La CAQ me fait peur

--- 1 octobre 2022

Où se trouvent cet esprit de résilience, cette attitude de bienveillance et cette ambiance d'humilité qu’on n’a cessé de demander aux citoyens de cultiver depuis deux ans?

De passage à Rouyn-Noranda cette semaine, François Legault a complètement perdu ses moyens en discutant avec David Chabot, animateur de l’émission matinale sur les ondes de la station locale d’ICI Première. Il martelait un discours profondément divisif, insistant sur le fait que ce n’est pas aux gens de Montréal de décider ce qu’il faut faire en Abitibi, pensant sans doute faire ainsi une bonne jambette à Québec Solidaire qui continue d’être perçu comme un parti essentiellement dirigé à partir de la métropole. J’écoutais, complètement abasourdi, ce déversement de colère de la part du premier ministre sortant. 

J’ai grandi à Montréal-Est. À quelques pas de chez moi, il y avait ce qu’on appelait La Noranda, petit nom de la Canadian Copper Refinery. C’est là qu’on affine le cuivre des mines de l’Abitibi depuis 1931 et l’usine, qui appartient aujourd’hui à Glencore au même titre que la fonderie Horne, a aussi une autorisation de déroger des normes environnementales. Je vais même vous avouer que c’est mon arrière-grand-père, secrétaire-trésorier de la ville à l’époque, qui a signé le bail. Je suis en quelque sorte le cousin industriel des gens de Rouyn, on est dans la même famille, obéissant à la même loi de la compagnie pour reprendre les mots de Richard Desjardins.

Ce qui se passe à Rouyn n’est pas un problème régional, c’est un problème national. Plus encore, c’est collectivement que nous nous engageons depuis des années afin de diversifier l’économie locale, la rendant plus résiliente et moins dépendante des industries polluantes, par le biais du tourisme et la culture, notamment.

On ne peut pas inviter les Québécois et les Québécoises à cultiver la fierté nationale et nous dire que nous sommes tous économiquement liés les uns aux autres en encourageant l’achat local tout en nous dressant les uns contre les autres lorsqu’une compagnie intoxique nos concitoyens avec la complicité de décideurs politiques qui n’ont qu’à jouer avec le curseur des normes pour déguiser un poison en quelque chose de socialement acceptable.

Si, dans un cas comme celui-ci, nous sommes placés devant un dilemme qui n’est pas si simple à résoudre, il me semble que nous sommes en droit d’exiger qu’on nous parle sur un autre ton.

Car c’est à ça que je veux en venir: Le ton, la manière, l’attitude.

La CAQ me fait peur depuis quelques semaines car la campagne électorale qui se terminera lundi, c’est le premier grand rendez-vous démocratique auquel nous sommes conviés depuis le début de la pandémie. Nous avons vécu ensemble, au cours des deux dernières années, ni plus ni moins qu’une crise qui fut, pour plusieurs d’entre nous, une incroyable leçon d’humilité.

On le sait, on le répète à chaque élection, voter, c’est faire son devoir de citoyen. Or, ce qui est inédit cette fois, c’est que depuis le 13 mars 2020, nous avons à chaque instant de nos vies fait notre devoir de citoyen. Nous avons accepté, avec une docilité exemplaire, de mettre de côté nos droits et libertés afin de préserver la bien commun. Je n’ai personnellement aucun regret à cet égard, mais force est de constater que la pandémie n’a pas été qu’un révélateur d’empathie, de bienveillance et de solidarité. Ce sont de profondes fractures sociales qui ont été, aussi, révélées au grand jour. D’ailleurs, faut-il noter que la seule effervescence politique nouvelle au terme de cette épreuve semble jaillir des filons creusés par Éric Duhaime, grand prospecteur de mécontentement et fédérateur de la mauvaise humeur ordinaire?

LA CAQ me fait peur, donc, car nous voyant ainsi collectivement amochés, sortant d’une crise sociale avec comme horizon nouveau une crise économique et climatique qui nous pend au bout du nez, le premier ministre qui nous invitait à tous les jours à ne pas lâcher, à se serrer les coudes, à y aller mollo, à faire preuve de patience et de bienveillance, semble avoir complètement perdu pied.

L’épisode radiophonique à Rouyn-Noranda que je racontais en ouvrant cette réflexion n’est qu’un exemple. C’est une carence généralisée de finesse qu’on nous a donné à voir. Comment parler des relations avec les Premières Nations, notamment en ce qui concerne les soins de santé dans le contexte de la mort de Joyce Echaquan, sans avoir l’air de saisir la gravité du deuil? Les mots ont une importance. Comment parler de suicide, en envisageant la question de l’immigration, alors qu’on invitait il y a quelques mois les nouveaux arrivants à sauver des vies?

Ce ne sont pas les sujets de discussions qui causent problème. Il y a sans doute toute bien des conversations serrées à mener sur l’immigration, l’environnement, l’inflation, les diverses formes de discrimination, systémiques ou pas, les mutations du monde de travail dans un contexte de pénurie de main d’œuvre et de vieillissement de la population.  

Ce qui cause problème, c’est les dispositions de ceux qui nous gouvernent afin de créer un climat serein pour mener ces débats.

Où se trouvent désormais cet esprit de résilience, cette attitude de bienveillance et cette ambiance d’humilité qu’on n’a cessé de demander aux citoyens de cultiver depuis deux ans? 

La CAQ me fait peur car tout au long de cet exercice démocratique que nous venons de traverser, qui aura pour résultat certain de confier à François Legault la direction d’un gouvernement majoritaire, ces bons sentiments se sont tout bonnement évaporés. La témérité a remplacé l’humilité, la bonhomie bienveillante a cédé le pas à l’impatience teintée de mesquinerie tandis que la tolérance s’est transformée en méfiance.,

La CAQ nous offrait un slogan pourtant invitant: continuons.

Or, justement, il aurait fallu continuer.

J’ai plutôt l’impression que quelque chose s’est tout bonnement arrêté.


Simon Jodoin est auteur, chroniqueur et éditeur. Après des études en philosophie et en théologie à l’Université de Montréal, il a pris part à la réalisation de divers projets médiatiques et culturels, notamment à titre de rédacteur en chef du magazine culturel VOIR. Il est désormais éditeur de Tour du Québec et chroniqueur régulier au 15-18 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Il est l'auteur du livre Qui vivra par le like périra par le like, un témoignage au tribunal des médias sociaux.

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