On ne sait plus où mettre notre solitude

L’amitié, la solitude, les réseaux, faire l’amour: ces enjeux ne sont pas du ressort historique des gouvernements

Le Québec traverse une crise du logement depuis quelques années. Des taux d’inoccupation faméliques, des loyers en hausse, des familles qui cherchent et ne trouvent pas. Tous les logements sont pris, les prix montent, ça déborde! On croirait à une explosion démographique, avec des bébés et des immigrants qui tombent du ciel et entrent par les fenêtres. 

Et pourtant non. La population du Québec croît à peine. D’environ 0,6% par an, depuis une vingtaine d’années. En 2021, l’accroissement naturel de la population, c’est-à-dire la différence entre les naissances et les décès, n’était que de 15 000 personnes. Dix ans plus tôt, c’était le double. Bon an mal an, 40 000 immigrants arrivent au Québec chaque année – environ 0,5% de la population – mais des milliers de résidents quittent aussi vers les autres provinces. Le Québec n’est pas exactement sur une grande lancée démographique. Notre poids diminue chaque année au sein du Canada.

Alors comment expliquer la crise du logement? Il y a plusieurs causes. En voici deux: les gens vivent plus vieux, et les gens vivent plus seuls. Le Québec arrive en tête des provinces pour ce que Statistique Canada appelle la «vie en solo», comme s’il s’agissait d’un exploit nautique. C’est comme ça depuis presque 30 ans. Et les plus seuls sont les plus vieux

Alors on manque de logements. Parce que, même si la population ne grossit pas, elle s’isole. Ça prend de la place, la solitude. 

Des phoques en Alaska

Comme c’est souvent le cas, quand on se compare, on se console (un peu). Même si la vie en solo augmente au Canada, c’est encore pire dans les autres pays du G7. En Finlande, en Allemagne et en Norvège, plus de 40% des ménages ne comportent qu’une personne. En Allemagne, au cours des dernières années, des centaines de milliers de maisons ont été détruites. En Italie, des tournois de soccer sont annulés, faute de joueurs, et on ferme des ailes de maternité dans les hôpitaux, faute de bébés. En 2022, la population chinoise a baissé pour la première fois depuis 60 ans et la tendance va s’accélérer. J’ai beau être écolo, ces chiffres me plombent. 

Au sein du G7, les États-Unis sont le pays où le moins de gens vivent seuls. Mais, même là, les statistiques de contact humain sont au rouge. Les Milléniaux sont la génération qui souffre le plus de solitude. En 2021, 26% des Américains de 18 ans et plus n’avaient pas eu de relations sexuelles au cours des 12 mois précédents. Chez les couples mariés de moins de 60 ans, 26% ont fait l’amour une fois par mois ou moins en 2021. En 1989, c’était 12%. 

Dans le New York Times, une jeune chroniqueuse écrivait récemment:

Le sexe n’est pas la seule forme d’interaction humaine épanouissante et ce n’est certainement pas un baume pour la solitude sous toutes ses formes. Pourtant, la sexualité devrait être considérée comme un élément essentiel de notre bien-être social, et non comme une indulgence ou une distraction, en grande partie parce que l’augmentation de la solitude est étroitement liée à une baisse de la sexualité. Plus d’un quart des Américains n’avaient pas eu de relations sexuelles une seule fois au cours des douze mois précédant l’étude de 2021. Il s’agit du pourcentage le plus élevé de l’histoire de l’enquête.

Ce chiffre comprend près de 30% des hommes de moins de 30 ans, un chiffre qui a triplé depuis 2008. Dans les années 1990, environ la moitié des Américains avaient des relations sexuelles une fois ou plus par semaine – ce chiffre est maintenant inférieur à 40%. Pour beaucoup de ceux qui ont des relations sexuelles, la fréquence a chuté précipitamment. Et il n’y a pas que le sexe : le partenariat et la cohabitation sont également en baisse. Moins de temps passé avec des amis et des amoureux – ce ne sont pas des problèmes distincts mais des symptômes du même malaise culturel, un isolement qui démolit la vie sociale, la vie amoureuse et le bonheur des Américains.

Tant pis pour les Américains? Dans un article qui avait fait scandale en 2017 (parce qu’il exagérait les pratiques frauduleuses de certains restaurants) le professeur Andrew Potter avait cité quelques statistiques douloureuses sur la société québécoise:

Les Québécois ont les plus petits réseaux familiaux et amicaux au pays. La proportion de personnes qui déclarent n’avoir aucun ami proche est la plus élevée au Québec, et quatre fois celle de l’Île-du-Prince-Édouard. Et tandis que 28 % des Québécois de plus de 75 ans déclarent n’avoir aucun ami proche, la moyenne pour le reste du pays est d’à peine 11 %. (…) Ensuite, il y a la mesure traditionnelle de la confiance, où l’on demande simplement aux gens : «D’une manière générale, diriez-vous que vous pouvez faire confiance à la plupart des gens, ou que vous devez toujours vous méfier dans vos relations avec les gens?» Seulement 36 % des Québécois disent qu’on peut faire confiance à la plupart des gens; la moyenne nationale est de 54 % et aucune autre province n’est en dessous de 50 %.

Bien sûr, plusieurs personnes qui vivent seules ou isolées disent ne pas souffrir de solitude. Certains vantent la liberté et l’absence de compromis qui viennent avec la vie de célibataire sans enfants habitant seul. Je n’en doute pas. Le sentiment subjectif de solitude et la réalité objective de l’isolement sont effectivement des choses distinctes. D’ailleurs, certaines personnes se sentent seules même en compagnie d’autrui. Cela dit, des études démontrent que les risques pour la santé mentale et physique sont liés à l’état objectif d’isolement, peu importe le sentiment de solitude.

Le tabou

Mais on ne parle pas vraiment de ces affaires-là. L’amitié, la solitude, les liens familiaux, les réseaux de proximité, faire l’amour: historiquement, ces enjeux n’étaient pas du ressort des gouvernements, voire des débats publics. On comprend pourquoi: l’État n’avait pas d’affaires dans la chambre à coucher des gens, ni dans leur cuisine, leur salon ou leur salle à manger. J’ai longtemps pensé ça, moi aussi. 

Puis certains pays ont brisé le tabou. Le Royaume-Uni a nommé une ministre de la solitude en 2018. L’ex-députée Catherine Dorion avait en partie dédié son discours inaugural à cet enjeu. Pendant la pandémie, les confinements ont été particulièrement durs –mortels parfois– pour les personnes seules, ce qui a ouvert les yeux de plusieurs. En Californie, le Center for Humane Technology mène une campagne efficace pour contrer les effets dévastateurs des médias sociaux sur nos cerveaux et nos relations sociales et pour changer les règles du système. Des chercheurs parlent d’une épidémie.

Il va effectivement falloir réagir, parce qu’on ne sait plus où mettre notre solitude. Le Québec ne construira pas assez de condos pour que tout le monde habite seul chez soi avec son téléphone et son chat. Je ne parle pas de moi, rassurez-vous. J’ai la chance (pour vrai) de ne pas être seul. 

Mais, comme vous, je connais des personnes seules, hommes et femmes, jeunes et vieux. Des personnes qui, pour toutes sortes de raisons, tracent leur chemin en solo – avec un mélange d’autonomie, de détermination, de compétence, de résignation, de solitude et d’anxiété. La vie marche comme ça, aujourd’hui. 

Démolir la solitude devrait être un de nos chantiers sociaux et politiques les plus graves et les plus urgents. Mais on se concentre plutôt sur le chemin Roxham, horrifiés à l’idée que des étrangers colorés viennent déranger notre lente extinction. Ou on cherche à atteindre le PIB de l’Ontario ou la fiscalité de l’Alberta. Comme ça on sera riche et on pourra se payer des plus grandes maisons vides dans des banlieues silencieuses. À Ottawa, on travaille pour offrir l’aide médicale à mourir aux personnes qui souffrent de maladies mentales comme la dépression ou l’anxiété.

Je ne sais pas ce qui pourra inverser la tendance. Après tout, on ne peut pas directement forcer les gens à sortir de chez eux, à lâcher leurs téléphones, Pornhub et Tinder, à se parler, à s’inviter, à passer du temps ensemble, à s’embrasser, à faire l’amour.

Il va assurément falloir considérer la solitude comme un grave problème de santé publique, agir en conséquence et prendre le taureau par les cornes. Repenser l’urbanisme pour lutter contre l’isolement? Interdire les médias sociaux pour les moins de 18 ans? Revoir les règles de la Régie du logement pour favoriser les organisations communales? Prendre les grands moyens, à la chinoise, pour contrer les ravages des jeux vidéo chez les jeunes? Bloquer ou filtrer la porno en ligne pour les ados? Ajuster notre système pour favoriser les arrangements multigénérationnels? Surtaxer Netflix et les cinéma maison? Forcer tout le monde à jardiner? Peu importe. Lancez des idées. Il faut raccommoder le tissu social.

Qui sait, quand on s’attaquera à la solitude, on découvrira peut-être que la crise du logement n’était pas ce qu’on croyait.

Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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Commentaires (1):

  1. François Beaulé

    février 16, 2023 at 21h32

    Votre examen de la société et des rapports intimes entre les individus est formidablement intéressant. On pourrait ajouter la faible fécondité et le nombre élevé d’enfants souffrant d’anxiété et de troubles d’apprentissage. Les gens font peu ou pas d’enfant et il semble que ce nombre restreint d’enfants ont plus de problèmes qu’avant.

    Vous cherchez des solutions pratiques, pourquoi pas.

    Je cherche plutôt les causes profondes du déclin des peuples occidentaux. Le libéralisme et le système capitaliste conjugués ont fait la force de l’Occident. Mais ils ont favorisé l’individu et l’individualisme, ce qui entraîne maintenant la chute de notre civilisation. Je crois que la question est d’abord philosophique. Elle tient à la conception de l’homme généralement acceptée, quoiqu’elle est erronée.

    Nous ne sommes pas d’abord des individus et ensuite, accessoirement, les membres d’une famille, d’une communauté et d’une société. La réalité est que l’être humain est aussi social qu’individuel. Nos mentalités, nos valeurs et nos institutions sont donc défectueuses puisqu’elles sont hypercentrées sur l’individu.

    Les religions ont, depuis toujours, pour le meilleur et pour le pire, mais surtout pour le mieux, marié les individus et la société, dans une quête du bien commun, personnalisé par un dieu.

    Je n’ai pas de recette simple pour changer nos conceptions, nos valeurs et nos mentalités. Créer une nouvelle religion, beaucoup moins répressive que les anciennes, est la clef d’une renaissance de notre civilisation. Déclin et disparition des peuples occidentaux ou renaissance ? Je ne suis pas devin. Mais si nous continuons à technocratiser nos problèmes au lieu de s’intéresser aux questions fondamentales, nous allons sombrer.

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