Sur une chose que nous apprennent les dystopies

Photo : Liam Andrew via Unplash

On le dit parfois, et c’est bien entendu souvent très largement juste : l’art et la littérature sont des imitations de la vie et de la nature.

On ne le dit guère, mais ce n’est pas moins vrai : il arrive aussi que la vie et la nature imitent l’art ou la littérature, ou du moins soient perçus comme tels.

Cela se produit quand une œuvre nous semble nous faire mieux apercevoir ce que la réalité nous donne à contempler — et ce n’est pas un des moindres mérites de l’art et de la littérature que de nous offrir ce riche présent. Ce sera par exemple le cas quand, devant un paysage de la Provence, on verra un van Gogh.

Je me propose dans ces chroniques de suggérer des manières par lesquelles des œuvres littéraires ou artistiques aident à penser notre actualité, notre réalité, en nous la donnant à contempler de la manière dont l’œuvre de fiction la construit.

Ce qui est fascinant est que ces écrits, parfois même très anciens, parlent souvent de nous, nous parlent, et nous aident même à penser notre actualité.

Au programme cette fois : les dystopies. Mais commençons par leur contraire : les utopies.

Les utopies …

Tout le monde connait certaines de ces œuvres littéraires et philosophiques appelées des utopies.

Le genre, qui consiste à représenter, idéalement avec force détails, une société idéale, a reçu ses lettres de noblesse de celui qui est souvent donné comme son inventeur, Platon. Dans un ouvrage appelé La République, celui-ci décrit en effet une cité idéale dirigée par des philosophe-rois (ou reines : les femmes en sont…) soigneusement sélectionnés et éduqués pour accomplir leur tâche.

À la Renaissance, Thomas More (1478-1535) se livre à son tour à cet exercice et décrit une île idéale. Elle n’existe bien entendu pas en réalité, elle est nulle part, elle est un non (U) lieu (topoi), et donc une utopie, mot qui donne son titre au livre de More, Utopia (1516). C’est le genre lui-même qui reçoit ainsi le nom par lequel il sera désormais connu et pratiqué.

De nombreux auteurs et autrices vont ensuite se livrer à ce jeu. Après  More, il y aura notamment Francis Bacon (1561-1626), La Nouvelle Atlantide (posthume, 1627) et Tommaso Campanella (1568-1639) (La cité du soleil, 1604; réédition augmentée 1623). Ce sera parfois fait sur un ton satirique, comme par Jonathan Swift (1667-1745) dans Les voyages de Gulliver, 1726.

Au siècle suivant, le genre littéraire appelé utopie explose, en littérature, mais aussi dans les faits, alors que de nombreuses communautés utopistes sont créées, dans divers pays. Aux État-Unis, il s’en serait créé près d’une centaine entre 1825 et 1860.

J’ai toujours eu un faible pour Looking Backward, d’E. Bellamy, pour H.G. Wells et The Time Machine et pour Charlotte Perkins Gilman et son  Herland. Mais il y en a bien d’autres.

Mais à présent, voyons l’envers de ces utopies, allons vers des récits qui racontent un monde horrible, terrible, terrifiant. Ce sont des dystopies.

… et les dystopies

Avant de vous en présenter quelques-unes qui sont fameuses, je vous invite à méditer une question toute simple. La voici. On peut certes, comme j’essaie de le montrer dans ces textes, apprendre de ce qu’on trouve dans la littérature des choses importantes qui aident à comprendre notre monde et à mieux saisir notre moment historique; mais peut-on en apprendre de ce qui ne s’y trouve pas?

Pour y réfléchir, je vous propose ces exemples de romans dystopiques dont je vous raconte sommairement la trame narrative. (Je ne retiens pas 1984, d’Orwell, dont j’ai déjà parlé dans ces chroniques). Certaines de ces œuvres ont été adaptées au cinéma ou à la télévision : je serai plus bref à leur propos que sur les autres, sans doute moins connues.

Mon premier est un roman intitulé (en français) Nous autres. Il a été écrit en 1920 ou 21 par le Russe Evgueni Zamiatine (1884-1937), dissident soviétique dénonçant l’URSS. Menacé par la Guépéou, il fuira à Paris en 1931.

Son roman est paru en anglais en 1924 et en russe (mais à Prague) en 1927. Il sera aussitôt censuré et ne paraîtra en URSS en russe … qu’à la fin des années 80! Ce roman exercera une grande influence, notamment sur Aldous Huxley et George Orwell.

L’action se passe dans 1 000 ans dans un monde unifié qui est un État totalitaire, sans conflits, dirigé par un Maître (appelé Le Bienfaiteur, en anglais..), un monde scientifiquement organisé, programmé pour assurer, notamment par l’arithmétique, le bonheur de ses citoyens — il existe en effet une Table des heures, qui régit leurs vies. Ces citoyens n’ont pas de  noms et sont désignés par des numéros. Nous autres, roman de la dystopie de conformité, donne à lire le journal d’un de ces citoyens, D- 503.

On découvre avec lui le terrifiant monde où il vit, dans une de ces maisons de verre que chacun possède, mangeant en un nombre recommandé de bouchées des cubes faits à partir de pétrole, travaillant et se reposant selon un horaire prévu et copulant au moment décidé par l’État — ceci quand on possède le coupon rose le permettant.

Mais il existe aussi, de l’autre côté du mur qui isole l’État, des êtres humains dont on raconte qu’ils vivent à l’ancienne manière. Ils ont des complices dans l’État et D-503 va se lier à l’une d’elles, I-330. Commence alors une histoire pour lui bien étrange, où il fait l’amour sans coupon rose (et pas avec 0-90) et ressent de drôle d’émotions jusque-là inconnues. Autrefois, on appelait ça l’amour… . Il ne se perçoit plus comme une des têtes d’une bête aux innombrables têtes, mais comme… comment dire … autrefois, on appelait ça une personne.

Je ne vous raconte pas comment ça se termine, mais vous avez compris qu’on nous plonge bien ici dans une dystopie présentant un monde totalitaire qui a sacrifié la créativité, l’individu et les libertés individuelles. De quoi méditer, sans aucun doute.

Mais n’oubliez pas ma petite question…

Aldous Huxley et le Brave New World, 1932 (Le meilleur des mondes). Cette dystopie décrit le monde tel qu’il est en ce qu’on appellerait nous le 26e siècle après J.C. – et qui est appelé l’an 632 de Notre Ford. On découvre une société dominée, régulée par la technologie – par exemple, tout le monde est né d’une éprouvette, on pratique l’eugénisme, etc. On pratique le conditionnement à large échelle pour sanctionner les comportements indésirables et encourager les comportements désirés. Aux bébés des classes inférieures (les Gammas, Deltas et Epsilons), on montre des livres et des fleurs et, quand ils les touchent, ils reçoivent un choc électrique : on les conditionne ainsi à les détester et à les fuir. Ils ne liront pas (danger!) et ne prendront pas de moyens de transport pour aller à la campagne (c’est cher!). Des techniques pour endormir sont aussi utilisées.

Huxley, dans un texte paru en 1958 (Brave New World Revisited) qui revient sur son fameux livre, explique qu’il était en l’écrivant notamment motivé par la crainte que les jeunes générations cessent de défendre et d’aimer la liberté.

Dans The Chrysalids (1955) John Wyndham nous décrit un monde tel qu’il est très longtemps après une guerre nucléaire. On utilise alors un texte dans lequel sont décrits les traits et caractéristique que doivent posséder les êtres de chaque espèce vivante. Les individus non conformes sont éliminés, au nom de la Pureté. Le cas des humains est compliqué et on le découvre à travers les yeux du narrateur, David Strorm, un impur. qui se découvre tel, et qui nous décrit ce monde, enfant, à 10 ans, puis adulte, à 20 ans.

Je passe très vite, en me contentant de les nommer et d’en rappeler l’amorce,  sur cinq autres dystopies que vous connaissez sans doute puisqu’elles ont été portées à l’écran ou au petit écran.

Pour commencer, de Margaret Atwood, The Handmaid’s Tale, qui décrit une théocratie militaire appelée Gilead et le terrible sort de ces femmes qui, suite à un désastre nucléaire, peuvent encore avoir des enfants – elles sont pour cela toutes de rouge vêtues.

Ensuite, d’Anthony Burgess, A Clockwork Orange, qui nous fait connaître à travers le personnage d’Alex un Londres des années 60 où règne une extrême violence. Emprisonné, celui-ci est le sujet d’un nouveau traitement expérimental.

De Suzanne Collins, tout le monde ou peu s’en faut connaît The Hunger Games. Dans ce monde appelé Panem, composé d’une riche capitale et de 12 districts, pauvres à des degrés divers. Des jeux appelés Hunger Games ont lieu annuellement. Télévisés et de visionnement obligatoire, ils opposent deux jeunes (un garçon et une fille) de 12 à 18 ans de chacun des districts jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un, les autres ayant été éliminés — c’est-à-dire tués.   On suit les aventures de Katniss Everdeen, participante du District 12.

Mon quatrième exemple de dystopie portée à l’écran est  le roman de Cormac McCarthy, The Road. Un homme et son fils survivent sur une Terre dévastée où il ne reste presque plus rien en poussant un chariot vers la mer où il espèrent trouver de quoi survivre.

Je termine avec une BD portée au petit écran sous la forme d’une télé série : de Robert Kirkman et Tony Moore, The Walking Dead. Dans un monde post-apocalyptique parcouru par des zombies, des humains tentent de survivre.

***

Mais revenons à ma question.

J’aurais pu citer de nombreuses autres œuvres dystopiques,  mais ce qui me frappe dans celles que j’ai citées et toutes les autres dont je n’ai pas parlé, est qu’elles nous plongent d’emblée dans un monde où ce qui le rend effrayant est … déjà arrivé.

Je reconnais ne pas avoir lu toute la littérature du genre, loin de là, mais si ce que je remarque est largement vrai, on peut apprendre d’elle bien des choses, mais pas que ce qui va rendre le monde terrifiant va se passer petit à petit de sorte qu’on n’en verra les effets dévastateurs que quand il sera déjà très — voire trop — tard.

Et je pense que c’est justement le cas avec le réchauffement climatique. Notre suicide collectif nous semble lointain, n’obéit pas à l’incontournable loi de l’immédiateté des conséquences.

Il nous faudrait peut-être inventer un genre dystopique qui ferait comprendre ce que nous vivons avec le réchauffement climatique.

Il existe peut-être déjà. Mais je ne le connais pas. Et je soupçonne qu’il faudrait du génie pour que le livre ne soit pas ennuyeux, comme il risque de l’être presque par définition …

***

En attendant, et au moment même où je terminais ce texte, je suis tombé dansThe New York Review of Books sur un compte-rendu qui évoque un ouvrage d’Amitav Ghosh appelé : The Great Derangement (2016).

J’y lis ceci : «Selon Ghosh, la littérature, surtout la fiction, surtout la fiction réaliste, et plus encore la fiction réaliste européenne et américaine, […] n’a pas réussi à aborder correctement le problème le plus urgent de tous – la catastrophe climatique mondiale. Pour Ghosh, ce n’était pas exactement une question de méthode ou de forme. Il ne s’agissait pas de dire que les romans traitant de la dégradation de l’environnement étaient mal écrits ou qu’il n’aimait pas leurs représentations individuelles de la sécheresse ou des inondations. Le reproche était plus profond : la fiction contemporaine était l’héritière d’un héritage intellectuel qui valorisait le probable par rapport à l’improbable, la norme stable par rapport à l’exception turbulente, et n’était donc même pas apte à concevoir l’ampleur de la crise. La calamité était, au sens précis du terme, « impensable ». Si les écrivains étaient enfermés dans un carcan, c’est une vaste tradition épistémique occidentale qui les avait bridés. On avait appris aux romanciers à n’écrire que sur « l’aventure morale individuelle » du caractère et de l’intériorité, jamais sur une menace collective comme le réchauffement climatique[1]

Je vais lire ce livre…et aussi certains de ces romans dont on parle aussi dans cette recension et qui ont tenté,  tentent, dit-on, de surmonter le défi que la crise climatique présente à la littérature.


[1] Aaron Matz, «Flaubert’s planet. Do novelists, and their readers, bear some responsibility for the climate crisis?»,  The New York Review of Books, Juillet 2022.

Normand Baillargeon est un philosophe qui a écrit, dirigé, ou traduit et édité plus d’une soixantaine d’ouvrages traitant d’éducation, de philosophie générale ou politique, d’art et de littérature et d’enjeux sociaux d’actualité. En plus d’articles académiques, il publie régulièrement des chroniques pour divers journaux et revues. Il est en ce moment chroniqueur en éducation au quotidien Le devoir.

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Commentaires (1):

  1. France Séguin

    août 1, 2022 at 12:31 pm

    J’adore votre Vaste Programme – je ne sais trop comment l’appeler infolettre, fanzine, mediaweb, peu importe. Le regard de vos collaborateurs, leurs perspectives, leurs angles d’approche, leur profondeur d’analyse, tout est bon et intéressant. Un immense MERCI d’être là, d’exister. Continuer, on a besoin de vous car c’est un vaste programme, en effet que d’analyser et d’essayer de comprendre notre monde en mutation.

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