Sursaut idéaliste de fin d’année

Est-il possible d'injecter un peu d'agnosticisme dans nos débats politiques?

Plusieurs conviendront que l’art de la conversation politique civilisée en a pris pour son rhume ces derniers temps. En public comme en privé, la rigidité d’esprit et les croyances semblent avoir gagné du terrain, teintant les échanges d’une couche supplémentaire d’acrimonie. Les chapelles de pensées se sont solidifiées et éloignées les unes des autres, au détriment de la nuance et du compromis. 

Lors d’une récente discussion animée avec des amis, j’ai réalisé à quel point nous pouvions tous, à certains degrés, être prisonnier de systèmes de pensée qui empêchaient les idées de se déployer librement. Un peu comme si une force invisible souhaitait limiter notre créativité intellectuelle et nous confiner à un mince territoire idéologique. 

La plus évidente de ces limites est le fameux axe gauche-droite qui, bien sournoisement, a tendance à vouloir clore les débats, soit en qualifiant telle idée de droite, donc d’individualiste ou d’insensible, ou telle autre idée de gauche, donc de socialiste ou de woke. On attaque et on défend, puis on retourne au banc afin de se faire féliciter par son équipe.  

Mais à l’aube de l’an 2023, le monde des idées politiques s’est complexifié et ressemble moins à une guerre de tranchées bien délimitées qu’à une mégastructure en plusieurs dimensions, dans laquelle des milliers de concepts s’entremêlent les uns aux autres. Face à cette complexité, ne vaudrait-il pas mieux adopter une approche agnostique envers les idées qui circulent, avant de les adopter ou les répudier? 

Pourquoi ne pas concevoir les grands enjeux politiques comme des problèmes d’ingénierie, pour lesquels il existe des solutions meilleures que d’autres? On pourrait donc s’intéresser aux idées qui fonctionnent, plutôt qu’à celles qui correspondent à un système idéologique populaire ou réconfortant. L’agnosticisme politique nous permet de quitter le territoire de l’argumentation dogmatique pour rejoindre celui de l’expérimentation, en testant des idées à petite échelle et en déployant ensuite celles qui fonctionnent. 

On veut par exemple savoir si:

  • un revenu universel garanti est plus bénéfique que l’addition de plusieurs prestations ciblées?
  • une hausse substantielle du salaire minimum diminue la pauvreté?
  • subventionner des grandes entreprises maintient les emplois locaux?
  • l’implantation de la maternelle 4 ans favorise l’égalité des chances?

Une manière intéressante de répondre à ces questions serait de les tester dans de petites communautés et vérifier quels en sont les effets. Si la science fonctionne de cette façon, il n’y a aucune raison de ne pas offrir le même traitement aux idées politiques. La spéculation et l’idéologie céderaient ainsi leur place aux données probantes et aux résultats. 

Après tout, l’immense majorité des humains veulent précisément la même chose: vivre une vie prospère, libre, sans violence ni discrimination, où les enfants peuvent s’épanouir en toute sécurité. Il me semble difficile d’être en désaccord avec des expériences ayant comme finalité de nous rapprocher de ces objectifs. Les débats politiques devraient donc s’articuler autour des idées à envoyer ou non en expérimentation. 

Malheureusement, l’époque est à la polarisation, souvent portée par des idéologues qui tirent la couverture à gauche ou à droite, sans égard pour les objectifs que je viens de mentionner. Les médias et les individus se livrent une guerre sans merci pour gagner quelques minutes de votre attention quotidienne. L’indignation, l’offense et l’angoisse — redoutables générateurs de clics — sont devenus leurs outils de prédilection, au détriment des analyses factuelles plus froides, mais plus utiles. 

Wokisme, syndicalisme, libertarisme et autres systèmes de pensée veulent vous convaincre que des conclusions finales ont été tirées. Mais comme pour les sciences, la vérité politique finale n’est jamais atteinte. Nous n’avons qu’un modèle imparfait à peaufiner à l’aide d’apprentissages, de mises à jour et de nouvelles percées.

L’agnosticisme politique, c’est l’ouverture, le doute et l’expérimentation qui permettent d’adopter les bonnes idées et d’écarter les mauvaises et ce, peu importe leur famille politique ou les personnalités qui les défendent. Certains trouveront sans doute ces lignes bien idéalistes. Mais à quoi servent les fins d’années sinon à se souhaiter le meilleur pour la suite: un peu plus de rigueur et d’humilité dans nos débats d’idées. 

Louis Frédéric Prévost est avocat spécialisé en droit criminel et pénal. Voyageur infatigable, il se passionne pour les grands enjeux, l'actualité, la politique, l'éthique et les sciences. S'il n'est pas sur une moto à parcourir les routes d'Asie, vous le trouverez probablement attablé à un café à lire les journaux. Son objectif: résister au confort des idéologies afin de découvrir la vérité, même si elle est parfois inconfortable.

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Commentaires (1):

  1. François Beaulé

    janvier 3, 2023 at 9h44

    En politique, l’axe gauche-droite est incontournable.

    Les conservateurs veulent maintenir le système en place, parce qu’ils y trouvent leur compte. Plusieurs voudraient même revenir dans le passé qu’ils idéalisent.

    Alors que les progressistes veulent des changements parce qu’ils sont insatisfaits, ressentent un manque et sont sensibles aux inégalités sociales. Aussi parce qu’ils sont conscients que l’environnement se dégrade, que la nature est menacée.

    L’auteur est donc complètement irréaliste quand il propose de faire disparaître cet axe. La politique appuie ou s’oppose aux inégalités générées par le système économique capitaliste. Cela ne peut être autrement. « La » science que l’auteur admire ne peut pas éliminer cette opposition typique des démocraties.

    Mais si l’économie multiplie les inégalités et détruit la nature et que la politique sépare les citoyens entre des camps et des chapelles en nombre croissant, alors il faut une autre institution pour rassembler. Il faut bien plus que les propositions de Louis Frédéric Prévost ou que les résolutions de Rachida Azdouz. Il faut réinterpréter et redéfinir la dimension religieuse dans la modernité. La dimension politique et la dimension économique sont essentielles à l’humanité. J’aimerais faire comprendre que la dimension religieuse l’est tout autant.

    Toutes les civilisations ont été fondées sur une religion. Et si la civilisation occidentale est en déclin, c’est que les progressistes ont cru à tort que l’on pouvait se passer de la dimension religieuse. Un principe important a été établi dans notre civilisation, celui de la séparation des pouvoirs politiques et religieux. Mais cela ne signifie pas de priver la religion de dynamisme et de réformes.

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