Jasons de… Nationalisme québécois

Le nationalisme québécois est au coeur de nombreux débats depuis quelques mois... Simon Jodoin et Francine Pelletier mettent la table pour une discussion loin d'être terminée!

Simon Jodoin : Bonjour Francine! Eh bien, le moins qu’on puisse dire -et je ne sais pas si tu l’avais prévu ainsi- ton documentaire sur la mutation du nationalisme québécois, Bataille pour l’âme du Québec, est arrivé à un moment où toute une conversation à ce sujet semble occuper bien des esprits. Avec le 100e de René Lévesque, toutes ces discussions sur la notion de fierté, on sent bien que les plaques tectoniques sociales bougent et causent quelques chocs. Je vais te dire d’entrée de jeu que bien que je partage entièrement le constat, à savoir qu’un discours nationaliste conservateur semble avoir désormais le vent dans les voiles, j’ai quelques réserves sur le récit de cette mutation. Permets-moi de commencer avec une question. Peux-tu en quelques lignes me dire en quoi consiste ce nationalisme conservateur? Quels sont les principes sur lesquels il se fonde, les idées qui lui sont sous-jacentes?


Francine Pelletier : Partout en Occident, la montée du nationalisme conservateur coïncide avec le moment où le souci pour les minorités, qui a marqué la fin du 20e siècle, cède le pas à celui de la majorité. Suite aux vagues d’immigration en Europe, l’attentat du World Trade Center aux États-Unis, et la peur que ces bouleversements engendrent, ce sont les peuples de souche qui maintenant sont perçus comme les groupes vulnérables. En France, Renaud Camus élabore sa thèse du « grand remplacement », qui va nourrir la hargne des groupes d’extrême-droite vis-à-vis l’immigration. Aux États-Unis, Donald Trump parle de construire un mur pour mieux se protéger des immigrants. Au Québec, c’est plus subtil, bien sûr. D’abord, la préoccupation pour la survivance des francophones a toujours été au cœur de  la vie politique. C’était vrai sous René Lévesque comme sous Maurice Duplessis. Seulement, ce qui change, imperceptiblement d’abord, suite à l’échec du dernier référendum, visiblement ensuite, lors de la crise des accommodements raisonnables, c’est qu’on cible désormais les étrangers et les minorités religieuses comme des menaces. À partir de 2006-2007, la notion qu’il faut se conformer à un certain « code de conduite » pour être accepté au Québec fait son chemin. Le Parti québécois lui-même propose un test de la citoyenneté et, plus tard, la charte des valeurs.  « Il faut commencer par réparer les repères majoritaires », écrit Jean-François Lisée dans un livre sur l’identité québécoise (Nous, Boréal, 2007) . Le besoin de protéger la « majorité historique francophone » devient une véritable obsession – comme vient de nous le rappeler François Legault en comparant le Québec à la Louisiane.

Simon : D’accord, j’ai bien perçu au fil des ans la construction de cette idée d’une menace extérieure qui pourrait guetter la majorité historique francophone et les diverses entreprises visant à la protéger. C’était bien visible notamment avec cette fameuse charte qui ne se contentait pas d’instaurer officiellement la laïcité mais qui se voulait aussi une sorte de guide des « valeurs québécoises ». Toutefois, parmi les subtilités qui permettent de comprendre ce qui s’est passé ici, il me semble que deux ingrédients doivent être pris en compte. D’abord, à la suite de la défaite référendaire de 1995, nous avons assisté à une rupture au sein des troupes nationalistes, mais pas dans un débat sur l’identité. Les grands sommets économiques sous Lucien Bouchard, visant notamment le déficit zéro, ont été le prélude à la scission entre les lucides et les solidaires. En même temps, en entrant dans le nouveau millénaire, tout un pan du monde intellectuel et culturel s’est laissé emporté dans une immense saoulerie altermondialiste, avec un certain dédain pour l’idée même de nation. En somme, le progrès social, qui était naguère inscrit dans l’ADN du “modèle québécois”, s’est peu à peu inscrit dans un refus du discours nationaliste. Ne crois-tu pas que cet effritement doit être pris en compte pour expliquer l’ambiance actuelle qui tend vers un retour du conservatisme? Un peu comme si on voulait aussi stopper une certaine érosion du terrain sur lequel nous avons érigé des fondations.

Francine : À mon avis, il n’y a pas de corrélation entre l’austérité chez Lucien Bouchard, ou encore chez Jean Charest ou Philippe Couillard, et le virage identitaire qui est décrit dans le film. Les trois hommes s’abreuvent d’une fiscalité assez conservatrice, c’est vrai, d’un « repli sur soi » économique, mais qui n’a pas de corrélation culturelle. Loin de là. « Je veux pouvoir encore me regarder dans le miroir le matin », dit Lucien Bouchard confronté à la Charte des valeurs péquiste une décennie plus tard. Malgré des allures conservatrices, ces trois chefs ont toujours refusé de jouer la carte de la « disparition » comme moyen de se faire du capital politique. Cela dit, il est possible que le conservatisme de Lucien Bouchard ait participé, au sein du PQ, à le rendre un peu moins progressiste – ce qui a pu préfigurer l’invraisemblable projet de développement énergétique sur l’île d’Anticosti. Mais de façon générale le virage identitaire n’est pas d’abord une question économique. C’est un phénomène qui prend racine dans la question de la survie du Québec francophone qui, elle, ressurgit suite à l’échec référendaire de 1995. Elle sera ensuite montée en épingle par Mario Dumont lors de la crise des accommodements raisonnables, ensuite par Pauline Marois et le projet de charte des valeurs et finalement par l’élection de la CAQ en 2018.  

Pour ce qui est de la frénésie altermondialiste, oui, cela a joué, dans son incarnation québécoise s’entend. On en parle d’ailleurs dans le film. Suite aux déclarations de Jacques Parizeau le soir du référendum (dont « l’argent et des votes ethniques ») beaucoup de souverainistes progressistes ont voulu effacer l’innommable en redoublant de bienveillance vis-à-vis les minorités et les nouveaux arrivants. « Il fallait montrer qu’on n’était pas ça », dit Gérard Bouchard dans le film. Il fallait laver plus blanc que blanc, en d’autres mots, en se montrant très ouvert à l’Autre. Le Bloc québécois a été particulièrement actif sur ce terrain, allant jusqu’à semoncer Mathieu Bock-Côté (actif parmi les jeunes bloquistes de l’époque) qui, bien entendu, cadrait mal avec ces vertueuses intentions. Or, ce qui a été perçu chez certains (dont MBC) comme de l’abnégation de soi a créé, dans les années qui ont suivi, un effet boomerang. Dans les universités, d’abord, on remet en question l’idée de la « grande Noirceur », la notion que tout était pourri avant la Révolution tranquille. Il faut arrêter de s’auto-flageller et ne pas avoir peur de dire « nous » , dit le sociologue Jacques Beauchemin, en invoquant le passé de la « majorité historique francophone ». Alors oui, la perception d’une trop grande ouverture à l’Autre a participé à créer l’effet contraire : le repli sur soi.

Simon : Nos avis divergent un peu à propos des conséquences de la vision économique, nommons-la «politique du déficit zéro» qui s’est imposée après le dernier référendum. Dans ma lecture des transformations sociales récentes, c’est une pièce majeure du casse-tête. Je suis bien d’accord avec toi que cette politique n’a pas donné lieu, dans un premier temps, à ce discours culturel du repli sur soi. Mais selon moi elle fut à l’origine d’une érosion, d’une désaffection du PQ qui, à partir de là, n’allait plus être le véhicule de la solidarité. Je me souviens de Michel Chartrand, au sein du Rassemblement pour l’alternative progressiste, avant que l’UFP ne soit constituée, qui proposait son slogan « Pauvreté zéro ». En 1998, il se présentait contre Lucien Bouchard dans Jonquière. Le symbole était fort. Ensuite, ce fut l’UFP, avec Amir Khadir qui souhaitait en découdre contre Daniel Turp dans Mercier, en 2003. J’étais à sa soirée de lancement de campagne, au Bobards. Il y avait deux membres de Loco Locass qui faisaient un numéro. Le 3e s’était désisté, par tiraillement: fallait-il choisir le nationalisme ou le progressisme? Quoi qu’il en soit, c’était dans l’ambiance de l’époque: le PQ était devenu un parti de patrons, d’affairistes, qui n’avait plus grande considération pour les gagne-petit. Tout s’est passé comme si l’idée de nation ne pouvait plus parvenir à fédérer la solidarité sociale. Pour faire une métaphore poétique, depuis que les Cowboys Fringants ont mis leur drapeau en berne, il ne ne s’est pas trouvé grand monde pour le remettre en place… Tous les mouvements sociaux qui ont suivi, tels que les mouvements d’occupation, le printemps étable et tutti quanti, on fait complètement fi de la question nationale. 

Cette cassure, aux allures de faux-dilemme, entre nationalisme et progressisme, a été à mon avis fondamentale pour la suite des choses. C’est là que j’avais une certaine réserve quant aux origines de la mutation vers un nationalisme conservateur que tu expliques bien dans ton film. Non pas que le récit que tu proposes soit injuste, au contraire, mais j’avais le sentiment qu’il n’y a pas que des facteurs « identitaires » qui doivent être pris en compte. En somme, il n’y a pas eu qu’un repli sur soi, mais aussi, en même temps, une sorte de mouvement de rejet.

Francine : Je dirais plutôt qu’il y a eu un rejet du projet indépendantiste dans lequel baignait, pendant 30 ans, le nationalisme québécois. Or, ce projet-là, celui d’un pays indépendant, se devait d’être généreux. On construisait une arche de Noé, il fallait qu’elle puisse accueillir toute sorte de monde. L’époque, en plus, nous y conviait. Une fois ce rêve-là piétiné, l’impératif moral –celui de bâtir une « société modèle » comme dit René Lévesque dans Bataille pour l’âme du Québec — s’est effrité petit à petit. Le film se veut une démonstration de cet effritement graduel, étape par étape. Il est possible que la question économique ait joué un rôle – du moins au sein du Parti québécois qui nous avait habitués à une largesse de vue.

Simon : Ah là, je te rejoins entièrement. Avec le projet d’indépendance jeté aux oubliettes, l’idée que notre destin collectif devait aboutir à un monde meilleur, que nous pouvions inventer, semble avoir été remplacée par un désir de construire une barricade pour sauver ce qui reste… Ça m’attriste beaucoup. Mais dis-moi, au risque de faire du coq à l’âne, je vais te poser la question bien franchement: On fait quoi avec tout ça? Car j’ai parfois le sentiment que ça déborde dans tous les sens. Je vais faire une boutade, mais je dois avouer que je suis un peu décontenancé depuis plusieurs mois. Dans les récents débats sur la langue française, par exemple, on a pu voir les héritiers culturels de John Abbott demander aux québécois francophones de confesser leurs péchés colonialistes! On marche sur la tête, là! À un moment donné, quand je vois ça, moi qui suis si peu enclin aux rituels patriotiques, j’ai envie de me coudre un costume fleurdelisé et d’aller les envoyer promener en criant dans un porte-voix. J’ai le sentiment que les nationalistes de bonne volonté, très sensibles à l’importance de cette incroyable aventure qu’est la quête inachevée de la québécitude, sont coincés en sandwich entre des identitaires renfrognés qui se saoulent au kool-aid bleu et des guerriers postmodernes qui voient dans nos acquis sociaux des privilèges blancs à déboulonner comme des statues. Je suis assez embêté et il m’arrive d’avoir peur que cette cacophonie accouche du silence. Ton film se termine sur l’idée d’horizons nouveaux. Dis-moi donc, pour finir, ce qu’il pourrait y avoir devant nous pour la suite de ce voyage?

Francine : Absolument d’accord que ce n’est pas simple actuellement, coincés que nous sommes entre un conservatisme de plus en plus décomplexé et un progressisme trop souvent politiquement correct. Si le film se conclut sur une note d’espoir, c’est que la force du nombre (du moins, à long terme) se trouve du côté de la diversité, de l’ouverture et du métissage. La grande majorité des jeunes logent à cette enseigne –peu importe leur allégeance politique, si même ils en ont– ainsi que les communautés culturelles, les nouveaux arrivants et bien des francophones d’un certain âge (toi et moi) qui s’ennuient d’un projet généreux et ouvert sur le monde. Comme l’explique l’historien Pierre Anctil (c’est lui qui a le dernier mot dans le film et c’est voulu), le pari implicite de la loi 101 est qu’à long terme l’identité québécoise va devoir changer. On ne peut qu’être influencés par ces milliers d’enfants d’immigrants désormais intégrés du côté francophone. Ça ne veut pas dire cesser d’être francophones, pas du tout. Mais ça veut dire avoir une autre façon de se concevoir soi-même, une autre façon de se définir. Étant donné qu’on ne puisera plus nos racines et nos références tous aux mêmes sources, qu’on n’aura pas tous la même histoire, on va devoir se penser différemment. On le voit d’ailleurs déjà chez les jeunes – incluant les jeunes « pure laine » – qui ne partagent pas les mêmes craintes, les mêmes références, ni la même culture que les générations antérieures. Ce n’est pas sans danger, bien sûr. Mais le modèle d’un Québec francophone tissé serré, férocement replié sur lui-même par crainte de l’anglicisation et des Autres, a certainement moins d’avenir encore. Ce modèle-là ne se reproduit pas suffisamment pour assurer sa pérennité, tout le monde le sait. La seule culture francophone qui a de l’avenir, en fait, c’est une culture, majoritairement francophone, oui, mais profondément métissée aussi. Personnellement, c’est une perspective qui me réjouit.  

Simon : Eh bien, à ce sujet, je vais faire le même pari que toi! L’été commence, je vais méditer à propos de cette perspective réjouissante que tu envisages en contemplant l’horizon sur le fleuve Saint-Laurent. J’ai l’intime conviction que les gens de bonne volonté habités par l’espoir sont plus nombreux que les bagarreurs hantés par les regrets. Merci pour cette conversation Francine, on va remettre ça sans aucun doute! À bientôt!


Le film Bataille pour l’âme du Québec réalisé par Francine Pelletier est disponible sur tou.tv

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