Souvenirs soviétiques

Quand on s’enivre de nostalgie au point de chercher à recréer le passé, le résultat peut donner une réalité terrifiante et monstrueuse.
Photo: Pavel Neznanov, via Unsplash

Quand j’étais toute petite, ma mère me déposait chez ses parents tous les jours pour aller travailler, et je me faisais garder par ma grand-mère, ma babcia. Plus tard, jeune écolière, je passais tous mes samedis chez mes grand-parents, où j’aidais à faire l’épicerie, le ménage et la cuisine. Babcia était handicapée des jambes. Un accident de naissance, qu’elle nous disait.

Après les activités ménagères du matin, on s’assoyait avec un thé au citron dans sa petite chambre de couture, devant l’ancienne machine à coudre qu’elle avait ramenée avec elle de l’usine où elle avait travaillé après son immigration au pays. Elle me disait : approche, que je te raconte un peu.

C’était toujours le même récit. Les coups à la porte en plein milieu de cette nuit de septembre 1939; les soldats soviétiques qui entrent avec leurs grosses bottes; l’éviction instantanée, les pleurs et la panique des petits frères et soeurs; le long voyage en train vers la Sibérie; la mort, la détresse et l’éparpillement de la famille; l’évasion du camp; le nomadisme; l’immigration et les retrouvailles, enfin, en 1946.

N’oublies pas, Justyna, n’oublie pas ce que je te raconte. C’est très important que tu t’en souviennes. Quand je ne serai plus là, tu raconteras à tes enfants et à tes petits-enfants.

Comment t’avouer Babcia que j’ai manqué à mon devoir?

Que nous avons tous manqué à notre devoir collectif? Ce n’était pour nous que de vieilles histoires poussiéreuses. Il nous manquait le souffle de l’actualité, l’incarnation du vécu pour comprendre ce que tu nous racontais. Dans les histoires, comme à la télévision ou sur Internet — c’est une sorte de télévision qu’ils ont inventée, Babcia, une télévision toujours allumée — c’est à l’autre que ces histoires arrivent, jamais à nous. Notre confort n’est pas troublé, même si notre esprit peut l’être par ces images de réfugiés avec leurs petites valises pitoyables, de blocs bombardés réduits en poussière, de jeunes hommes nerveux serrant leur fusil comme ils tenaient hier leur sac d’école.  


Dans son plaidoyer du 25 février, le président de l’Ukraine s’est adressé au peuple russe: « Qui souffrira le plus? Le peuple. Qui, plus que tout, ne souhaite pas tout ça? Le peuple. Qui peut l’empêcher? Le peuple. »

Mais le peuple n’y peut rien. Sans moyens, sans organisation, le peuple se fait balayer sur toute sa longueur par des intérêts supérieurs de puissance et de domination. Le peuple connaît ses options: fuir, ou rester pour se battre en martyre. Les migrations vers la Pologne se chiffrent déjà dans les centaines de milliers. Je pense à toutes ces familles séparées, déracinées, aux enfants qui laissent derrière eux le bercail et le berceau. Vont-ils un jour raconter tout ça à leurs petits-enfants, dans l’arrière-salon d’une maison dans leur pays d’adoption?

La nostalgie, puissant mélange de tendres souvenirs et de regrets! On s’enivre de son parfum enveloppant, on se laisse emporter par sa douce chanson.

Un président aussi peut être nostalgique. Nostalgique d’une époque révolue, à moitié vraie, à moitié fantasmée; l’époque de toutes les nostalgies, celle où notre peuple fut heureux, nos familles unies, où la vie était belle et sans complications.

Quand on est président et qu’on s’enivre de cette nostalgie au point de se donner comme mission de recréer le passé, le résultat donne souvent une réalité toute autre, à l’allure terrifiante. On ne ressuscite pas si facilement le bon vieux temps! Il y a 200 ans, le Prométhée moderne de Mary Shelley nous mettait déjà en garde contre une nostalgie fétide, et exhortait à l’acceptation de la mort.

L’Union soviétique ne pourra exister à nouveau que sous une forme monstrueuse. La tentative de réanimation de Poutine relève de la distortion nostalgique d’un vieil homme en perte de puissance. Il semble que la chute d’un empire laisse des séquelles psychologiques qui peuvent finir par s’auto-perpétuer: la tentative grotesque de reconquérir l’Ukraine, dans l’espoir vain de revivre une gloire perdue, transmettra ce traumatisme à de nouvelles générations de réfugiés.


Il y a là un appel à un nouvel ordre pour l’humanité, qui devra bientôt confronter d’autres déplacements en raison des dérèglements climatiques. Aux réfugiés de la guerre de territoires d’aujourd’hui s’ajouteront les réfugiés du climat. Au gré des disparitions d’espèces, de forêts et de glaciers, la nostalgie de l’empire deviendra la nostalgie de la Terre. Et alors, aucune offensive militaire ne pourra nous faire regagner la nature perdue, faire revivre les lacs asséchés, les plaines stériles et les forêts brûlées.

La guerre de Poutine est le dernier spasme d’un monde géopolitique en voie de disparition, une dernière montée de bile de boomer. Bientôt, ce sera fini. Bientôt, on devra tourner notre attention vers les enjeux planétaires. Bientôt, le peuple se lèvera.

Courage Ukraine.   


(Maria Sekula, la grand-mère de Justine, était Polonaise, originaire de la région de Ternopil (Tarnopol en polonais). Anciennement partie de la Pologne, cette région de l’Ukraine est soumise aux changements d’allégeance au gré des conflits régionaux, dont une période sous le régime soviétique. Maria et sa famille furent parmi les 320 000 citoyens polonais déportées vers la Sibérie lors de l’invasion soviétique de 1939.) 

Justine McIntyre a une formation en musique classique. Après un passage en politique municipale, elle a entrepris une maîtrise en management et développement durable. À travers ses écrits, elle explore les thèmes à l’intersection de l’art, de l’environnement et de la politique.

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