des phénomènes comme la pauvreté, le sexisme, la transphobie, le racisme et la discrimination. Même le dossier de l’environnement est traversé par des tensions idéologiques, des guerres de chiffres et des désaccords sur la définition des concepts et des enjeux.

En ce sens, la neutralité absolue n’existe pas, mais on peut viser l’indépendance, une qualité indispensable chez les personnes auxquelles le gouvernement, les citoyens et les contribuables confient le soin de les éclairer sur des enjeux importants, de poser le diagnostic le plus fidèle possible et de formuler des recommandations appropriées.

Quant au devoir de réserve, il est exigé dès l’entrée en fonction : on ne peut reprocher rétroactivement ses déclarations antérieures à une personne qui vient d’être nommée, à moins que ces propos ou ces gestes soient intrinsèquement incompatibles avec la fonction et de nature à invalider sa candidature.

Ce dernier cas de figure est le plus délicat et il revient aussi à la personne concernée et à ceux qui la nomment de faire montre de discernement et de se demander si le messager ne discrédite pas le message.

Une période de transition?

Pour revenir à la prescription, il est clair que tout le monde a le droit de changer d’avis, de regretter ses déclarations passées, d’évoluer dans ses positions, de les nuancer ou de s’en dissocier.

Mais s’il est aisé et même souhaitable pour les militants de se lancer dans une carrière politique afin de faire une vraie différence dans la société, il serait peut-être plus sage d’envisager une période de transition entre l’activisme et l’intégration de la haute fonction publique.

Les candidats devraient le faire pour eux-mêmes d’abord, pour s’accorder un temps de recul, apprendre un nouveau « métier » et gagner en crédibilité : défendre une cause est une entreprise noble, mais documenter un phénomène de société et proposer des solutions pour le contrer en est une autre, qui fait appel à d’autres compétences, d’autres qualités relationnelles et d’autres savoirs. Le passage de l’une à l’autre suppose un réalignement sur plusieurs plans (perspective, stratégie, état d’esprit, vocabulaire, etc.).

Les politiciens qui nomment aujourd’hui ces personnes sans respecter une période de transition leur épargneraient ainsi un départ raté, suivi d’actes de contrition forcés et humiliants, dont la sincérité sera toujours mise en doute et qui sonneront toujours comme une stratégie pour sauver leur nouvel emploi.

On me dira que des avocat-es peuvent passer du statut de plaideur à celui de juge; l’accès à la magistrature est toutefois encadré par une loi, un règlement, un processus et des critères de sélection comme la compétence professionnelle, l’intégrité, la qualité de l’expression, la pondération et le degré de conscience à l’égard des réalités sociales. Cela dit, la neutralité absolue n’existe pas, même chez les juges.

Il est cependant difficile d’imaginer, par exemple, un président ou une présidente de syndicat nommé-es ombudsman du jour au lendemain, dans sa propre organisation ou dans une organisation équivalente. Ou encore un lobbyiste pour le milieu des affaires nommé haut fonctionnaire au Ministère de l’Emploi et la Solidarité.

De telles reconversions ne sont pas impossibles… mais elles nécessiteraient une période de transition durant laquelle la personne diversifierait sa trajectoire professionnelle et serait exposée à d’autres grilles de lecture que la sienne et celle de sa famille idéologique ; sans renier ses valeurs, elle offrirait ainsi des garanties quant à sa capacité de faire la part des choses, de se méfier de ses réflexes ou ses biais inconscients, de bien balayer ses angles morts et de ne pas verser dans la confusion des rôles.

C’est ce qu’on appelle l’indépendance : un mélange de nuance, de modération, de sagesse, de discernement et de décentration.

Il ne s’agit pas d’être beige, lâche et froid devant les souffrances de ses semblables, mais plutôt de ne pas les exacerber et d’exagérer le portrait au point de banaliser ce phénomène qu’on cherche à éradiquer (ou de faire l’inverse, retourner sa veste de manière spectaculaire, pensant ainsi démontrer qu’on est devenu indépendant).

C’est d’autant plus important quand on parle de groupes comme les minorités religieuses ou sexuelles, marqués par une grande diversité, qui ne se reconnaissent pas tous dans les leaders le plus souvent autoproclamés qui parlent en leur nom et qui décrochent des emplois supérieurs sur la base de leur présumée légitimité auprès de leurs communautés.

La représentativité des porte-parole, c’est un sujet en soi, qui mériterait une autre chronique. À n’en point douter, l’actualité nous donnera plus tôt que tard une occasion d’y réfléchir…


Rachida Azdouz est psychologue, autrice et chroniqueuse. Chercheure affiliée au LABRRI, son programme est modeste : résister aux injonctions, surveiller ses angles morts, s'attarder aux frontières et poursuivre sa quête.

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