Quand l’irrévérence tourne à l’indécence

Le courage véritable consiste à s'en prendre à ceux qui sont « jugés grands parce qu’on mesure aussi le piédestal »

« Quand tu regardes un film muet, ne te sens pas obligée d’ajouter du son et des sous titres ».

Ce conseil, qui sonnait comme un reproche dans la bouche de mon père, m’a été d’une grande utilité dans la vie. Il m’a tantôt servi à éviter les ennuis, tantôt aidé à reconnaître ma propre part de responsabilité dans les embrouilles et les inimitiés que je n’ai pas su éviter et dont je me serais volontiers passée.

pouvoir dire au roi qu’il est nu

Quand on revisite, avec un certain recul, les conflits majeurs ou les épisodes d’adversité qui ont marqué notre existence, on finit par réaliser que le détonateur a souvent été ce commentaire qu’on a jugé d’intérêt public – assez, en tous cas, pour ne pas avoir eu la sagesse de le garder pour soi; ou encore cette réplique assassine, destinée à clouer au pilori  un interlocuteur qui aurait « couru après » , soit en nous provoquant, soit en étant trop crétin à nos yeux pour mériter une réponse qui aurait ménagé son amour propre.

Il m’arrive de rechuter, comme tout le monde, en faisant mienne cette justification fournie par l’humoriste Laurent Gerra pour expliquer ses piques trempées dans le vitriol : « Il y a des personnes qui ont un tel talent pour mettre leur connerie de l’avant, que c’est un devoir national de ne pas les rater ».

Mais d’où nous vient cette envie irrésistible de dire au roi qu’il est nu, de déculotter ou de démasquer les affabulateurs, les fumistes, les bluffeurs, les charlatans, les mystificateurs, les intimidateurs et les tartuffes?

On peut le faire pour le plaisir sadique d’humilier l’autre. C’est la motivation la plus condamnable, surtout quand la personne est en position de faiblesse. Il n’y a aucun mérite à tirer sur une ambulance.

La jouissance suprême réside dans la raclée verbale qui pulvérise un faux-cul, qui lui taille un sarcophage sur mesure, dans lequel il pourra réfléchir pendant quelques années, histoire d’apprendre à ne plus chercher à vaincre sans péril et à triompher sans gloire.

Le courage véritable consiste à envoyer au tapis ceux et celles que Sénèque décrivait comme « jugés grands parce qu’on mesure aussi le piédestal ».

l’impertinence est  un acte de résistance aux injonctions culturelles et politiques

Dans un entretien accordé à une chaîne de télévision peu avant sa mort, Pierre Péladeau (père) avait avoué que, parmi ses plus grands regrets, il y avait celui d’avoir été quelquefois inutilement « baveux » avec des gens et d’avoir en quelque sorte abusé de sa longueur d’avance. 

Je connaissais alors très peu de choses sur le personnage, mais cette déclaration a priori sincère m’avait émue et interpellée, au point de chercher à en savoir davantage sur cet homme dont j’ignorais encore qu’il avait étudié le droit et la philosophie avant de se lancer en affaires. 

Pour une personne comme moi, biberonnée à la culture française, à l’humour français, aux empoignades sur les plateaux de télévision français, la gentillesse explicite n’était pas sexy.  Elle était même suspecte.

La vraie finesse consistait (selon moi) à apprivoiser les ours mal léchés, à entrevoir les grands cœurs camouflés sous une carapace anti-nucléaire, à détecter le troisième degré en toute chose, et à me méfier de l’amabilité de surface.

Ajoutons à cela mes origines amazigh et africaine, dont je conserve une certaine pudeur aussitôt qu’il est question de dévoiler ses sentiments. On parle beaucoup par chez nous, on gesticule, on donne notre avis sur tout; mais aussitôt qu’on aborde des sujets sensibles ou tabous, on espère que les autres devinent nos intentions sans que l’on soit obligé de les verbaliser.

C’est particulièrement vrai dans les rapports amoureux et familiaux, quand il s’agit d’exprimer nos besoins ou notre attachement aux êtres aimés. S’ils nous aiment vraiment, ne sont -il pas censés nous connaître suffisamment pour nous décoder sans sous-titres?

C’est aussi vrai dans les rapports de pouvoir, lorsque l’on fait face à des personnes qui savent user de leur supériorité hiérarchique (ou de leur pouvoir de victime, une arme redoutable entre les mains de ceux et celles qui en abusent) pour nous faire avaler des couleuvres. La métaphore, les sous-entendus, l’humour noir, la parole subversive et le sarcasme font d’ailleurs partie de la panoplie de sauvetage sous les régimes autoritaires, et même dans les états dits «de droit» où la censure gagne du terrain.

On constate toutefois aujourd’hui que des phénomènes comme la téléréalité, l’auto-dévoilement et la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux ont traversé les frontières. La parole s’est libérée un peu partout; par moments, on se demande si elle ne s’est pas plutôt échappée de l’asile psychiatrique ou d’une prison à haute sécurité.

Tout cela pour dire que le déculottage, l’entartage symbolique, le sarcasme et l’humour grinçant ne sont pas considérés dans toutes les sociétés comme des attaques frontales, mais plutôt comme une modalité d’expression, une forme d’interaction avec ses codes, ses conditions et ses limites.

La mitraille verbale est aussi parfois un acte de légitime défense.

C’est ce qui se produit quand votre interlocuteur sous-estime votre intelligence et qu’il vous fait passer des vessies pour des lanternes. Ou encore quand il sous-estime votre courage et qu’il a la conviction que vous n’aurez pas assez de coffre ou d’audace pour le confronter, surtout s’il peut compter sur son pouvoir de nuisance comme arme de dissuasion.

la décence impose la déférence

Incidemment, au moment où j’écris ces quelques mots, on apprend la mort de Denise Bombardier et cela m’incite à modifier la fin de ce texte.

Comme le veut l’usage, on convoque les amis de toujours et ceux de la 25e heure à témoigner. Certains témoins apprivoisent très vite l’imparfait, d’autres conjuguent encore la vie de leur amie au présent. 

Et il y a aussi les adversaires, ceux qui ne connaissaient pas le sens des mots comme trêve, décence, respect des morts… et des vivants qui les pleurent.

Les caricatures dégradantes, les mots d’esprit douteux, autant que les bilans de carrière sans complaisance et les reproches légitimes, peuvent pourtant attendre la fermeture du cercueil. Le tribunal de l’Histoire a l’éternité devant lui. Inutile de s’autoconvoquer prématurément à la barre des témoins à charge, en y allant d’un tweet abject, plus accablant pour son auteur que pour sa cible, devant ce même tribunal de l’Histoire .

Et si elle se trouvait là, cette frontière – invisible à l’œil nu mais détectable avec les yeux du cœur – entre les deux cas de figure? 

D’un côté, le courage et le plaisir exquis de remettre à sa place un adversaire de mauvaise foi ou un abuseur VIVANT, en lui plongeant le nez dans ses placards en désordre… et de l’autre, la lâcheté et le plaisir sadique de cracher sur un cadavre.

Rachida Azdouz est psychologue, autrice et chroniqueuse. Chercheure affiliée au LABRRI, son programme est modeste : résister aux injonctions, surveiller ses angles morts, s'attarder aux frontières et poursuivre sa quête.

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Commentaires (1):

  1. Richard Gélineau

    juillet 6, 2023 at 2h41

    N’ayant pas la plume facile, j’ai pensé commenter en citant deux poèmes de la littérature française. Le premier, que j’associe à l’irrévérence, est un extrait de « Art poétique » créé par Paul Verlaine. Le deuxième me semble traiter de la part blessante gisant sous la persona rigide. Il s’agit du poème intitulé le Masque écrit par Charles Baudelaire.

    Paul Verlaine, »Art poétique »:

    …D’irréductibles pétroleuses,
    Et, dans un coin, les filous.
    S’il arrivait qu’on vous fît grâce
    Quelquefois, à vous que je trouve
    Plus réelle que la nature
    Elle-même en votre grâce
    De grâce, ne tombez pas là
    Comme ça, mortelle à mourir
    De plus belle par tous les dieux
    Et tue, tue de ton sourire
    Qui doit mourir de ta couleur.
    Ne parle pas, ne bouge pas,
    Tu les tuerais tous de ta voix,
    Je ne veux pas qu’ils bougent, vois !
    Pas un geste, pas une parole.
    Ils sont ici, les autres, là-bas,
    Ils viennent ici, viennent là-bas,
    Tu ne vois rien, je ne dis rien.
    Je ne veux rien dire à personne.
    Reste donc près de moi, si belle…
    Souris-moi de ton air si fier,
    Ton beau visage indifférent…
    Tes bras ne peuvent me toucher.
    Tant pis pour toi, tant pis pour moi.
    Je t’aimerai, ma belle, quand même.
    Tant pis pour les siens et pour toi…
    Tant pis pour moi, tant pis pour eux,
    Tant pis pour tous, tant pis pour nous !

    Voici un poème de Charles Baudelaire, tiré de son recueil « Les Fleurs du mal », qui aborde les thèmes de la raison sociale et de l’émotion blessante :

    Le Masque par Charles Baudelaire

    Je serai bien froid et bien sage
    Si je pouvais, un jour, me faire encor
    Masque aux yeux clairs, masque au sourire d’or,
    Impassible et plein de mon personnage.

    Rien n’apparaîtra de ma physionomie
    Sous ce crêpe noir qui me va si bien,
    Et personne ne verra mon oeil éteint
    Sous ce fard subtil et cette comédie.

    Mais l’énigme sinistre du beau masque,
    C’est qu’il n’est jamais fixe sur la face,
    Et que le vrai visage, où tout s’efface,
    Est caché sous le masque de plus en plus.

    Ah ! qui me rendra mon masque transparent,
    Pour que je voie enfin mon vrai visage,
    Et que je rie enfin de mon vieux naufrage,
    Et que je dorme un peu plus longtemps ?

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