Romain Gary et un chien raciste

On peut, notamment par bonne conscience aveugle, devenir complice des injustices qu’on veut ou qu’on prétend combattre.

On le dit parfois, et c’est bien entendu souvent très largement juste : l’art et la littérature sont des imitations de la vie et de la nature.

On ne le dit guère, mais ce n’est pas moins vrai : il arrive aussi que la vie et la nature imitent l’art ou la littérature, ou du moins soient perçus comme tels.

Cela se produit quand une œuvre nous semble nous faire mieux apercevoir ce que la réalité nous donne à contempler — et ce n’est pas un des moindres mérites de l’art et de la littérature que de nous offrir ce riche présent. Ce sera par exemple le cas quand, devant un paysage de la Provence, on verra un van Gogh.

Je me propose dans ces chroniques de suggérer des manières par lesquelles des œuvres littéraires ou artistiques aident à penser notre actualité, notre réalité, en nous la donnant à contempler de la manière dont l’œuvre de fiction la construit.

Ce qui est fascinant est que ces écrits, parfois même très anciens, parlent souvent de nous, nous parlent, et nous aident même à penser notre actualité.

Au programme cette fois, un roman de Romain Gary qui parle de racisme. Il a pour titre : Chien blanc.

Mais d’abord, un mot sur Gary, un écrivain que j’ai beaucoup lu, qui a eu un parcours hors de l’ordinaire et qui est au cœur d’un des plus spectaculaires canulars de la littérature du XXe siècle.

Si vous ne le connaissez pas, vous allez, j’en suis certain, faire une belle découverte.

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Romain Gary (1914-1980)  est né dans une ville (Vilna) qui faisait alors partie de l’empire russe — mais il jouera toute sa vie à se créer de multiples identités, s’inventant notamment des lieux de naissance, des noms, des ancêtres. (Je dois passer ici assez vite sur sa vie; pour en savoir plus, on pourra lire l’entrée consacrée à Gary sur Wikipédia, laquelle me semble exempte d’erreurs.

Après un séjour en Pologne, sa famille arrive en France en 1928. Gary a 14 ans. Il fera des études en droit, et dès 1933 il commence à écrire des nouvelles. Il est naturalisé français en 1935 et fait son service militaire en 1938.

Quand éclate la Deuxième guerre mondiale (1939), il est bien entendu mobilisé. Après la défaite de la France, Gary joint très vite les rangs du Général de Gaulle et entre en résistance. Il accomplira alors de nombreuses et souvent dangereuses missions qui lui valent, à la fin de la guerre (1945), le titre de Compagnon de la libération et, par deux fois, la Croix de guerre.

S’amorce alors sa longue carrière de diplomate qu’il conjugue à un carrière d’écrivain dont le public et la critique reconnaissent vite les mérites et l’importance. Parmi ses ouvrage célèbres, on trouve : Éducation européenne (1945); Les racines du ciel (1952); La promesse de l’aube (1960); La nuit sera calme (1974);); et Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable (1975). Certains de ses écrits sont adaptés au cinéma.

Dans les années 70, une incroyable histoire va se jouer dans le monde littéraire, une histoire dont Gary est le centre et le scénariste, une chose que l’on ignorera longtemps.

À ce moment, un écrivain appelé Émile Ajar publie quatre romans qui connaissent un grand succès. L’un d’eux, La vie devant soi, remporte même le prestigieux Prix Goncourt. L’écrivain est secret, reste dans l’ombre. Peu à peu des journalistes parviennent à le rencontrer : il s’appelle Paul Pavlowitch et est petit-cousin de Gary.

Puis la vérité éclate : Ajar, c’est Gary, son petit-cousin ayant seulement joué à être Ajar devant le public et les médias. Notons ce trait d’humour de Gary : son nom, Gary, en russe veut dire : brûle; et Ajar … braise. On visionnera ici cette émission d’Apostrophes où Pavlowitch, après la mort de Gary, commente l’affaire après en avoir témoigné dans un livre.

Notons aussi que Gary avait déjà remporté le Goncourt pour Les racines du ciel. Il l’a ainsi, sous le nom de Ajar, remporté une deuxième fois, ce qui est interdit selon le règlement du Goncourt.

Gary se suicide le 2 décembre 1980

Mais j’en viens à Chien Blanc.

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L’action de ce roman-récit se déroule (pour l’essentiel) aux États-Unis, en Californie.  Gary y a longtemps été diplomate et est à cette époque l’époux de la comédienne Jean Seberg (1938-1979), très impliquée dans les combats des Noirs américains pour la reconnaissance de leurs droits et notamment des Black Panthers. En toile de fond, en 1968, la lutte pour les droits civiques, les révoltes et l’assassinat de Martin Luther King.

« Derrière chaque Noir qui brûle, viole ou assassine, écrit-il, il y a le crime des Blancs, notre crime. Nous les entassions dans des bateaux infâmes, nous les enchaînions à fond de cale dans l’ordure, sans air, si bien que cinquante pour cent de la « cargaison » crevait souvent en route…»

Cet antiraciste, on l’a vu, s’est frotté il y a peu à l’histoire sanglante et impitoyable; il y a pris part, a connu le prix d’un engagement qu’on pouvait payer de sa vie. Mais des quartiers cossus où il observe le militantisme en appui aux Noirs, il voit des choses qui le désolent et les dit. « Je sais, dit-il, qu’il y a dans les ‘bons camps’ autant de petits profiteurs et de salauds que dans les mauvais ».

Dans la haute société où il assiste à des réunions militantes, il voit parfois un  «racisme à l’envers» et «une fraternité authentique : celle de la connerie ». Et de ces millionnaires militants «qui ne risque[nt] même pas un coup de pied au cul», il dira : «ça ne fait même pas Panthère Blanche, mais caniche de salon qui pisse sur le tapis ».

Le champion fabulateur qu’est Gary devient dans Chien Blanc une sorte de journaliste décrivant l’actualité et mesurant la distance qui sépare parfois les vertueuses convictions proclamées et les actes. S’il sait très bien à quel point il est facile de se tromper, il se méfie aussi du manichéisme, d’où qu’il sorte, et sait avec quelle facilité on peut, notamment par bonne conscience aveugle, devenir complice des injustices qu’on veut ou qu’on prétend combattre.

Dans un fort beau texte portant notamment sur ce livre, Julien Roumette écrit : «Ce qui est vraiment inquiétant, [dit Gary] c’est quand des idéalistes dont la bonté et l’humanité personnelles ne font aucun doute basculent dans l’injustice et la violence. Gary montre comment des discours bien pensants antiracistes, comme certains de ceux véhiculés par des vedettes ou des producteurs d’Hollywood, conduisent à légitimer un racisme retourné, sans se rendre compte qu’ils achètent leur bonne conscience à un prix élevé. De nombreuses scènes du livre décrivent des conversations tendues, où le narrateur contre des postures, des formules qui passent pour positives et nobles et dont il montre que les conséquences ou les présupposés sont moralement inacceptables, ouvrant la porte à toutes les manipulations. Dans Chien blanc, les plus retors et crapuleux parmi les militants exploitent sans scrupule la mauvaise conscience de leurs soutiens blancs, dans ce qui est moins une fraternité dans la lutte qu’une forme d’escroquerie : « Le mot d’ordre des activistes est d’utiliser les Blancs sympathisants, mais de ne jamais oublier qu’ils sont des ennemis. Gaming whitey, cela s’appelle.  (Chien blanc, p. 134)[1]».

Dans un autre ouvrage posthume (L’affaire homme), Gary mettra en garde contre une prétention à une idéale et sans tache vertu portée par certains qui sont persuadés de «détenir le monopole de la vérité » et contre le danger de totalitarisme, de néo-fascisme et d’aveuglement que nourrit une recherche de perfection jointe à une méconnaissance de la réalité portée par la «  télévision, [et le] divertissement» qui signent un « triomphe du prêt-à-porter» mental.

Mettez Internet là-dedans et voyez le résultat… On sacrifierait sans doute vite bien des gens sur l’autel de la vertu…

Mais c’est bien aussi d’un chien qu’il va être question dans ce livre. Un berger allemand qui entre dans la vie de Gary, grand amoureux d’animaux, quand son chien Sandy revient d’une fugue accompagné de ce nouvel ami. «C’était un chien gris avec une verrue comme un grain de beauté sur le côté droit du museau et du poil roussi autour de la truffe (…). C’était un berger allemand. Il entra dans mon existence le 17 février 1968 à Beverly Hills, où je venais de rejoindre ma femme Jean Seberg, pendant le tournage d’un film. »

Gary le baptisera Batka, ce qui veut dire : petit père, en russe. C’est une bête attachante, intelligente, douce. Mais pas avec tout le monde. Quand un ouvrier Noir vient pour effectuer un travail chez Gary, Batka devient méchant et veut s’en prendre à lui, « l’écume à la gueule, dans un paroxysme de haine».

Batka est un chien blanc, un «white dog», un de ces chiens qu’on dressait autrefois pour pourchasser les esclaves en fuite et que des racistes continuent de dresser pour haïr les Noirs et les agresser. Certains préconisent de l’abattre.

Mais Gary le confie plutôt à un dresseur de chiens Noir appelé Keys. Il veut faire désapprendre son racisme à son chien raciste. Après tout, écrit Gary « le seul endroit au monde où l’on peut rencontrer un homme digne de ce nom, c’est le regard d’un chien.  (p. 152)» et on peut à la fois avoir  «l’amour des chiens et l’horreur de la chiennerie » (p. 182).

 « Je suis en train de me rendre compte, écrit-il, que le problème noir aux États-Unis pose une question qui le rend pratiquement insoluble : celui de la Bêtise. Il a ses racines dans la plus grande puissance spirituelle de tous les temps, celle de la Connerie ».

La solution reste sans doute, pour Gary, l’éducation, différente du dressage. « Là où il y a la haine, il n’y a pas d’éducation, il y a dressage. »

Mais le contexte social pèse contre elle de tout son poids. «J’appelle ‘société de provocation’ toute société d’abondance et en expansion économique qui se livre à l’exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu’elle provoque à l’assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu’elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit.»

Et notre chien Blanc?

Keys ne l’éduquera pas : il le dressera et … il deviendra un Chien Noir, s’attaquant à Gary parce qu’il est Blanc, l’antiracisme générant du racisme.


[1] Julien Roumette, «Gary et Guilloux francs-tireurs des années soixante-dix.Ok, Joe ! et Chien blanc», Littérature, 70, 2014, pp. 103-118.

Normand Baillargeon est un philosophe qui a écrit, dirigé, ou traduit et édité plus d’une soixantaine d’ouvrages traitant d’éducation, de philosophie générale ou politique, d’art et de littérature et d’enjeux sociaux d’actualité. En plus d’articles académiques, il publie régulièrement des chroniques pour divers journaux et revues. Il est en ce moment chroniqueur en éducation au quotidien Le devoir.

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