Orwell et nous

Dans 1984, le contrôle de la pensée s'exerce principalement par le contrôle du langage.

On le dit parfois, et c’est bien entendu souvent très largement juste : l’art et la littérature sont des imitations de la vie et de la nature.

On ne le dit guère, mais ce n’est pas moins vrai : il arrive aussi que la vie et la nature imitent l’art ou la littérature, ou du moins soient perçus comme tels.

Cela se produit quand une œuvre nous semble nous faire mieux apercevoir ce que la réalité nous donne à contempler — et ce n’est pas un des moindres mérites de l’art et de la littérature que de nous offrir ce riche présent. Ce sera par exemple le cas quand, devant un paysage de la Provence, on verra un van Gogh.

Je me propose dans ces chroniques de suggérer des manières par lesquelles des œuvres littéraires ou artistiques aident à penser notre actualité, notre réalité, en nous la donnant à contempler de la manière dont l’œuvre de fiction la construit.

Ce qui est fascinant est que ces écrits, parfois même très anciens, parlent souvent de nous, nous parlent, et nous aident même à penser notre actualité.

Prenez 1984, de George Orwell. Je pense qu’il ne faut pas un grand effort d’imagination pour convenir que ce livre nous suggère d’intéressants rapprochements avec le moment historique que nous traversons.

Tout cela, que je rappellerai d’abord brièvement ici, est généralement admis.

Mais je veux surtout soutenir, ce que je ferai ensuite, qu’on trouve également chez Orwell une intéressante suggestion concernant ce qui permet — ou qui permettrait — de sortir des filets dans lesquels les personnages de son roman sont prisonniers. Cette suggestion pourrait nous interpeler et nous indiquer des manières de sortir de nos propres filets. Vous en jugerez.

Mais commençons par rappeler quelques-uns de ces rapprochements que l’on peut faire entre ce que Orwell décrit dans 1984 et notre monde actuel — sans bien entendu laisser entendre que les deux sont identiques, pas plus que le champ de tournesols n’est un van Gogh.

De 1984 à 2022

On s’en souvient : dans le roman d’Orwell, le héros, Winston Smith, un membre de bas rang du Parti qui règne sur Londres (alors une ville d’Oceania) est, comme ses contemporains, constamment sous surveillance de l’omniscient Big Brother, leader du parti. Sa vie privée est réduite à presque rien, ses moindres faits et gestes sont épiés, enregistrés et pourraient être retenus contre lui.

Qui, lisant cela aujourd’hui, n’a pas pensé (encore une fois : sans prétendre que ce soit la même chose…) à la place qu’occupent désormais dans nos vies les GAFAM? À ces algorithmes qui régulent de manière intéressée et souvent en faveur de certaines entreprises, notre fréquentation du monde virtuel? Aux effets pernicieux que tout cela peut avoir, via les bulles ainsi créées et par les effets des biais cognitifs bien connus, sur notre autonomie, sur notre capacité de penser? Tout cela sans rien dire des atteintes à notre vie privée.

Le contrôle de la pensée est dans 1984 un des buts poursuivis par  cette surveillance et elle s’exerce de manière prépondérante par le contrôle du langage.

Le Parti est d’ailleurs en train d’implanter une langue nouvelle — et pour cela justement appelée Novlangue. Son but est de restreindre ce qui est pensable et ainsi de rendre les «crimes de pensée» impossibles à commettre puisqu’on ne disposera pas des mots permettant de les concevoir et donc de les exprimer et espère-t-on de les commettre.

«La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force», sont les slogans régulant nos pensées et nos vies. Avez-vous en tête des exemples actuels de restrictions de vocabulaire et de pensée en certains points semblables? De limitations à ce qui peut être dit sans subir les foudres de ce qui serait aujourd’hui l’équivalent du Parti sanctionnant les crimes de pensée? De mots tabou? De limites à la liberté d’expression? À la liberté universitaire? À la liberté artistique?

Winston, comme on sait, travaille au Ministère de la vérité et sa tâche est de réécrire le passé selon les demandes du Parti, qui le réécrit selon les exigences du moment. «Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé», assure un slogan du Parti.

Des rapprochements avec un certain révisionnisme historique actuel vous semble-t-il possible?  Avec ces déboulonnages de statues? Avec ces noms qu’on efface?

Dans le terrifiant contexte que dessine tout cela, il va de soi que la science et le savoir, en même temps que l’objectivité et la possibilité d’échanger pour trouver la vérité, sont fortement mis à mal. Ils existent pourtant. Smith le sent, le sait plus ou moins confusément, et un événement sera pour lui révélateur de l’importance de ces valeurs.

Il se rappellera en effet une photographie qu’il a trouvée au travail et sur laquelle on voit trois personnages : ce lieu, ces gens, et la date de la prise de l’image montrent que le Parti ment quand il les accuse de trahison. L’objectivité, le raisonnement, la vérité historique sont autant d’antidotes à la propagande du Parti et au contrôle des esprits qu’il pratique. Smith notera cette leçon en la formule célèbre qui clôt ce passage:« «Le Parti finirait par annoncer que deux et deux font cinq et il faudrait le croire. […] Après tout, comment pouvons-nous savoir que deux et deux font quatre ? Ou que la gravitation exerce une force ? Ou que le passé est immuable ? Si le passé et le monde extérieur n’existent que dans l’esprit et si l’esprit est susceptible de recevoir des directives. Alors quoi ? (…) La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit. »

À la fin du roman, on le sait, torturé par un certain O’Brien, Smith dira avec insistance, devant les quatre doigts qui lui sont présentés qu’ils sont bien quatre.

Son bourreau lui dira alors :

— Vous êtes un étudiant lent d’esprit, Winston, […]

— Comment puis-je l’empêcher ? dit-il en pleurnichant. Comment puis-je m’empêcher de voir ce qui est devant mes yeux ? Deux et deux font quatre.

— Parfois, Winston. Parfois ils font cinq. Parfois ils font trois. Parfois ils font tout à la fois. Il faut essayer plus fort. Il n’est pas facile de devenir sensé.

Moi qui m’intéresse de près à l’éducation, je n’ai pu qu’être interpellé par un débat parfois surréaliste qui a eu récemment cours aux frontières de l’éducation, de la didactique et du politique et qui a justement tourné autour de la vérité de 2+2= 4.

Mais j’en viens à cette suggestion dans laquelle Orwell met son espoir pour sortir de ces filets : la «common decency».

L’espérance orwellienne

Cette idée, qui a été diversement traduite en notre langue, renvoie  au sens commun mais auquel se joint, se rattache, une certaine idée de la moralité, de ce qui est raisonnable ou non et pour cela souhaitable ou non, sain ou pas, pouvant ou non être dit ou fait.

Orwell semble avoir été persuadé que cette «commune décence» existe et qu’elle est un précieux rempart contre les dérives qu’il décrivait — non sans les constater aussi dans les pays totalitaires, de gauche ou de droite.

Jean-Claude Michéa a beaucoup réfléchi à ce sujet, à cet « ensemble de dispositions à la bienveillance et à la droiture qui constitue selon [Orwell] l’indispensable infrastructure morale de toute société juste. »

Il dira notamment que cette décence commune «se fonde sur ces habitudes de donner, recevoir et rendre, qui ont toujours fondé la vie à l’intérieur de la famille, entre voisins, entre collègues de travail. [avec] des valeurs de générosité, de reconnaissance, de convivialité […]. »

Michéa ajoute : «Sans idéaliser les classes populaires, puisque, évidemment, même dans les classes populaires, les comportements égoïstes peuvent exister, mais globalement… [si] on a la chance comme moi d’habiter dans un quartier populaire […] on verra que les rapports d’entraide existent beaucoup plus que dans une banlieue résidentielle, privilégiée. »

Chacun bien sûr aura son opinion sur tout cela. Pour ma part, je suggère qu’un des dangers qui menace cette décence commune est bien connu: cette «spirale de silence», bien documentée et décrite par la recherche, qui conduit, de la peur de parler qu’on impose par divers moyens et qui s’installe peu à peu, à une sorte de singulière ignorance collective dans laquelle les individus, un à un, ne croient pas que telle ou telle chose soit vraie, mais sont persuadés que la plupart des autres le croient. Ils se taisent donc.

La liberté d’expression n’en est que plus précieuse.

Je nous souhaite le courage de parler.

Normand Baillargeon est un philosophe qui a écrit, dirigé, ou traduit et édité plus d’une soixantaine d’ouvrages traitant d’éducation, de philosophie générale ou politique, d’art et de littérature et d’enjeux sociaux d’actualité. En plus d’articles académiques, il publie régulièrement des chroniques pour divers journaux et revues. Il est en ce moment chroniqueur en éducation au quotidien Le devoir.

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Commentaires (1):

  1. Maria Normandin

    mars 17, 2022 at 9:39 am

    Merci pour cette chronique très éclairante. Comme vous dites, il faut du courage pour parler, mais aussi de la connaissance pour bien appuyer un point de vue, et c’est ce qui manque, la connaissance, chez le commun des mortels: l’impuissance à exprimer clairement sa pensée. La liberté d’expression est en péril, je le constate fréquemment dans mon entourage, en l’occurrence chez mes enfants de plus ou moins 40 ans qui préfèrent se taire pour être certains de ne blesser personne.

    Répondre

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