Gestion de crise: les limites de la santé conjuguée au singulier? 

La santé est un concept bien plus large et englobant que la simple absence de maladie.
Photo: Filip Filkovic Philatz, via Unsplash

En tant que médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive, j’ai toujours prôné « la santé dans toutes les politiques ». Cette approche, dont on vante les mérites depuis une quinzaine d’années, invite les décideurs de tous les secteurs à tenir compte systématiquement des conséquences sur la santé de la population et l’équité en matière de santé lors de l’élaboration des politiques publiques.

Au Québec, la Loi sur la santé publique prévoit même, à l’article 54, que le ministre de la Santé et des Services sociaux « est d’office le conseiller du gouvernement sur toute question de santé publique. Il donne aux autres ministres tout avis qu’il estime opportun pour promouvoir la santé et adopter des politiques aptes à favoriser une amélioration de l’état de santé et de bien-être de la population. » Cet article de loi est capital, accordant un pouvoir et un devoir au ministère de signaler toute politique publique, projet ou programme pouvant affecter négativement notre santé et notre bien-être.

Jusque-là, tout va bien. Mais la pandémie nous a démontré une brèche dans la Loi sur la santé publique. Que prévoit cette loi en regard des politiques publiques élaborées par son propre ministère, des politiques publiques qui elles aussi peuvent engendrer des impacts significatifs sur la santé et le bien-être de la population? À qui revient le pouvoir et le devoir de signaler de tels effets pervers le cas échéant?

Après deux ans de lutte acharnée contre le virus SARS-CoV2, il devient tentant d’en arriver à une pensée simpliste comme quoi la santé et la COVID-19 ne font qu’un, notre but ultime ayant été pendant trop longtemps de ne pas l’attraper et surtout de ne pas en développer de complications qui, chez certains, peuvent s’avérer fatales.

Or, la santé est un concept bien plus large et englobant. Depuis 1946 (lire depuis trois quarts de siècle), l’Organisation mondiale de la santé reconnaît que la santé est « un état de complet bien-être physique, psychologique et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Ces dernières années, l’attention des autorités de santé aura été presqu’exclusivement dévolue à la COVID-19, ce qui n’a pu se faire qu’au détriment des autres aspects pourtant non négligeables de la santé.

Si on exclut les décisions prises lors de la première vague, qui se devaient d’être gérées en mode « urgence », et donc sans réflexion approfondie quant à leurs répercussions sociosanitaires, les processus décisionnels auraient pu être bonifiés dans les moments d’accalmie qui ont suivi. Ainsi, dès l’automne 2020, nos autorités auraient pu se doter d’outils pour évaluer systématiquement l’impact de leurs décisions sur la santé et le bien-être, d’une sorte de « check-list » à appliquer à chaque nouvelle mesure sanitaire envisagée :

  • Quels sont ses impacts estimés de cette mesure sur le développement des tout-petits, la santé mentale des ados, les besoins de base des familles défavorisées, l’isolement des ainé.es, etc.?
  • Comment peut-on minimiser de tels impacts?
  • La mesure envisagée, aussi efficace soit-elle pour lutter contre le virus, entraine-t-elle trop d’effets secondaires inévitables pour qu’on puisse la justifier?

Les autorités auraient pu (et dû) s’entourer d’une gamme élargie de spécialistes pour faire face à la crise et édicter les règles qui allaient tant affecter notre quotidien, des experts issus de disciplines aussi variées que l’éthique, la sociologie et la pédagogie. Les autorités auraient aussi dû faire confiance davantage au peuple et à son intelligence collective, en lui expliquant de manière transparente le poids accordé à chaque facteur considéré lors de la prise de décision critique.

Il aurait été souhaitable qu’on reconnaisse et valorise non seulement le savoir scientifique mais aussi le savoir expérientiel, car oui, les intervenants sur le terrain et les citoyen.nes détiennent une connaissance inestimable de ce qui marche et de comment ça se passe dans la vraie vie. Il aurait été souhaitable qu’on consulte les organismes du milieu des différents secteurs affectés par les mesures sanitaires (autre que le système de santé), tels que la justice sociale, la famille et la condition féminine. Parions qu’une telle consultation aurait conscientisé nos décideurs aux effets indésirables de certaines mesures envisagées.

Le contexte d’État d’urgence sanitaire serait-il, en soi, une justification suffisante à la rupture brutale de dialogue entre les citoyens, les experts et les autorités qu’on a connue en mars 2020, et qui dure encore pour l’essentiel? Je ne crois pas, non. On doit retrouver un espace public au sein duquel la population et ses représentants (incluant les partis d’opposition) ont la capacité et la légitimité de surveiller les actions du gouvernement, les critiquer et proposer des solutions alternatives.

À bien y réfléchir, ces constats dérangeants constituent la source de motivation première derrière mon saut récent en politique.

Dre Mélissa Généreux est médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive et professeure agrégée à l’Université de Sherbrooke. Son expertise en lien avec le rétablissement de catastrophes s’est développée de son implication lors de la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic de 2013, des feux de Fort McMurray de 2016, des inondations printanières de 2017/2019 et de la pandémie de COVID-19.

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