Julien Lacroix – pression sociale et justice médiatique

Elles n’avaient pas imaginé que leurs histoires permettraient de donner corps à ce récit médiatique qui a transformé Julien Lacroix en monstre irrécupérable.
Photo de Luis Morera via Unsplash

En 2020, en pleine vague de dénonciations publiques d’abus sexuels, « L’affaire Julien Lacroix » sortait avec grand bruit dans les médias. Un dossier paru dans Le Devoir sous la plume d’Améli Pineda levait le voile sur les témoignages de 9 femmes disant avoir été victimes d’abus sexuels commis par le jeune humoriste. Le verdict fut sans appel et la sentence immédiate, il allait perdre tous ses contrats et disparaître complètement de la place publique. Depuis, toutes ses tentatives pour effectuer un retour se sont soldées par une fin de non recevoir. 

Cette semaine, dans un dossier porté par les journalistes Isabelle Hachey de La Presse et par Marie-Ève Tremblay au 98,5 FM, quelques unes de ces femmes reprennent la parole pour apporter plusieurs nuances à leurs témoignages initiaux, allant même jusqu’à regretter d’avoir accepté de jouer le rôle de victime dans cette histoire. À ma connaissance, il s’agit d’un premier retour critique portant sur de tels événements de la part des victimes elles-mêmes. 

On comprend, à lire et à entendre ce que ces femmes ont à dire aujourd’hui, que les gestes qu’elles ont rapporté à l’origine n’avaient pas, pour elles, la valeur qu’ils ont pris une fois enchâssés dans le récit médiatique publié dans Le Devoir.

Ça ne signifie pas qu’elles ont menti. Ça ne veut pas dire que ce qu’elles avaient à raconter à l’époque était insignifiant. Ça n’implique pas non plus que les gestes qu’elles souhaitaient mettre en lumière ne posaient pas problème. Il serait tout à fait possible, aussi, qu’elles aient eu, à un moment où l’autre de leur vie, de très bonnes raisons de porter un regard différent sur tel ou tel comportement qu’elles disent avoir subi. Ces modifications de perception dans le temps sont d’ailleurs chose commune.

Pour peu qu’on écoute ce qu’elles ont à dire, ce qui apparaît très clairement, c’est qu’une fois leurs témoignages individuels assemblés, comme autant de petits épisodes servant de matériaux pour construire la grosse histoire intitulée « L’affaire Julien Lacroix », certaines de ces femmes n’étaient plus certaines de s’y reconnaître et ne souhaitent plus jouer le rôle de victime dans le récit médiatique qui a été mis en forme d’abord dans un journal, ensuite dans l’oeil du public.

C’est important de le dire: ce n’est pas chaque témoignage, pris un à un, qui pose problème dans ce dossier. C’est la fabrication de l’histoire, la recette qui a permis d’assembler les ingrédients afin de les faire signifier ensemble.

Dans l’œil du public à qui l’histoire a été servie, cette affaire se résume désormais à un énoncé qui englobe tout: Julien Lacroix a agressé sexuellement 9 victimes. Ainsi rassemblés – dans le nombre 9 – les vécus particuliers s’évaporent. L’événement le plus grave déteint sur le plus banal, tout s’égalise et c’est sur cette base que le public, impitoyable, rendra son verdict. Rendu là, les victimes et leurs histoires individuelles n’ont plus d’importance. Plus personne n’a besoin d’elles. Elles sont devenues une fraction du nombre, un morceau du titre. Pour la suite des choses, l’affaire est entendue: dès que Julien Lacroix donnera signe de vie, on lui répétera ce qui persiste comme étant l’essentiel: il est un violeur impardonnable, peu importe ce qu’en pensent aujourd’hui ou en penseront demain les premières concernées.

Pour le dire autrement, si on écoute bien la parole de ces femmes, elles n’avaient pas imaginé que leurs histoires permettraient de donner corps à ce récit médiatique qui a transformé Julien Lacroix en monstre irrécupérable. Constatant cela, elles souhaitent retirer les matériaux qu’elles ont fourni et qui ont contribué à ériger cet édifice disproportionné en regard de leur parcours de vie depuis les événements.

Résumons en une phrase: Je souhaite reprendre mon histoire, la détacher du lot pour me la réapproprier, afin de lui redonner une signification qui sera en phase avec le regard que je porte sur ce que j’ai vécu.

Ceci étant compris, il y a lieu de poser quelques questions sur l’architecture même du récit médiatique qui a été présenté au public. Comment a-t-il été fabriqué? Sur quelles bases? Qu’est-ce qui permettait de faire tenir tout ça ensemble?

Ce que le dossier d’Isabelle Hachey et Marie-Ève Tremblay met en lumière, et que nous ignorions jusqu’à maintenant, c’est que certains témoignages obtenus par Le Devoir étaient le fruit d’une opération de mobilisation qui a précédé l’enquête de la journaliste. Autrement dit, les récits sont arrivés déjà assemblés, au moins en partie. Certaines victimes disent très clairement qu’elles ont eu le sentiment d’être «recrutées».

Cela n’est pas un mal en soi. Il n’est pas rare qu’un journaliste demande à une source si elle ne connaîtrait pas d’autres personnes qui pourraient témoigner. Toutefois, 9 personnes qui arrivent en même temps avec un dessein commun et 9 personnes qui se manifestent séparément, c’est deux choses distinctes et la différence est loin d’être négligeable.

Imaginons par exemple 12 personnes qui ne se connaissent pas, qui habitent dans des maisons distinctes et qui appellent spontanément en même temps au 911 pour dire qu’elles ont vu une personne du voisinage vandaliser un commerce. Imaginons ensuite 12 amis habitant dans la même maison qui, au terme d’une conversation entre eux, décident d’appeler au 911 pour rapporter une information similaire concernant leur voisin. Du point de vue de ceux qui doivent enquêter, ce sont deux situations fort différentes. Dans le premier cas, la preuve est écrasante: 12 témoignages distincts et spontanés. Dans le second cas, rien n’indique que l’information soit fausse, mais il faudra poser des questions afin de déterminer si la version d’un témoin n’a pas influencé celle d’un autre, si des membres du groupe ont subi une pression pour livrer un témoignage conforme à celui des autres, etc. Il s’agit là de considérations élémentaires qu’il faut impérativement prendre en compte.

Qu’on me comprenne bien: je ne dis pas qu’il faut nécessairement suspecter une forme de collusion ou de machination. Il faut toutefois reconnaître que la méthode de collecte des informations est en soi un élément essentiel pour comprendre les événements qui nous sont rapportés.

Revenons à l’affaire Julien Lacroix. Certaines intervenantes dans le dossier disent avoir ressenti une pression pour livrer un témoignage. C’est une information cruciale que nous n’avions pas au départ. On comprend même que l’une d’entre elle s’était donnée pour mission de recruter des personnes qui auraient pu avoir quelque chose à reprocher à Lacroix afin de prendre part à un tir groupé. Certaines vont jusqu’à dire qu’au moment où elles ont raconté leur histoire à la journaliste, elles ont tenu à préciser d’entrée de jeu qu’il ne s’agissait pas d’un délit qui avait à leurs yeux une grande importance.

Cette pression du groupe a même été accentuée par une pression sociale. C’est un autre aspect important de cette histoire. Le phénomène des dénonciations auquel on assiste depuis la vague #metoo ne concerne pas simplement telle ou telle cause qui n’aurait pas trouvé écho devant les tribunaux. C’est un mouvement social et politique global, une lutte d’une ampleur considérable visant à éradiquer toute forme d’agression ou d’injustice contre les femmes en modifiant les fondements des institutions, les comportements et plus généralement l’ensemble de la société. En demandant à ces femmes de témoigner, on leur demandait aussi, surtout peut-être, d’agir en bonne citoyenne, en bonne féministe, en bonne militante. On les enjoignait à prendre part à une lutte d’une importance capitale. Refuser de dénoncer, dans ce contexte, c’était un peu trahir la cause, ne pas faire son devoir, voire même nuire à la lutte.

Toutes ces considérations ressortent clairement des témoignages publiés dans La Presse, qu’on peut aussi écouter de vive voix dans la balado mise en ligne sur le site du 98,5 FM. Elles mettent en lumière des questions essentielles. Accepter de les poser, ce n’est certainement pas marquer un recul du mouvement #metoo, provoquer un ressac antiféministe qui se soldera par un bénéfice pour les agresseurs, ou encore travailler à la domination du patriarcat, comme j’ai pu le lire à quelques reprises au cours des dernières heures. En identifiant la faiblesse de certains matériaux de construction de ces récits médiatiques soumis au tribunal populaire – vous et moi sommes des jurés dans ces affaires – on pourra tenter de les améliorer et de les perfectionner afin de les rendre plus solides et, surtout, moins dangereux. 

N’oublions jamais, par ailleurs, que si ces histoires d’agressions éclatent au grand jour par le biais de médias traditionnels ou sociaux – les premiers étant devenus, à bien des égards, des extensions des seconds – c’est parce qu’une masse considérable de la population considère, à tort ou à raison, que les institutions échouent à rendre justice ou qu’elles ne parviennent pas suffisamment à modifier la culture et les comportements. Dans la mesure où les médias, à titre de 4e pouvoir, jouent un rôle de chien de garde de la démocratie, en prenant part à un travail de transformation des institutions, on ne saurait accepter que les méthodes employées soient opaques et indiscutables. Tout imparfait qu’il puisse être, le système de justice ne permettrait pas qu’on prononce un verdict sans avoir pris connaissance des méthodes d’enquête et des pièces versées au dossier. Je ne vois pas comment nous pourrions arriver à concevoir une version bonifiée des institutions en faisant l’économie de ces éléments essentiels.

Simon Jodoin est auteur, chroniqueur et éditeur. Après des études en philosophie et en théologie à l’Université de Montréal, il a pris part à la réalisation de divers projets médiatiques et culturels, notamment à titre de rédacteur en chef du magazine culturel VOIR. Il est désormais éditeur de Tour du Québec et chroniqueur régulier au 15-18 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Il est l'auteur du livre Qui vivra par le like périra par le like, un témoignage au tribunal des médias sociaux.

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Commentaires (1):

  1. François Beaulé

    novembre 18, 2022 at 22h29

    Dans cette affaire et dans d’autres, des médias de bonne réputation, qui affirment suivre les plus hautes normes de rigueur du journalisme, ont participé en fait à un tribunal médiatique et populaire en prétendant rapporter la vérité, toute la vérité, juste la vérité. Ce qui a appliqué un vernis de respectabilité à un tel pseudo-tribunal.

    Dans Le Devoir du 17 novembre un texte de la direction du Devoir a été publié pour nier toute responsabilité sur les conséquences de leur enquête concernant M. Lacroix. « La démarche de notre journaliste Améli Pineda a été menée selon les plus hautes normes de rigueur attendues en journalisme, en s’appuyant sur les informations, corroborées, dont nous disposions à l’époque de la part de neuf victimes alléguées ». Et : « Nous respectons le cheminement de certaines des neuf victimes alléguées, qui disent aujourd’hui regretter l’impact de leurs actions ». Leurs actions ? Il ne s’agit pas d’actions des prétendues victimes mais de propos, de mots, rien que des mots.

    Il faut insister sur la piètre valeur de ces faux tribunaux pour que les médias cessent de jouer ce jeu dangereux. Voilà ce qu’affirme à répétition Sophie Durocher dans le Journal de Montréal. À raison.

    D’autres personnes ont été pour le moins écorchées par ce genre d’enquête journalistique ayant l’apparence d’un tribunal. Je pense à Éric Salvail et à Claude Jutra. Le premier n’a toujours pas été reconnu coupable de quoi que ce soit par un véritable tribunal. Et l’autre n’en a évidemment pas souffert puisqu’il est mort de nombreuses années avant la tenue de son faux procès.

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