Le contrat social (linguistique) du Québec

Il n’est pas évident pour tous que le français soit la seule langue officielle du Québec

Le projet de loi 96 a été adopté le 1er juin dernier. Depuis, plusieurs chroniques ont fusé de toutes parts. Toutes les positions sont représentées par les uns et les autres. Et au milieu des positions formelles, de nombreuses conversations informelles ont cours. Ce qui en ressort, c’est que le débat ne laisse personne indifférent et demeure toujours aussi sensible. 

J’ai ainsi eu la surprise de constater que, même pour des amis ou des connaissances proches dont la langue maternelle est l’anglais, et avec qui j’ai un bon rapport, il est difficile de s’entendre sur la manière de faire respecter le français au Québec. La Loi sur la langue officielle et commune du Québec semble choquer autant que la Charte de la langue française.

Ce qui frustre, c’est le caractère obligatoire des mesures. Mes interlocuteurs réclament haut et fort la liberté, refusant la contrainte des mesures imposées par le gouvernement. Ils soulignent que la coercition n’a jamais été aussi efficace que l’encouragement…

Je suis totalement sensible à cette réaction contre la contrainte. Au sortir de deux ans d’atteintes à nos libertés les plus fondamentales, je comprends la frustration que cela peut engendrer, pour en avoir ressentie une bonne part moi-même. En même temps, je comprends que certaines contraintes sont inévitables en société, aussi difficile à accepter cela puisse-t-il être. Tout dépend des circonstances, des justifications. Et c’est là, en général, que la mésentente survient: ce qui constitue une justification évidente pour plusieurs – soit la sauvegarde du français dans un contexte nord-américain où notre langue est en réel péril – apparait pour d’autres comme un faux prétexte ou, à tout le moins, une justification insuffisante.

Au fil des conversations que j’ai eues sur le sujet, j’ai compris qu’il existe une différence fondamentale dans la manière d’appréhender la question du français au Québec. À ma grande surprise, il n’est pas évident et accepté par tous que le contrat social qui unit les Québécois implique de vivre sur un territoire où une seule langue est officielle, et que cette langue soit le français. Certains le réfutent, d’autres impliquent que ça devrait être une province bilingue.

Pourtant, le fait est indéniable, clair et sans équivoque. Le Québec n’est pas une province bilingue, c’est une province francophone. Cela ne veut pas dire que ses citoyens ne puissent pas être bilingues, bien sûr. Je suis parfaitement bilingue. Mes enfants le sont aussi, conscients de l’importance de maitriser l’anglais en plus de leur langue maternelle. Nos amis sont autant francophones qu’anglophones. En fait, s’il n’en tenait qu’à moi, je dirais que nous devrions tous être trilingues, rien de moins! Reste qu’au niveau de notre statut, la langue officielle du Québec est le français. Les personnes qui ne sont pas d’accord ne sont pas forcées d’y rester. Pour celles qui choisissent d’y vivre, c’est une réalité à accepter et qui vient avec une part d’obligations.

Pourtant, dans le quotidien, c’est une réalité qui semble difficile à faire respecter dans certains coins de la Province. Pas plus tard qu’hier soir, j’ai encore eu l’occasion de m’y frotter. 

Alors que je faisais l’épicerie dans un supermarché de Dollard-Des-Ormeaux, j’étais à la recherche de blinis. N’en trouvant pas, je demande à trois employés différents où je peux trouver l’aliment en question. Aucun des trois ne savait ce que sont des blinis, et de toute façon l’épicerie n’en avait pas. Ça n’a aucune importance. On s’en fout, de ces petites crêpes. 

Le problème, c’est qu’aucun des trois employés n’a été capable de s’adresser à moi en français.

« I’m sorry, I’m alone… »

Puis une autre « I…I… wait! Alex! Can you come over please? I don’t know what she’s saying… »

Et le troisième « Can I help you? »

« Je cherche des blinis, vous savez, ces petites crêpes ou galettes sur lesquelles on met de la crème fraîche et du saumon fumé? » « Non, pas du icing… Non, pas du ice cream non plus… » 

Comment est-ce possible que, sur trois employés, aucun n’ait eu un niveau de compréhension du français suffisant pour décoder que je parlais de crème et de saumon, et pas d’un dessert?

Avec cette anecdote en tête (et le mot ‘anecdote’ est important ici, parce que je ne base aucunement mon commentaire sur une recherche scientifique), je reste dubitative quand mes interlocuteurs invoquent leur frustration face à la nouvelle loi et déclarent que de simples mesures d’encouragement devraient suffire. Disons que j’ai un doute.

En même temps, je prends une part du blâme. Je n’ai pas averti le superviseur, je n’ai pas porté plainte, je n’ai même pas boycotté l’épicerie puisque je suis sortie mon panier rempli d’autres achats. Comment espérer que ce commerce change dans un tel cas? Les modifications apportées à la loi n’auront aucun impact si nous ne réagissons pas plus qu’avant lorsqu’un problème survient. 

Certains diront que la nouvelle loi facilitera au moins le processus de plainte, maintenant qu’il est précisé explicitement que «  [l]’entreprise qui offre au consommateur des biens ou des services doit respecter son droit d’être informé et servi en français ». Toutefois, l’impact reste à voir au niveau collectif.

Pour être parfaitement honnête, en ce qui me concerne, je n’irai pas plus me plaindre maintenant qu’avant. Ça ne me ressemble pas et je n’ai pas envie de jouer ce rôle.

Par contre, je compte saisir toutes les occasions, au gré de mes rencontres futures, pour faire valoir que le français est bel et bien l’unique langue officielle du Québec. À l’heure où les revendications de plusieurs minorités défraient régulièrement la manchette, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il serait pertinent de ne pas perdre de vue cette autre revendication, collective celle-là: les personnes qui vivent au Québec acceptent de vivre dans une société dont la langue officielle est le français. C’est un élément clé du contrat social qui lie les membres de la société québécoise.

Ça n’implique aucune charge contre les autres langues. Mais ça devrait impliquer que quiconque vit au Québec et souhaite vivre en français, que ce soit pour se faire servir, travailler, se divertir, étudier ou autre, puisse le faire sans sentir qu’il demande une faveur, et sans être traité comme une extraterrestre.

Maude Choko est avocate experte en droit du travail, des arts et du divertissement, et également active dans le milieu artistique. Poussée par le désir de raconter des histoires, elle a écrit et produit plusieurs courts métrages, une série web et des pièces de théâtre.

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