Retour sur notre égarement

Les militants des réseaux sociaux agissent souvent comme si d’autres se chargeaient des décisions stratégiques
Photo: Filip Andrejevic, via Unsplash

Je vous ai peut-être bien égaré dans mon premier billet, celui dans lequel je me penchais, sur une manière de plus en plus courante de pratiquer la conversation, dont je suis témoin depuis plusieurs années sur les réseaux sociaux. Je vous y parlais, vous vous en rappelez, de ces gens qui interviennent dans les discussions politiques comme on défendrait une ligne défensive contre l’attaque ennemi, sans rien concéder aux interlocuteurs ayant le malheur de voir les choses autrement qu’eux ; qui réagissent aux différentes questions qui traversent le débat public en suivant une ligne de conduite qui surprend les esprits non-binaires (car aux yeux de ceux que j’appelais les soldats des réseaux sociaux, la personne qui remet en question ne serait-ce qu’une des interventions des membres de notre camp trahit ainsi sa déloyauté).

Non sans raison, on m’a fait remarquer que l’analogie avec les soldats de la Première Guerre mondiale était trompeuse. Les gens qui discutent sur Facebook sont loin d’être des troupes d’armées. C’est en toute liberté qu’ils s’y mobilisent en faveur de telle ou telle cause. Ils nouent des liens tout aussi libres avec ceux qu’ils rencontrent qui partagent cette volonté d’engagement : car ils se mobilisent largement de manière ad hoc avec ceux que Mark Zuckerberg appelle des « amis », pour réagir à des situations particulières. Les groupes informels et peu structurés qu’ils constituent au fil du temps par leurs interactions ne comportent pas de chaine de commandement, d’uniformes ou d’insignes. En fait, il n’y existe à peu près pas de fonction définie ; et la discipline et les sanctions y sont tout aussi rares.

En deux mots, il n’existe pas de soldats des réseaux sociaux parce qu’il n’existe pas du tout d’organisation s’apparentant à une armée. Loin de là ! Les réseaux sociaux, d’une certaine manière, réalisent la promesse originelle d’internet, qui a été imaginé comme un espace d’interactions sans intermédiaires, entre des individus qui pourraient enfin s’y rencontrer dans un espace libéré de la tutelle des États et des partis politiques (celle qui nous semble si pesante). Une promesse égalitaire et libertaire : chaque individu peut enfin agir par lui-même, sans devoir déléguer à autrui, et ainsi risquer de perdre, son pouvoir d’agir.


Et pourtant… Ceux dont je vous parlais agissent à peu près comme le feraient des soldats. Comme des gens à qui un supérieur aurait donné une mission : défendre une ligne contre une avancée ennemie. Ils semblent bien y consacrer toute leur attention, sans défaillir un moment. Car chaque jour semble les placer devant une nouvelle querelle appelant urgemment leur intervention.

Ce rythme ne leur laisse jamais un temps d’arrêt qui leur permettrait, en prenant du recul sur les questions du jour, de porter attention aux orientations stratégiques du groupe. Je ne me rappelle pas en avoir vu s’intéresser aux moyens à mettre en œuvre pour convaincre différents électeurs (en construisant une coalition, etc.), de manière à atteindre leurs objectifs politiques ultimes. On me dira que le désintérêt que provoque ces questions n’a rien de bien nouveau, et qu’il est tout aussi présent parmi les partis politiques. Robert Michels notait il y a longtemps que les militants des partis, volontiers passionnés par les querelles du jour, celles qui avalent l’attention de tous (pensons à l’abondance de commentaires récemment suscitée par la claque de Will Smith), sont par contre loin de se passionner pour les débats sur les stratégies – alors pourtant qu’ils sont décisifs pour le succès des objectifs politiques du groupe. Ils laissent volontiers ces débats aux dirigeants. De même, les mobilisés des réseaux sociaux agissent comme si d’autres se chargeaient de ces décisions stratégiques. Alors qu’en fait, bien évidemment, personne ne s’est fait confier cette responsabilité. Aucune réunion stratégique n’a fixé de voie à suivre, de ligne à défendre. Et personne, dans cet espace égalitaire, n’ose revendiquer cette responsabilité en formulant des directives stratégiques.

Cela revient à dire qu’il n’existe pas de processus qui permettrait de donner un changement de direction au groupe informel. Les interventions de ses membres demeurent remarquablement stables. Je vois des gens qui pendant des années répètent les mêmes slogans. Peut-être est-ce aussi cette stabilité qui m’a fait penser à la Première Guerre mondiale – car ce conflit s’est embourbé dans les tranchées parce qu’aucun des camps en présence ne parvenait à déplacer les lignes de l’affrontement.


Ainsi donc, des conditions d’interactions à première vue idéales, qui semblent ouvrir la porte à une démocratie égalitaire laissant chacun autonome de ses choix, nourrissent tout de même plutôt le conformisme et l’aveuglement. Comme la promesse d’hier semble aujourd’hui lointaine. De toute évidence, quelque chose nous échappait lorsque nous imaginions l’avenir radieux des échanges sans intermédiaires.

Comment comprendre ce renversement surprenant ?

Sans doute faut-il s’arrêter ici aux conséquences, cruciales mais tout de même inaperçues, de l’absence notée plus haut : l’absence des costumes et des insignes militaires – ceux qui dans les conflits armés permettent d’identifier les belligérants. Nos non-soldats sont en habits de civils.

Par ailleurs, dans ces échanges politiques sur les réseaux sociaux, chacun échange bien souvent avec des gens qu’il ne connait que bien peu, et qu’il n’a jamais rencontré en personne (par exemple des connaissances de connaissances) ; et, peut-être tout aussi souvent, avec des gens qui sont à ses yeux de parfaits inconnus (par exemple avec des quidams qui interviennent sur des pages de grands média). Rien de bien surprenant dans ce constat : les réseaux sociaux, en augmentant le nombre de gens avec lesquels on interagit, agrandissant substantiellement le nombre de nos interactions avec des gens que nous ne connaissons pas, ou peu.

Cette absence d’uniformes et d’insignes, dans ce contexte d’anonymat relatif, fait en sorte que nous ne savons pas, bien souvent, qui est la personne que nous croisons. Est-elle notre camarade, engagée comme nous en faveur de la bonne cause, ou bien plutôt une opposante à celle-ci ? Difficile, tant qu’on ne s’est pas fait une idée, de savoir comment agir envers elle. En l’absence d’uniformes, d’insignes, chacun se retrouve donc en quête de signes, d’indices, qui nous permettront de savoir à qui on a affaire. Les photos de profils offrent bien sûr parfois des indices. Mais ce sont surtout leurs prises de positions qui nous permettent de déterminer qui est qui. Ainsi peut-on savoir comment réagir envers eux.

En fait, plus précisément : chacun est jugé, bien souvent, à partir d’une seule intervention – celle qu’aperçoivent les témoins momentanés de nos gestes (ceux qui nous croisent aujourd’hui au hasard des rencontres en lignes, aux yeux de qui nous sommes un inconnu parmi tant d’autres, et qui demain sera oublié à jamais). Ils se basent sur la seule intervention de nous qu’ils connaissent – la seule qui peut les guider.

Voilà de quoi placer sous une lumière plus éclairante les réactions manichéennes qui me fascinent tant. Car dans un tel contexte, celui qui remet en question ne serait-ce qu’une seule des interventions des membres de notre camp sera immédiatement perçu par ses partisans comme un membre du camp opposé. Au fil du temps, chacun se familiarise avec ce phénomène. Pour éviter de se faire accuser d’être un ennemi, on prend soin de ne pas s’écarter du rang.

(En fait, chacun est porté, précisément afin de signaler sans ambiguïté à quelle cause il loge, à privilégier les slogans, ces courtes formules qui servent de mots de passes, et qui sont omniprésents dans les discussions en ligne. Et à recourir à un langage ésotérique, inconnu des non-initiés, qui offre une forte valeur ajoutée à ceux en recherche de signaux d’appartenance sans équivoques.)

Évidemment, cette dynamique tend à se renforcer : dans un milieu au sein duquel les dissidences sont rares, toute petite divergence se démarque et est susceptible d’être perçue comme un écart marqué.


Le contexte très particulier au sein duquel nous développons nos échanges en ligne n’explique-t-il pas en partie le style de pensée si martial qu’on y rencontre ? N’éclaire-t-il pas le fait qu’on réagît de manière défensive aux remises en question (au moyen des mécanismes de défense que j’ai essayé de décrire dans mon dernier billet) ? Qu’on est portés à traiter ceux qui les mettent de l’avant comme des ennemis ? Et que les discussions sur les orientations stratégiques du groupe soient à toutes fins pratiques absentes au sein de celui-ci ?

Le fonctionnement des groupes informels en ligne diffère on ne peut plus, sur ce point, de celui des armées. On n’imagine évidemment pas l’officier qui lors d’une réunion stratégique remet en cause la pertinence de telle intervention (par ex. en disant : l’attaque que nous envisageons expose notre flanc à une contre-attaque de l’ennemi), se faire rétorquer que l’ennemi commet de pires erreurs … comme si les critiques qu’il formulait trahissaient son manque de loyauté. Il faut dire que l’armée n’a pas le choix de s’occuper sérieusement des questions de stratégie – un désintérêt pour ces questions est rapidement et durement sanctionné par la réalité (sous la forme de défaites militaires).

N’en va-t-il pas de même pour les partis politiques ? Chaque élection fournit au parti politique un indicateur palpable de sa réussite ou de son échec stratégique : est-il parvenu à rejoindre les électeurs auxquels il s’adresse ? Et ainsi un rappel de l’importance de ne pas perdre de vue les objectifs et les discussions sur les moyens de les réaliser. Chacun se rappelle sans peine telle occasion où tel parti politique, après avoir été accaparé par des gens aveugles aux considérations stratégiques, a connu une défaite électorale en forme de réveil brutal. Autant d’occasions d’aiguiser le sens du possible des militants du parti, en leur rappelant l’existence de ces citoyens qu’ils ne rencontrent jamais.

Or les choses se produisent d’une tout autre manière dans les groupes informels de mobilisations qui se forment sur les réseaux sociaux. Les discussions s’y développent largement entre initiés, qui en raison du phénomène de chambre d’écho n’entendent à peu près pas ce que disent les autres. Qui plus est, comme le groupe développe une sorte de méfiance, en traitant ceux qui expriment des désaccords comme des gens qui agissent à l’instigation de ses ennemis, ses membres ne sont pas le moindrement du monde portés à se mettre à l’écoute des gens qui ne souscrivent pas déjà à son credo. Il serait dans l’intérêt politique du groupe de se réformer, afin de parvenir à développer une action stratégique, mais il ne parvient pas à le faire, puisque chacun de ses membres a plutôt intérêt à nourrir les réflexes qui auraient besoin d’être réformés.

Au fait, ce groupe est-il encore politique ? Si ses membres se représentent volontiers comme un mouvement qui vise à atteindre des objectifs politiques, en rejoignant et en persuadant des concitoyens (afin de combattre des injustices, etc.), l’action de chacun d’eux, dans les faits, est largement orientée vers un objectif bien différent : rejoindre et persuader les autres membres, afin de se faire reconnaître et accepter par eux. En répétant à l’unisson des slogans ; en recourant à un langage incompris des non-membres ; etc. Ainsi collaborent-ils sans y prendre garde à la construction d’une sorte de club refermé sur lui-même.

Jean-Baptiste Lamarche détient un doctorat en histoire de l’Université de Montréal. Il est l’auteur de La grammaire intérieure : une sociologie historique de la psychanalyse. Il s’intéresse notamment à la solidarité sociale, à l’imaginaire, au dialogue et aux murales de Montréal.

Inscription à l'infolettre

* indique un champ requis

Avant de commenter ou de participer à la discussion, assurez-vous d'avoir lu et compris ces règles simples

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.