Les trois anglais

Le Québec est un lieu sans comparaison sur le plan des rapports linguistiques

Le débat sur la langue au Québec est le fil d’Ariane qui lie toutes ses générations depuis quatre siècles. Les modes et les partis politiques passent au gré des décennies, mais les rapports entre le français et l’anglais au Québec sont aussi récurrents et houleux que les saisons de ce pays.

Pour un homme de ma génération, né au début des années 70 dans une famille franco-descendante (une définition plus chic que d’ergoter sur l’âge de la souche), gavé de souveraineté, de syndicalisme et de chansonniers du moment, l’amour du français était inversement proportionnel à celui de l’anglais.

Une fois la puberté passée – la mienne et celle de la Nation – je me suis retrouvé devant cette question qui nous hante toujours: en fin de compte, de quel anglais parle-t-on? Parce qu’au fond, au Québec, il y a trois anglais.

La Lingua Franca

Nous vivons à une époque et dans un espace géopolitique hégémonique anglo-saxon. Le latin de notre époque, c’est l’anglais. Pas celui de Joyce ou de Hemingway, mais une lingua franca des affaires, de l’éducation supérieure, des grandes institutions internationales et de quelques bricoles utilitaristes comme les Jeux Olympiques ou Internet. La planète parle sa langue maternelle d’abord, puis s’applique ensuite à un anglais international pour accéder aux grandes universités américaines, obtenir un poste clé, lever des fonds à Silicon Valley, ou obtenir son MBA à l’INSEAD.

Parler l’anglais pour une jeunesse québécoise ambitieuse et mondialisée ne semble pas faire débat. C’est même possiblement le seul moyen de faire rayonner le Québec dans le monde. De Céline Dion à Jacques Villeneuve, de Denis Villeneuve à Farah Alibay, de Louise Arbour à Yannick Nézet-Séguin, atteindre l’Everest de son domaine passe par l’anglais. On ne connaît pas ABBA parce qu’ils ont chanté en suédois.

Pour un québécois francophone donc, la maîtrise de l’anglais comme lingua franca est un moyen de porter qui nous sommes dans le monde. C’est un outil de rayonnement. Si l’identité québécoise existe autrement qu’incarnée dans la langue française, notamment par ses valeurs, son caractère, l’originalité de sa pensée et de sa construction sociale, alors elle doit pouvoir se décliner dans une langue commune.

Le rouleau compresseur culturel

L’anglais comme vecteur hégémonique de la culture américaine est de plus en plus présent. Le cinéma hollywoodien se diffuse toujours doublé  en français au Québec, mais avec l’arrivée massive des plateformes de streaming, de YouTube et des séries à la demande, il n’est plus rare d’avoir accès au contenu en langue originale sous-titrée.

Le Québec étant encerclé d’anglais, il y a une crainte légitime de se voir englouti et assimilé, délibérément (à la Durham) ou par négligence. Mais si de récents succès planétaires comme La casa de papel (Espagne) ou Squid Game (Corée du Sud) deviennent progressivement la norme – et donc que l’avenir de la culture de masse se passe en langue originale sous-titrée dans sa langue maternelle – peut-être qu’un âge d’or de la culture québécoise est à portée de main.

La langue du colonisateur

Dans le grand récit canadien français, dans notre psyché collective, le traumatisme de la conquête reste entier. De l’ouvrier porteur d’eau né pour un petit pain au Rocket Richard, du rapport Durham à la loi 101, notre identité profonde est sillonnée de jalons liés à la langue. À défaut d’une haine, on m’a inculqué une méfiance de l’anglais, indissociable de l’oppresseur.

Ma mère, jeune fille en fleurs durant l’Expo 67, ouverte sur le monde entier, éprise de saveurs et de couleurs des quatre coins du globe, aurait accueilli des immigrants de partout, pourvu qu’ils ne parlent pas anglais. 

De l’exceptionnalisme linguistique

Le Québec me semble donc un lieu sans comparaison sur le plan des rapports linguistiques. Voici trois exemples de cette unicité.

Le français a été la langue et le vecteur d’un expansionnisme culturel et d’un colonialisme important dans l’histoire et reste l’une des langues ayant la plus grande portée internationale. Le français continue d’exercer un attrait et une influence à travers le monde. Néanmoins, le Québec est peut-être le seul endroit où ses locuteurs ressentent une telle menace existentielle, évidemment à cause de son enchâssement dans un continent anglophone.

Nous sommes aussi ambivalents: largement minoritaires en Amérique du Nord, nous nous sentons menacés dans notre identité nationale. Mais majoritaires au Québec, nous devons subir les accusations d’être l’oppresseur des anglophones et des Premières Nations. Cette étrange identité “d’oppresseur menacé” (ou d’oppressé menaçant, c’est à voir) est peut-être sans comparable ailleurs.

Il faut sortir de chez soi pour prendre toute la mesure de cet exceptionnalisme. Pour parler marketing, le positionnement et l’image de marque du Québec ne sont pas les mêmes selon qu’on se regarde de l’intérieur ou de l’extérieur. À bien des égards, le Québec est une sorte de Scandinavie Nord-Américaine. Sur le plan linguistique et culturel, nous sommes passés, en deux générations, de succursale de la Mère Patrie à défenseurs d’un français rigoureux et militant que la France nous envie.

Finalement, il y a le pouvoir. Quand on mesure le progrès accompli depuis la Révolution tranquille, force est d’admettre que de très nombreuses positions de pouvoir et d’influence sur la société québécoise s’exercent en français. Et surtout, les élites anglophones non seulement le comprennent et l’acceptent, mais parlent aujourd’hui fort bien le français.  Dans une perspective historique, du chemin a été parcouru.

Que faire aujourd’hui de ces trois anglais qui cohabitent dans notre psyché collective? Je propose de maîtriser l’anglais comme levier d’échange avec le monde. De comprendre et apprécier l’anglais comme surplus culturel. Et de protéger et défendre rigoureusement le français comme ciment de l’identité nationale dans l’espace public et les institutions du Québec. Il m’apparaît que cette approche équilibrée sur la cohabitation des langues au Québec sera révélatrice d’une société mature. Sûre, sans angélisme, de son identité. Fière, sans arrogance, de sa culture. Soucieuse, sans paranoïa, de la préservation et de la pérennisation de sa langue. 

Un texte de Marc-Antoine Ducas. Entrepreneur, fondateur de Netlift et Amilia. Spécialisé en commercialisation de l’innovation, il s’implique dans la convergence de la science, du climat, de l’économie et de la prospérité du Québec.

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