Le voile n’est pas incompatible avec le féminisme

et --- 12 septembre 2023

Un extrait du livre Au Québec c'est comme ça qu'on vit de Francine Pelletier publié chez LUX

Toute féministe que je suis, je crois sincèrement qu’il y a une erreur de perception chez ceux et celles qui croient défendre la libération des femmes en interdisant le port de signes religieux. Une telle restriction ne rend surtout pas service au Québec. S’il est indéniable que toutes les religions monothéistes sont coupables de discrimination envers les femmes, et que personne au Québec ne veut retourner en arrière, il est faux de conclure que la laïcité a toujours été une alliée indéfectible de l’émancipation féministe, comme on l’entend souvent [1].

Historiquement, ceux qui militaient pour la séparation de l’Église et de l’État, les Patriotes au Québec et le Parti radical en France, se sont au contraire opposés au vote des femmes, le premier grand jalon de la révolution féministe [2]. Dans un cas comme dans l’autre, on n’avait pas confiance en la capacité des femmes de voter du « bon bord ». C’est ce qui explique pourquoi les Françaises ont obtenu le droit de vote plus tard encore (1944) que les Québécoises (1940). Le Sénat français, dominé par le Parti radical de gauche, se méfiait du côté conservateur et religieux des femmes. On les jugeait ni suffisamment éclairées ni suffisamment responsables pour avoir voix au chapitre.

Ce paternalisme se perpétue aujourd’hui. Les arguments féministes en faveur du projet de loi, servis tant par les hommes que par les femmes, présupposent un manque de libre arbitre chez les musulmanes voilées. Comme jadis, on infantilise les femmes. On les assimile à un stéréotype existant, celui de la femme dépourvue de sens politique, du sens du monde moderne ou de ce qui est bon pour elle. On s’en tient au symbole, la pauvre dévote, plutôt que de considérer la réalité ici et maintenant, en regardant ce que ces femmes ont réellement dans la tête.

La majorité des musulmanes québécoises qui portent le hijab ne le font pas par soumission à Dieu, à l’imam ou à leur mari. « Il y en a qui le portent par appartenance à une religion. D’autres, par appartenance à une communauté. Certaines le portent par pure spiritualité, d’autres par pure esthétique », explique la sociologue Leïla Benhadjoudja [3]. Ces femmes ne vivent pas au Moyen Âge, elles vivent au xxie siècle, dans un pays d’adoption, où elles tiennent à affirmer qui elles sont. Le geste ressemble bien davantage à celui des hommes juifs qui portent la kippa – une affirmation culturelle plutôt qu’un endoctrinement religieux. Après le 11 septembre 2001, beaucoup de femmes musulmanes, ici comme ailleurs, ont décidé d’adopter le voile en réaction aux vents islamophobes qui se levaient. Question de revendiquer ouvertement leur identité [4].

Pourquoi une telle affirmation culturelle, avec ce qu’elle comprend de patrimoine religieux, sera-t-elle essentielle pour la majorité francophone – pensons à la croix sur le mont Royal – mais interdite pour les minorités ? Le Québec, par définition, est l’incarnation du droit à la différence. C’est ce qui nous a permis de survivre. Pourquoi cette différence est-elle encouragée chez la majorité et découragée chez les minorités ? En quoi ces symboles d’appartenance musulmane nous menacent-ils comme collectivité ?

Le voile islamique cadre mal avec la tenue vestimentaire d’aujourd’hui et rappelle un temps révolu, c’est vrai. Mais cessons de tout confondre. Le voile imposé dans une théocratie islamiste où les femmes sont emprisonnées, battues et violées lorsque prises en défaut et le voile librement porté ici, dans un pays reconnu pour son respect des droits de la personne, sont deux phénomènes très différents. Le Québec n’est pas l’Iran. Et puis, quel pays conçoit ses lois en fonction de ce qui se passe ailleurs plutôt que sur son propre territoire ?

Oui, le voile est un marqueur d’inégalité entre les hommes et les femmes, il renvoie un signal de soumission. Mais il n’est pas le seul bout de vêtement à claironner l’endoctrinement féminin, loin de là. Que dire des mini-jupes, des talons aiguilles et des soutiens-gorge pigeonnants ? Un attirail conçu pour « maintenir les femmes en état d’accessibilité sexuelle permanente », selon la sociologue Solange Guillaumin [5]. Beaucoup de vêtements féminins, souvent imaginés par des hommes, comportent un sous-texte : celui de maintenir les femmes dans un état de vulnérabilité. Si on laisse, à raison, les femmes se réapproprier à leur guise toutes ces parures produites pour épater la galerie masculine, pourquoi n’en ferait-on pas autant pour les musulmanes portant le voile ?

Bien sûr, la connotation religieuse fait peur tandis que les petites tenues sexy ne font que plaisir. Mais encore faudrait-il que ces peurs soient justifiées. À mon avis, elles ne le sont pas. Cet essai tente de démontrer que ces craintes sont le fruit d’un opportunisme politique et d’une surenchère médiatique. Ce qui est réellement épeurant, c’est l’injonction faite à des femmes musulmanes de rentrer dans le rang, c’est la menace de leur faire payer le prix fort si elles agissent selon leur conscience, c’est l’impossibilité pour elles de disposer de leur corps comme elles l’entendent. Tout cela heurte de front le b. a.-ba du féminisme contemporain. Ces injustices ne font pas de tort qu’à ces femmes, elles appauvrissent l’idée même de liberté pour nous tous.

« Ce qui est inacceptable », soutient la féministe musulmane française Rokhaya Diallo, « c’est la contrainte et non le vêtement [6] ». Nous sommes obnubilés par un bout de tissu plutôt que de voir qu’en l’interdisant, nous cédons à l’intolérance que nous dénonçons. C’est le respect de la différence et du libre arbitre, après tout, qui distingue les démocraties des régimes autoritaires. C’est l’attaque en règle aux libertés fondamentales qui nous dessert comme collectivité, et non le petit nombre de femmes qui osent s’afficher publiquement avec le hijab.


Ce texte est tiré du livre Au Québec c’est comme ça qu’on vit de Francine Pelletier, publié aux éditions LUX. Pour en savoir plus et pour continuer la lecture et la réflexion, vous pouvez vous procurer cet ouvrage chez votre libraire préféré ou encore directement sur le site web de l’éditeur.


[1] Voir le texte de l’ex-présidente du CSF Christiane Pelchat, « Saluons le choix de la laïcité », Le Devoir, 3 avril 2019.

[2] Micheline Dumont, « La laïcité et les droits des femmes », site web de L’autre Parole, 23 septembre 2012.

[3] Isabelle Porter, « Port du voile – Les motifs derrière les apparences », Le Devoir, 23 septembre 2013.

[4] Yvonne Yazbeck Haddad, « The Post 9/11 Hijab as Icon », Sociology of Religion, vol. 68, no 3, automne 2017, p. 253 et 267.

[5] Rokhaya Diallo, « Le voile n’est pas incompatible avec le féminisme », Slate, 13 mars 2018.

[6] Ibid.


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