Résister à la course de la Reine rouge

Sommes-nous déjà le vestige résiduel d'un éclatement supersonique?

Traînée par la main, la petite Alice tente de courir aux côtés de la Reine rouge. Ses cheveux tirés par le vent, ses petits pieds effleurent à peine le sol jusqu’à ce qu’elle se mette à flotter derrière la Reine, comme dans ces rêves où l’on tente de s’échapper mais où, en dépit de nos plus grands efforts, nos mouvements inefficaces ne nous font pas avancer.

Essoufflée et confuse après sa course effrénée, Alice s’étonne de constater qu’elle ne semble pas plus avancée qu’au départ.

«Ici, voyez-vous, il faut courir le plus rapidement possible simplement pour rester en place. Si vous voulez vous déplacer, il faut courir au moins deux fois plus vite encore!» lui répond alors la Reine.


Étendue sur le sofa du salon, ces mots de la Reine rouge résonnaient drôlement dans ma tête. Dehors, le temps n’avait rien pour rappeler Noël. Je m’étais réfugiée au salon tout l’après-midi, préférant la lecture de cette vieille édition de Through the Looking-Glass, de Lewis Carroll, à ma pile de lectures beaucoup plus sérieuses et utiles. 

Ce livre, datant de 1944, m’a été transmis par mes parents, qui l’avaient eux-mêmes reçu de leurs parents. Je le retourne dans mes mains. Sa couverture bleu délavé porte un sceau noir sur lequel figure le chat du Cheshire, affichant son large sourire. 

Je songe au passage du temps qui semble, surtout depuis la pandémie, avoir dévié de son cours régulier et prévisible pour devenir brusquement aléatoire pendant cette longue période de confinements et déconfinements; puis d’avoir depuis repris son cours, mais en accéléré, et avec une sorte de pressentiment de déraillement définitif. 

Comme la petite Alice, au long des derniers mois, j’ai eu la curieuse sensation de ne plus toucher à terre, de devoir courir simplement pour rester en place. Autour de moi, des expressions revenaient souvent dans les conversations entre amis et collègues, des mots comme « à la course », « maintenir le rythme » et « essoufflée », me faisaient comprendre que je n’étais peut-être pas seule à me sentir ainsi. Y aurait-il un phénomène plus large en cause? 


Le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa se penche sur le phénomène de l’accélération de la vie moderne. Dans son livre Aliénation et accélération: Vers une théorie critique de la modernité tardive, Rosa définit trois types d’accélération qui caractérisent notre époque: l’accélération technique, l’accélération des changements sociaux et l’accélération du rythme de la vie. Toutes sont évidemment interreliées; l’accélération dans un des domaines provoque une accélération dans les autres. 

Je pense spontanément à ces petites capsules vidéos qui accaparent notre attention, des gruge-concentration, des pièges à clics qui font fondre nos heures de loisirs. Quand elles sont apparues, ces vidéos a priori anodines compilaient souvent le genre de gaffes que l’on voyait dans certaines émissions de télévision américaine, ou encore présentaient des astuces de cuisine ou des techniques de rénovation. Puis une machine à monétiser s’est rapidement mise à tourner en arrière-plan, alors même que des quantités inconcevables de « contenu » inondaient nos applis. 

Effet de la concurrence, sans doute, on s’est mis à nous présenter ces contenus en accéléré. Une recette qui prenait 30 minutes avec Julia Child (qui avait par ailleurs toute une équipe pour préparer ses ingrédients!) ne prend plus que 20 secondes en images saccadées. La meilleure recette de gâteau! On vous mitraille les ingrédients qui se transforment en pâte et, ta-dam! – un gâteau.

Je pense à ma fille qui, ayant manqué quelques cours de français, écoutait en différé les explications de sa prof — à la vitesse 1,5x. Ça sonne comme la Schtroumpfette en crise d’hystérie. 

Tu comprends quelque chose?

– Ben… l’essentiel, oui. 

L’essentiel. Plus le temps d’accueillir une pause dans le souffle de celui ou celle qui nous parle. On skip.

Cette accélération dans la communication n’est qu’un pâle reflet des accélérations qui nous soufflent dans le dos. 

On nous a dit à Paris avant-hier — c’est-à-dire en 2015 — qu’il fallait se préparer aux changements climatiques afin de préserver l’avenir des générations futures. Or ce n’est pas l’avenir mais bien notre présent qui est gâché par les feux de forêts, sécheresses, tempêtes et inondations qui défraient font la Une semaine après semaine. 

Sur le plan social, nous intégrons aujourd’hui des nouvelles technologies qui, demain, signeront notre arrêt de travail. Non seulement la course au remplacement des procédés intellectuels à vitesse humaine est-elle entamée, il semble que nous soyons déjà dépassés; notre présence au travail, derrière nos écrans, un vestige résiduel de la foulée de cet éclatement supersonique.


Hartmut Rosa propose un remède à l’accélération, qu’il nomme « la résonance ». C’est ce qui fait vibrer notre âme quand on est en contact avec d’autres esprits humains; c’est aussi ce qui nous donne un bref aperçu de sens au-delà de notre état, cette émotion qui nous saisit momentanément au contact du plus-grand-que-soi. L’art et la pratique religieuse ou spirituelle sont de formidables vecteurs d’expérience qui permettent d’y accéder.

Je reprends ma lecture des aventures d’Alice de l’autre côté du miroir. Comment réussit-elle à naviguer dans ce monde à l’envers où il faut courir pour rester sur place? C’est avec la confiance et la curiosité d’une enfant, avec son esprit critique, qu’elle questionne les êtres qu’elle rencontre et qu’elle s’efforce, à travers le dialogue, de raisonner avec eux et de trouver un sens au monde qu’elle découvre. 

Questionner, dialoguer – seraient-ce des manières de freiner notre course? 

Je ne laisserai pas la Reine rouge me presser le pas. Je ne veux pas me précipiter à travers 2024. Je choisis la lenteur, le dialogue, la curiosité d’Alice. 

Justine McIntyre a une formation en musique classique. Après un passage en politique municipale, elle a entrepris une maîtrise en management et développement durable. À travers ses écrits, elle explore les thèmes à l’intersection de l’art, de l’environnement et de la politique.

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