Désassembler des idées comme des bombes

Confisquer des grenades pour les démonter, ça ne plaît pas à ceux qui les fabriquent.

On dit parfois, à propos des débats, qu’ils sont explosifs. C’est ce qui se produit lorsque deux camps adverses se lancent tour à tour des idées et des arguments qui prennent l’allure de grenades dégoupillées. On a alors le sentiment que chacun espère avoir le dernier mot, souhaitant que la bombe éclate dans les mains de son interlocuteur, le réduisant au silence.

C’est ainsi qu’au gré de l’actualité, tout événement peut devenir un vecteur de batailles qui arrivent aux oreilles du grand public lorsqu’elles sont déjà bien engagées. Pour le commun des mortels, lorsque ces querelles percent le mur des grands titres, il peut devenir difficile de remonter le fil des événements pour comprendre comment le conflit a bien pu commencer et de quoi sont faits les engins explosifs que les protagonistes se lancent à qui mieux mieux.

Prendre part aux débats publics, dans une telle situation, consiste le plus souvent à choisir son camp au sein de ces échanges déjà entamés.

Il suffit de penser à l’actualité récente pour trouver des exemples à foison. Une pâtissière ouvre son commerce malgré les interdictions et entre ainsi en conflit avec les autorités. Un artiste des premières nations qui chante en Algonquin se dispute avec un festival de chanson francophone. Des milliers de personnes criant des slogans contradictoires souhaitent la destitution des élus.

J’énumère comme ça, de mémoire, quelques sujets de discussions récents. Il y en a cent par semaine. Ce sont des épisodes de l’actualité qui, en plus de donner lieu à de courts récits fragmentés qu’il faut tenter de reconstituer, s’inscrivent dans une longue histoire souvent conflictuelle, toujours complexe et sujette à interprétation.

Il m’a fallu quelques années pour me rendre compte que mon travail de chroniqueur consistait pour l’essentiel à attraper ces grenades, les confisquant ainsi le temps d’une courte pause dans le feu roulant de l’actualité, pour les déposer sur mon établi et les désassembler en tentant de comprendre comment elles sont fabriquées. Je n’y arrive pas toujours, mais c’est ma tâche: désassembler les débats, les mettre en pièces afin d’en comprendre les mécanismes et tenter d’en rendre compte.

Comment expliquer l’origine de ces escarmouches à ceux et celles qui en prennent connaissance alors qu’elles sont en cours (la vaste majorité des humains, dont moi-même la plupart du temps). Comment identifier les éléments chargés qui pourraient les envenimer et les dangers que nous courons en tentant de les désamorcer?

Ainsi, mon boulot au quotidien ne consiste pas tant à dénoncer ceux qui sont dans l’erreur et à féliciter ceux qui ne le sont pas, mais plutôt à tenter de comprendre pourquoi tout ce beau monde est convaincu d’avoir raison.

Il est bien certain qu’à jouer ce jeu, on risque de se faire quelques bosses. Confisquer des grenades pour les démonter, ça ne plaît pas à ceux qui les fabriquent pour les vendre ni à ceux qui les achètent pour les lancer ou qui donnent l’ordre de le faire.

Il faut aussi admettre qu’un tel travail comporte une forme de démobilisation: il faut déserter les rangs, pour un moment plus ou moins long, le temps de faire sa petite besogne. 

Est-ce dire pour autant que, ce faisant, on se vide de tout engagement et qu’on devient étranger à toute forme d’indignation? C’est une question avec laquelle je suis constamment aux prises et qui s’inscrit dans l’air du temps. Elle concerne en bonne partie le rapport que nous entretenons avec la technologie.

Voilà un paradoxe: plus l’information circule vite et abondamment, plus je souhaite chérir la lenteur et m’armer de patience pour comprendre ce qui est communiqué. Or, dans ce flux constant d’informations, le simple temps de lire un fil de presse et de coller un visage sur les protagonistes aura permis l’inscription de mille autres commentaires dans les bases de données, l’invention de dizaines de concepts nouveaux et le déploiement d’une panoplie d’arguments inusités.

Cette surabondance d’informations et d’interactions virtuelles est aussi corollaire d’un rétrécissement incessant de l’intimité. Nous sommes, littéralement, constamment branchés les uns aux autres. À tout moment, la nuit comme le jour, je suis muni d’un dispositif qui est en lien avec des milliers d’inconnus qui causent.

À la lenteur et la patience que je défends comme de précieux trésors s’ajoute aussi une forme de solitude salutaire qui est loin de me déplaire. Prendre son temps, c’est aussi prendre de la distance. Quand on avance lentement on se détache de ceux qui courent. On peut même finir par avoir l’air d’être nulle part.

Qu’en est-il donc de l’engagement et de l’indignation dans un tel contexte? C’est une question qui m’est sans cesse posée. Allez, quoi! Viens te battre avec nous! Pourquoi n’as-tu pas plutôt démonté les grenades de l’autre camp? Tu pourrais pas leur en lancer une de temps en temps? J’ai retourné ces questions dans tous les sens dans mon esprit depuis des années et elles ont toutes les allures d’un piège dans lequel je m’abstiens de mettre le pied.

C’est un sentiment très organique, qui vient du cœur plus que de la tête. Je suis sincèrement, intégralement, amoureusement convaincu du fait que, devant les torts causés par la frénésie d’un boucan constant, au sein duquel tout le monde croit avoir raison alors que personne n’a l’air de se comprendre, ajouter de la lenteur et se taire un peu tranquille chez soi, quitte à arriver trop tard et manquer un train ou deux, c’est déjà prendre soin de quelque chose d’utile et de précieux.

Voilà déjà quelque chose à défendre, et peut-être la première étape de ce vaste programme…

Simon Jodoin est auteur, chroniqueur et éditeur. Après des études en philosophie et en théologie à l’Université de Montréal, il a pris part à la réalisation de divers projets médiatiques et culturels, notamment à titre de rédacteur en chef du magazine culturel VOIR. Il est désormais éditeur de Tour du Québec et chroniqueur régulier au 15-18 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Il est l'auteur du livre Qui vivra par le like périra par le like, un témoignage au tribunal des médias sociaux.

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Commentaires (1):

  1. Frédéric Demers

    mars 9, 2022 at 8:04 pm

    Cher Simon Jodoin, quelle belle initiative que celle-ci.

    Longue vie à Vaste programme!

    Répondre

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