Se retrousser les manches pour l’Université

Tout affaiblissement des garanties permettant d’assurer la fiabilité des informations qui émanent des universités se traduit en une perte sèche pour l'ensemble de la population.
Photo par Joshua Hoehne via Unsplash

À l’instar de tous les groupes universitaires responsables du « tir groupé » contre la version actuelle du Projet de loi no. 32 sur la liberté académique[1], j’ai fortement dénoncé cette proposition législative qui aurait pour effet d’affaiblir la liberté académique au Québec. Mais au-delà des graves menaces que ce projet de loi fait peser sur les universités et universitaires[2], c’est sans doute le manque d’intérêt généralisé de la population pour la protection de la mission d’intérêt public des universités qui m’a semblé le plus inquiétant.

Les universitaires, dont je fais partie, doivent très clairement assumer une partie importante du blâme expliquant cette apathie. Trop souvent tournés sur nous-mêmes, nous n’avons manifestement pas été en mesure de faire comprendre largement en quoi, et pourquoi, l’existence de solides institutions universitaires, indépendantes des pouvoirs en place, est bénéfique pour l’ensemble de la population (peu importe qu’elle ait fréquenté, ou non, ces mêmes institutions).

Face aux tendances lourdes, décriées depuis plusieurs décennies maintenant[3], qui visent à transformer les universités en entreprises « comme les autres », il est impératif de trouver rapidement des manières créatives de faire passer ce message. À défaut, rien ne réussira à arrêter la lente érosion qui ne nous laissera d’autre choix, dans un avenir rapproché, que de composer avec « les ruines de l’Université »[4].

Pourquoi les universités sont importantes pour tout le monde ?

Comme beaucoup de collègues, je ne compte plus le nombre de fois où des personnes de mon entourage m’ont demandé, quelque part au mois de mai : « Pis? Pas fâché d’être en vacances? »

Cette simple question traduit parfaitement l’incompréhension généralisée de la mission universitaire et du rôle central joué par les professeur-es chercheur-es dans son accomplissement. La question pleine de bonnes intentions qu’on nous répète ad nauseam à chaque printemps fait en effet beaucoup de sens dans un monde où l’université n’aurait pour vocation que d’assurer la formation des étudiant-es qui la fréquentent : si je ne donne plus de cours à partir du mois de mai, je suis donc en « vacances ».

Or, justement, la job de prof d’université (et incidemment, la mission des universités) est bien loin de se résumer à la seule formation des étudiant-es. Il s’agit également, à travers la recherche et la structure collégiale de direction de ces institutions, de permettre aux membres de la communauté universitaire de travailler à l’avancée des connaissances en toute liberté, sans craindre de sanction pour avoir « écrasé quelques orteils » dans le processus.

Ainsi, au-delà de la formation spécifique d’étudiant-es, l’idéal universitaire (et le cœur de sa mission d’intérêt public) est de rendre accessible à l’ensemble de la population tous les résultats des recherches menées en leur sein. Cette recherche, pour contribuer valablement à la vitalité démocratique des sociétés, doit être rigoureuse, transparente et surtout, menée en toute indépendance des pouvoirs en place.

C’est justement pour protéger cette indépendance, cruciale pour assurer la confiance de la population envers la fiabilité/crédibilité des résultats des recherches menées au sein des universités, qu’une vision complète de la liberté académique doit être jalousement défendue.

Soulever l’indignation populaire

Dans un monde où pleuvent les attaques ad hominem visant à décrédibiliser toute recherche (même celles menées avec les plus hauts standards de neutralité axiologique) dont les conclusions iraient à l’encontre d’intérêts politiques ou économiques de certain-es, il est fondamental que le cadre normatif applicable aux universités et universitaires limite, autant que faire se peut, les influences indues qui auraient pour effet d’affecter la fiabilité des résultats de recherche.

À terme, une université dont les priorités ne sont pas déterminées par les membres de sa communauté, ou dont les règles ne permettent pas d’assurer un très solide « pare-feu » interdisant aux groupes qui la financent d’orienter (ou filtrer) la recherche au gré de leurs priorités, est une université à laquelle il est (très) difficile de faire confiance.

Au sens citoyen du terme, nous sommes toutes et tous à la recherche de sources fiables d’informations pour nous « faire une tête » sur les nombreux sujets et objets d’experts qui ponctuent nos vies collectives. Dans ce contexte, tout affaiblissement des garanties permettant d’assurer la fiabilité des informations qui émanent des universités se traduisent en une perte sèche pour chacun.e d’entre nous.

C’est la prise de conscience de cette perte collective qui est susceptible de soulever l’indignation populaire contre des mesures qui s’attaquent à l’Université. Sans réussir à soulever cette indignation – toute légitime dans le contexte actuel – il sera très difficile d’infléchir les tendances lourdes qu’on constate – et décrie – dans le milieu universitaire depuis des décennies.

Et c’est donc, précisément, aux conditions permettant cette prise de conscience que les universitaires doivent s’atteler, de toute urgence.


[1] Voir notamment : Hugo PILON-LAROSE, « Liberté universitaire : Québec s’attire les foudres du monde universitaire », Cyberpresse, [en ligne :9 mai 2022, [en ligne : https://www.lapresse.ca/actualites/education/2022-05-09/liberte-universitaire/quebec-s-attire-les-foudres-du-monde-universitaire.php] et Marco FORTIER, « Le projet de loi sur la liberté universitaire sous les tirs croisés », Le Devoir, 11 mai 2022, [en ligne : https://www.ledevoir.com/politique/quebec/709353/tirs-croises-contre-le-projet-de-loi-sur-la-liberte-universitaire].

[2] Voir notamment sur cette question : Louis-Philippe LAMPRON, « Du Rapport Cloutier au projet de loi sur la liberté académique : méchante débarque », Vaste Programme, 14 avril 2022, [en ligne : https://vasteprogramme.ca/2022/04/14/du-rapport-cloutier-au-projet-de-loi-sur-la-liberte-academique-mechante-debarque/] et « Projet de loi sur la liberté académique : l’omerta à l’Université », La Presse.ca, 30 avril 2022, [en ligne : https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2022-04-30/projet-de-loi-sur-la-liberte-academique/l-omerta-a-l-universite.php].

[3] Voir notamment Normand BAILLARGEON, Je ne suis pas une PME : plaidoyer pour une université publique, Montréal, Poètes de Brousse, 2014; Michel SEYMOUR, Une idée de l’université : propositions d’un professeur militant, Montréal, Boréal, 2013; Bill READINGS, Dans les ruines de l’Université, Montréal, Lux, 2013 et Michel FREYTAG, Le naufrage de l’Université, Montréal, Nota Bene, 1995.

[4] Pour reprendre l’expression utilisée par Bill Readings dans son ouvrage de 2013, supra, note 3.

Louis-Philippe Lampron est professeur à la Faculté de droit de l’Université Laval. Spécialiste des enjeux liés aux droits et libertés, il intervient fréquemment sur la place publique et est l’auteur de Maudites Chartes : 10 ans d’assauts contre la démocratie des droits et libertés (Somme Toute, 2022).

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Commentaires (1):

  1. Nathalie Roussy

    juin 16, 2022 at 6:52 am

    Sans doute l’extrait qui me rejoint le plus :

    « c’est sans doute le manque d’intérêt généralisé de la population pour la protection de la mission d’intérêt public des universités qui m’a semblé le plus inquiétant ».

    Nous vivons dans une ère étrange et un peu inquiétante. Partout dans le monde on assiste à un rejet de l’Humanisme, de la rationalité et de la science pour être remplacé par une post-vérité, la novlangue et le nationalisme de repli identitaire.

    Bravo et merci au travail de Louis-Philippe Lampron. J’ai lu son livre « Maudites chartes…. ». Il y avait un extrait qui portait sur la liberté académique.

    Bravo pour ce site web. Bonne continuation

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