Éric Duhaime, la colère, les idées, la démocratie

« Nous, on n’a pas besoin de gardes du corps, parce que le peuple est avec nous! »

Marwah Rizqy avait bien raison de rappeler aujourd’hui, en parlant des menaces qui lui ont été adressées, qu’Éric Duhaime appuyait il y a quelques mois les convois et manifestations en tout genre pour faire entrer, je le cite: « ces idées-là au Salon bleu, à l’Assemblée Nationale. » 

Il ajoutait dans la foulée ces mots lourds de sens: « Moi, c’est pour ça que je suis revenu en politique. »

Pour la député libérale, c’était faire un pari fort discutable dont on voit peut-être les effets néfastes aujourd’hui. « Si votre legs démocratique, c’est de dire que vous allez canaliser la haine, la colère, nous dit-elle, c’est un très mauvais legs démocratique. »

J’ai parlé à quelques reprises de cette ambition d’Éric Duhaime à l’occasion de chroniques radiophoniques en posant une question: mais de quelles idées parle-t-il? Quelles sont donc « ces idées-là » dont il parle tant ?

Il était question, notamment, de destituer François Legault et Justin Trudeau, dans un florilège de discours décousus, souvent incompréhensibles. J’ai longuement observé ces manifestations, notamment lors d’un étonnant défilé dans mon quartier que j’ai suivi. Sur quelques mètres carrés, on pouvait croiser des dérivés du drapeau patriote côtoyant celui du Canada ou des U.S.A. et entendre, en même temps, Make Canada Great Again, Câlins gratuits, Non à la ségrégation vaccinale, Jésus sauve nous, Vive Maxime Bernier et bien d’autres choses. 

Parmi les drapeaux et les slogans, Éric Duhaime n’a pas trouvé des idées. Il a trouvé des gens en colère et à bout de patience. Bien évidemment, tous les politiciens, tous les partis politiques, rassemblent des citoyens qui ont des raisons d’être fâchés, découragés ou impatients. Les meilleurs d’entre eux prendront cette matière première en tentant d’y donner une forme noble, de la transformer en idées dont on peut discuter grâce au jeu du débat démocratique. Une des règles de ce jeu, si tant est qu’on accepte de jouer, nous indique que pour transformer la frustration en projet de société, il faudra faire des compromis.

C’est un peu passé inaperçu, mais lundi dernier, en parlant de la sécurité entourant les activités des politiciens devant des partisans, Éric Duhaime a eu ces mots: « Je regarde les rassemblements de François Legault depuis deux jours, et je suis obligé de constater qu’il y a plus de gardes du corps que de monde. Nous, on n’a pas besoin de gardes du corps, parce que le peuple est avec nous! »

J’ai retourné cette déclaration dans tous les sens depuis son discours. Que voulait-il dire, sinon qu’il est à l’abri de gestes inadmissibles puisque ceux qui pourraient les commettre marchent à sa suite?

Qu’on ne s’y trompe pas, la notion de « peuple » se fonde ici sur un populisme sélectif et qualitatif. Il s’agit d’une qualité qu’il attribue à ceux qui se joignent à lui. Le peuple, selon ses prétentions, se limite au bassin de ses partisans. Ses détracteurs (bien plus nombreux, si l’on croit les sondages) n’en font apparemment pas partie.

Or, en démocratie, on sait très bien que « le peuple » n’est pas un bloc monolithique doté d’une volonté unique. C’est pourquoi nous acceptons le jeu du parlementarisme, en refusant l’idée que chacun puisse se faire justice en ayant recours à la violence, au prix assumé de frustrations individuelles que nous arrivons à calmer au nom du bien commun. 

Dans cet énoncé, Éric Duhaime propose l’inverse. Pour lui, il est bien normal que ceux qui ont accepté le jeu du parlementarisme doivent se protéger de la violence, puisque les frustrations individuelles l’emportent sur le bien commun et que seuls ces individus frustrés qu’il a su rassembler peuvent se qualifier comme faisant partie du peuple.

Ce n’est pas personnaliser le débat que de dire cela. Ce n’est pas non plus donner dans la partisanerie à outrance. C’est simplement écouter ce qu’il dit et le comprendre. Évidemment, Éric Duhaime n’a pas créé la colère. Il a simplement vu en celle-ci un investissement profitable et il a choisi de miser dessus. La croissance du ressentiment est pour lui synonyme de profit.

C’est un jeu dangereux et il le sait.

Simon Jodoin est auteur, chroniqueur et éditeur. Après des études en philosophie et en théologie à l’Université de Montréal, il a pris part à la réalisation de divers projets médiatiques et culturels, notamment à titre de rédacteur en chef du magazine culturel VOIR. Il est désormais éditeur de Tour du Québec et chroniqueur régulier au 15-18 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Il est l'auteur du livre Qui vivra par le like périra par le like, un témoignage au tribunal des médias sociaux.

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