Pendant ce temps on ne s’occupe pas des vraies affaires!

Dans une société pluraliste, tous n'ont pas les mêmes préoccupations, les mêmes priorités et les mêmes combats
Arachne ou dialectique (Paolo Véronèse, 1520)

Nous avons toutes et tous entendu cette remarque dans un débat, une campagne électorale ou une conversation entre amis :

« Vous faites diversion avec des affaires insignifiantes pour ne pas régler les problèmes urgents! »

Et c’est comme si la cause est entendue.

Cet argument bâillon invalide la curiosité, l’intérêt pour un enjeu émergent, le besoin de fouiller un sujet, tout marginal qu’il soit, afin justement d’y déceler, soit les signes avant-coureurs d’une tendance lourde, soit les conséquences d’une série d’anecdotes montées en épingle pour servir des intérêts quelconques (agiter un épouvantail pour masquer de vraies menaces, créer une panique, etc.).

Un tel procédé n’est pas nouveau. Il fait partie des ruses de la dialectique éristique, exposées notamment par le philosophe allemand Arthur Schopenhauer dans « L’Art d’avoir toujours raison ».

Entre autres stratagèmes utiles pour parasiter une discussion, l’auteur évoque la technique du coq à l’âne et la mutatio controversiae. C’est le cas lorsque votre interlocuteur esquive ou détourne le débat vers d’autres sujets.

Par exemple, alors que l’échange porte sur le vieillissement de la population et la vulnérabilité des personnes âgées, il vous entrainera sur un autre terrain:

« Moi je suis ici pour parler de questions qui intéressent les jeunes… l’environnement, l’éco-anxiété, les problèmes de santé mentale des élèves dans nos écoles. »

Quand les thèmes sont la discrimination et l’exclusion, il vous répondra :

« La vraie menace aujourd’hui, dans ce pays, c’est l’insécurité dans nos rues, c’est le communautarisme, ce sont les incivilités, les guerres de gang dans les quartiers, les citoyens qui ont peur de sortir de chez eux. »

Si vous dénoncez l’assassinat symbolique pratiqué par les adeptes de la cancel culture, c’est-à-dire la mort sociale et professionnelle à laquelle ils condamnent leurs victimes, il vous parlera de l’urgence de contrer la montée de l’extrême droite :

« Pendant ce temps-là, vous oubliez que c’est l’extrême-droite qui tue. »

Si vous identifiez les angles morts et les effets pervers d’une politique ou d’une mesure adoptée à la hâte, par opportunisme, par clientélisme ou encore de bonne foi, mais sans avoir pris le temps de la réflexion, il vous rétorquera :

« Pourquoi vous ne parlez pas des augmentations de salaire accordées aux dirigeants de banques, en douce et dans la précipitation? »

Ou encore, «J’aimerais bien vous entendre sur les réfugiés illégaux qui entrent au pays par milliers, sans planification, et qui s’évanouissent dans la nature! »

Cette rhétorique du ou/ou comporte de nombreux pièges.

D’abord, ce procédé s’appuie sur une fausse prémisse, à savoir qu’on ne peut pas marcher et mâcher de la gomme en même temps, et qu’il nous faudrait donc choisir l’activité la plus urgente. Comme s’il était impossible de se soucier simultanément des jeunes et des personnes âgées, d’excellence et d’accessibilité, de liberté d’expression et de droit à l’égalité, de sécurité et d’hospitalité, d’extrémisme religieux et de liberté de conscience, etc.

Ensuite, il s’accompagne d’une injonction – il faut choisir son camp – et d’un jugement de valeur: si vous êtes préoccupé par tel enjeu, c’est que vous êtes  indifférent à une autre question, qui serait pourtant plus urgente et dont il serait plus noble de s’occuper. Le procédé établit ainsi une hiérarchie, parfois pertinente mais parfois complètement arbitraire. Il y aurait des questions dignes d’intérêt et des sujets intrinsèquement futiles, des « vraies affaires » et des fausses affaires.

Du reste, si l’on considère toutes les nouvelles sources de préoccupation et tous les épiphénomènes comme des distractions servant à minimiser ou relativiser des problèmes de société majeurs, il faudrait alors éviter d’être attentif à l’actualité, de faire montre de vigilance, d’exercer une veille. Or, la prévention consiste justement à identifier les enjeux émergents, à préfigurer les problèmes et à expérimenter des solutions plutôt qu’à attendre que la situation s’envenime avant d’improviser des réponses inadaptées et irréversibles.

Un mouvement comme #MeToo n’aurait jamais vu le jour si on avait sous-estimé la crédibilité et la pertinence des premières lanceuses d’alerte qui se sont mobilisées contre leurs agresseurs et qu’on les avait considérées comme des cas isolés.

Verushka Lieutenant-Duval aurait probablement perdu son emploi à l’Université d’Ottawa si personne n’avait attiré l’attention du public sur son cas et si personne n’avait daigné discuter sérieusement des dérapages associés à la culture du bannissement, aussi juste que soit la cause dont ses adeptes se réclament.

En ouvrant cette boîte de Pandore — plutôt que de minimiser le problème — on a pris collectivement conscience des dérapages possibles et de la nécessité de trouver un équilibre : lever les barrières à l’inclusion auxquelles font face les minorités dans les universités et sanctionner les manquements le cas échéant, sans pour autant sacrifier des principes aussi fondamentaux que la présomption d’innocence, les droits à la dignité, à l’intégrité et à la réputation.

Finalement, le procédé rhétorique voulant « qu’on devrait plutôt parler des vraies affaires » présuppose vque nous devrions toutes et tous avoir les mêmes préoccupations, les mêmes priorités et choisir les mêmes combats, ce qui est aberrant dans un état de droit et une société pluraliste. Les questions qui relèvent de l’intérêt général et du bien commun seraient dictées aux uns par les autres, au lieu d’être définies collectivement, en empruntant les voies de la délibération, la médiation citoyenne, la négociation ou l’arbitrage.

Nous observons hélas déjà les effets de cette rhétorique sur le discours public et le climat social: on minimise ou on exacerbe des actes de violence selon l’identité des victimes ou des coupables; on affiche une indifférence face aux victimes collatérales; on distingue les enjeux importants des incidents banals « montés en épingle » au gré de nos sensibilités personnelles; on se diabolise et on s’invalide les uns les autres en dénigrant des préoccupations légitimes et en les rangeant dans la catégorie des faux problèmes.

Et pendant ce temps… tout le monde ne parle que de bienveillance, de nuance, de conversation démocratique et de droit à la différence. Comme s’il suffisait d’invoquer le mot pour qu’apparaisse la chose.

Rachida Azdouz est psychologue, autrice et chroniqueuse. Chercheure affiliée au LABRRI, son programme est modeste : résister aux injonctions, surveiller ses angles morts, s'attarder aux frontières et poursuivre sa quête.

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Commentaires (1):

  1. Nathalie Roussy

    juillet 16, 2022 at 6:59 am

    Toujours aussi pertinente, Rachida Azdouz.

    Répondre

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