Inclure sans exclure 

Si on croit aux valeurs fondamentales d’égalité et de liberté, on ne peut pas exclure sur la base des identités
Photo: Ryoji Iwata, via Unsplash

L’automne dernier, l’Université Laval a publié une annonce pour une Chaire de recherche du Canada dont les termes excluaient de facto les candidatures d’hommes blancs non handicapés. L’affaire a été relancée cette semaine par un tweet de Guy Nantel. De nombreux reportages, chroniques et commentaires ont suivi. Mon ami et collègue Simon a fait une chronique éclairante sur le sujet, expliquant bien les origines de l’affaire: en gros, l’Université Laval n’a fait qu’appliquer des critères obligatoires, et ces exigences découlent d’un règlement judiciaire intervenu entre le programme de Chaires de recherche du Canada et certains demandeurs. 

Mais l’affaire est évidemment plus large que ça et, au-delà de l’anecdote, elle a servi de point de départ pour plusieurs réflexions sur les politiques contemporaines d’inclusion, de diversité et d’équité. 

Il me semble qu’il y a lieu d’analyser ces questions sous deux angles distincts. 

Les opposants de principe

D’abord au niveau de l’objectif. Les politiques d’inclusion et de diversité se fondent sur le principe de justice distributive, c’est-à-dire la notion de «proportionnalité dans la distribution des biens, des récompenses ou des honneurs qui tient compte de la valeur de chacun». Une société où la richesse, le pouvoir et les privilèges sont concentrés dans un seul groupe est a priori injuste au plan distributif.

Les politiques d’inclusion et de diversité s’appuient sur le constat historique d’une sous-représentation de certaines catégories de personnes – les femmes, certaines minorités ethniques, sexuelles ou culturelles, les personnes handicapées – dans certains postes de pouvoir. Les politiques visent à corriger cette «injustice distributive» en augmentant la diversité dans ces milieux. 

Parmi les gens qui ont dénoncé l’appel de candidature de l’Université Laval, on en trouve beaucoup qui, directement ou indirectement, s’opposent aux objectifs des politiques d’inclusion et de diversité, particulièrement en ce qui a trait aux minorités culturelles. Ce sont des opposants de principe. Au Québec, Mathieu Bock-Côté est sans contredit le chef de file de ce courant qui s’oppose au pluralisme identitaire, à «l’idéologie diversitaire» et à toute dilution ou évolution de l’identité québécoise historique qui menacerait l’hégémonie de la majorité. Pour les nationalistes conservateurs, l’annonce de l’Université Laval sert avant tout de prétexte pour discréditer les adversaires habituels: le multiculturalisme dans toutes ses déclinaisons, l’immigration, les politiques d’ouverture et d’accommodement de la diversité, etc.

Je suis depuis longtemps associé au camp adverse. Réfractaire à l’homogénéité, convaincu des bienfaits personnels, sociaux, politiques et économiques de la diversité, et ouvert à des mesures raisonnables pour la promouvoir. À ce titre, j’appuie généralement l’objectif des politiques d’inclusion et de diversité. 

Quand ces politiques sont bien faites – c’est-à-dire quand elles encouragent l’accès et la participation de tous, et qu’elles soutiennent l’égalité des chances en aidant les groupes désavantagés – elles peuvent renforcer les bases de liberté et d’égalité sur lesquelles reposent les démocraties occidentales. C’est d’ailleurs leur plus grand mérite: au-delà des bénéfices que peuvent en retirer certains groupes, les politiques de diversité et d’inclusion encouragent la mobilité sociale et enrichissent les perspectives dans l’exercice du pouvoir, ce qui assoit la légitimité des institutions et favorise la paix sociale. Autrement dit: ces politiques réduisent les chances que des personnes ou des groupes se sentent «exclus du système» et qu’ils et elles perdent foi en lui. 

Des moyens contre-productifs

Le deuxième angle d’analyse porte sur la question des moyens. On parle ici de justice procédurale, c’est-à-dire la perception de la justice d’une méthode ou d’un processus de décision – indépendamment du bien-fondé de ses objectifs. 

Dans un match de hockey, vous pouvez croire que votre équipe mérite de l’emporter, mais ça ne vous donne pas le droit d’empoisonner les joueurs adverses. De même, si Polytechnique Montréal veut augmenter le nombre de femmes en génie (une situation qui s’améliore), elle ne peut pas kidnapper des étudiantes dans d’autres programmes et les inscrire de force. La fin ne justifie pas toujours les moyens. Même si vos intentions sont légitimes, vous n’avez pas le droit de tricher. 

Dans l’analyse des moyens, je note que l’opinion des opposants de principe est a priori moins pertinente. Ils seront évidemment contre, mais cette opposition ne veut pas dire grand-chose puisqu’ils refusent souvent le principe de diversité et d’inclusion sous-jacent. 

Pour plusieurs personnes a priori favorables aux politiques de diversité et d’inclusion, des approches comme celle de l’Université Laval posent néanmoins problème. L’objectif d’accroître la diversité au sein d’une profession ou d’un milieu privilégié est louable – quitte à aider certains candidats de groupes sous-représentés. Mais quand on ferme complètement la porte à certaines catégories de candidats, l’approche devient contre-productive parce qu’elle viole le principe même qu’elle cherche à renforcer: l’inclusion de tous, et l’atténuation du sentiment d’être «exclu du système». On ne peut pas disqualifier des personnes innocentes pour en favoriser d’autres sans dégager une certaine odeur de «tricherie».  

Les défenseurs de cette approche répondront bien sûr que les hommes blancs non handicapés sont globalement surreprésentés dans les lieux de pouvoir et qu’ils ne méritent donc pas qu’on s’apitoie sur leur sort. Collectivement, c’est sans doute vrai. Mais sur une base individuelle, l’exclusion engendre forcément un profond sentiment d’injustice, qui risque précisément d’alimenter le ressentiment et l’aliénation que les politiques d’inclusion et de diversité cherchent à réduire. D’un point de vue de justice procédurale, il m’apparaît difficile de justifier l’exclusion au nom de l’inclusion, même quand elle vise une personne membre d’un groupe majoritaire. Si on croit aux valeurs fondamentales d’égalité et de liberté, on ne peut pas exclure sur la base des identités. 

C’est pour cette raison que j’ai combattu la défunte Charte des valeurs, et pourquoi je m’oppose aujourd’hui aux aspects discriminatoires de la Loi 21. Au Québec et ailleurs, les conservateurs ont toujours cherché à exclure sur la base de critères identitaires: opposition au vote des femmes, ségrégation raciale, opposition au mariage homosexuel, limitation de l’accès des minorités religieuses à la fonction publique, limitation des droits politiques des non-francophones, etc. Les progressistes ne devraient pas tomber dans le même piège. 

Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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Commentaires (1):

  1. Jonathan

    avril 29, 2022 at 5:23 pm

    Après avoir lu quelques textes (notamment celui sur les deux nationalismes), je comprends la distinction que vous faites entre progressistes et conservateurs. Cependant, je trouve que le concept de conservatisme ratisse très large. La reconfiguration politique des dernières années, voire des dernières décennies, rend difficile la catégorisation, j’en suis conscient. Mais il existe des conservateurs de gauche également, comme moi. Je crois que votre cadre d’analyse utilise beaucoup trop de stéréotypes. Mélanger les conservateurs culturels (donc nationalistes identitaires), les conservateurs religieux (anti-mariage de personnes de même sexe/genre, opposition au vote des femmes) et les « racistes », ça commence à faire beaucoup de monde dans le même bateau! Projeter l’image d’un conservateur comme d’une personne qui est repliée sur soi, je trouve que ça fait un peu réducteur.

    Il y a une différence, généralement, au Québec entre le conservatisme de Lionel Groulx et le néoconservatisme né de la Révolution tranquille. En fait, on pourrait parler de nationalisme conservateur et d’un néonationalisme ou nationalisme civique. Même si les deux se basent sur le Canadien français dans sa trame narrative, le premier continue de faire référence à l’ethnie, le deuxième au citoyen. Avec la Révolution tranquille, devient Québécois celui qui désire pérenniser le français (français langue commune) et qui adhère à la culture de convergence, soit la culture de la majorité au sens large. C’est-à-dire qu’il y a une communauté politique, qui s’appelle le Québec et dans celle-ci, se trouve la communauté majoritaire et de petites communautés (on peut penser aux anglophones, aux autochtones et quartiers de Montréal à forte concentration d’immigrants, peu importe la génération). Les gens qui ne font pas partie de la communauté majoritaire peuvent garder leur culture d’origine, du moment qu’ils adhèrent à ce qui est commun à la culture de convergence. Il y a ensuite des échanges interculturels, donc un dialogue, pour que les petites communautés influencent la culture de convergence. C’est grosso modo le modèle développé par Fernand Dumont. En ce sens, le « nationalisme identitaire » s’associe au concept de citoyenneté, c’est pour cela qu’on le nomme nationalisme civique.

    Plus concrètement, au niveau de la politique active, les Québécois se sont donné des institutions démocratiques qui les représentaient. Ces institutions visaient l’émancipation nationale et sociale. Ce qui implique un nationalisme civique ou identitaire et un nationalisme économique. Les deux allaient de pair. Autrement dit, question nationale et question sociale se jumelaient. Il y a toujours eu une tension entre les deux, mais l’avènement du Parti Québécois a cimenté l’alliance. Le socialisme était en vogue à l’époque. Les « socialistes » voulaient un « rattrapage » économique en mettant de l’avant la classe ouvrière qui représentait une très large partie de la population. Les politiques étaient donc assez universelles et donnaient des droits socioéconomiques. Les nationalistes voulaient combattre l’ingérence politique du fédéral, des fédéralistes et des étrangers. Dans les deux cas, le nationalisme économique rejoignait autant les « socialistes » que les nationalistes pour sortir les capitalistes étrangers ou bien pour développer notre propre classe dirigeante. Le Québec Inc. et les institutions publiques sont donc le fruit du travail combiné de deux supposés antagonistes.

    Aujourd’hui, l’axe est de moins en moins souverainistes VS fédéralistes et de plus en plus gauche VS droite. Le problème avec la transition que l’on vit actuellement, c’est qu’elle ne tient pas compte de l’ancienne réalité où des gens étaient ET nationalistes ET de gauche et qui continuent de l’être. Donc ce qui est associé au nationalisme identitaire/civique est devenu de droite/conservateur. Moi, je suis donc un conservateur culturel, parce que je crois que l’on doit garder nos acquis du passé en matière d’identité, mais je crois en l’interventionnisme du gouvernement dans l’économie et je suis contre le néolibéralisme.

    En fait, je me positionne dans un angle mort au Québec qui s’appelle le républicanisme. On a de plus en plus d’auteurs québécois qui ont écrit sur le sujet, mais ça reste embryonnaire. On pourrait penser notamment à Marc Chevrier (politologue), Danic Parenteau (philosophe), Louis-Georges Harvey (historien), Stéphane Kelly (sociologue), Samuel Trudeau (historien). D’ailleurs, Simon Jodoin parle d’universalisme dans un de ses billets de blogue, ce concept est intimement lié à la notion de républicanisme. Tout comme la notion de liberté comme non-domination. Être capable de s’autogérer ou autrement dit, d’être indépendant et autonome individuellement est le résultat d’une action collective concertée via le gouvernement qui favorise l’émancipation. Alors, lorsqu’on est universaliste, cela implique que les lois s’appliquent à tous de la même façon et les lois doivent être faites pour tout le monde. Pour revenir au sujet du texte plus spécifiquement, vous avez raison de dire que les personnes comme moi s’opposent par principe aux politiques d’équité, diversité et inclusion, mais tort de me mettre dans le même paquet que des croyants-pratiquants (qui discriminent des groupes ou des personnes d’autres confessions), les misogynes, les « phobes » des communautés LGBTQ, les ségrégationnistes (si l’on parle, entre autres, des réserves autochtones) et plusieurs autres groupes de personnes auxquels je ne me reconnais pas.

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