Nuits d’Afrique, nuits noires, nuits blanches

Certaines rencontres peuvent donner lieu à des collisions. Dire cela, c’est aussi dire qu’il faut au moins accepter le risque de la rencontre.
Photo de Jack Taylor via Unsplash

J’apprenais jeudi dernier que Mélissa Lavergne, percussionniste bien connue, avait été choisie comme porte-parole de la prochaine édition du Festival International Nuits d’Afrique. J’ai pris connaissance de cette nouvelle au moment où le comédien d’origine rwandaise Michel Mpambara rendait hommage à la musicienne pour son talent et la diversité qu’elle incarne dans son travail, tout en félicitant Lamine Touré, fondateur de l’événement, pour ce “coup de génie”.

Connaissant un peu le parcours de cette artiste hors-pair, j’ai partagé l’enthousiasme de Michel Mpambara, alors que dans mon esprit germait l’idée qu’il allait peut-être se trouver quelques individus pour se fâcher un peu.

Ça n’a pas tardé. Le cérémonial habituel s’est mis en place. En quelques minutes, la page Instagram du festival était prise d’assaut par quelques poignées d’intervenants mécontents. Sur Twitter, les commentaires caustiques commençaient à apparaître. Dans bien des cas, il ne s’agissait pas de propos de personnes qui estiment subir une injustice et qui demandent réparation. Dans ces épisodes d’indignation collective, on peut voir un nombre étonnant de personnalités publiques, des artistes, des comédiens, des comédiennes, voire même des journalistes, qui ont une influence notable sur les médias sociaux et qui arrivent de tous les côtés pour se joindre au défilé afin de prendre part à la contestation du moment.

Que fallait-il dénoncer cette fois? Mélissa Lavergne a la peau blanche et l’africanité de l’événement fondé en 1987 par Lamine Touré – qui fait aussi la part belle aux musiques du monde, notamment caribéennes et latines – devrait contraindre les organisateurs à un cadre symbolique rigide: seule une personne issue – de manière visible – de ces cultures pourrait être choisie comme porte-parole.

Comme d’habitude, l’affaire était entendue avant même qu’on entende qui que ce soit. Une musicienne blanche d’origine québécoise comme porte-parole d’un festival de musique du monde, ce serait un choix inacceptable, inconcevable, indéfendable. Nous sommes placés devant un interdit moral qui incarne une conception de la culture qui devrait nous préoccuper.

Dans un premier temps, la procession de réactions qui s’enchaînent, réglées au quart de tour, laisse supposer qu’il est inutile d‘entendre l’histoire que Lamine Touré et ses collègues des productions Nuit d’Afrique souhaitent nous proposer. Car il y avait bien là une histoire, dont l’annonce de la porte-parole n’était en fait que l’affiche.

À la limite, on peut bien trouver ce choix un peu curieux – en ce sens qu’il éveille la curiosité. Ça donne envie de poser quelques questions, notamment la première qui me vient en tête: Ah oui? Pourquoi l’avoir choisie, elle? Voilà quelque chose qui semble sortir du cadre auquel nous avons été habitués et qui peut surprendre! Pouvez-vous nous raconter un peu qui a mené à cette nomination?

Mais en jugeant ce choix inconcevable, nous disons à Lamine Touré : « Monsieur, un tel récit est interdit. Vous devez créer à l’intérieur du cadre que nous avons déterminé et si vous tentez d’en sortir, vous commettez une faute. »

Quelle est donc cette histoire inadmissible? Ma collègue Catherine Richer en a rapporté les grandes lignes sur les ondes d’Ici Première la semaine dernière au 15-18, propos qui ont aussi fait l’objet d’un texte publié sur le site de Radio-Canada. Je vais les citer au long.

Mélissa était déjà là, à jouer des percussions au tout début du Festival. C’est une enfant de Nuits d’Afrique. Je ne vois pas sa couleur. Je vois une musicienne avec du cœur qui fait partie de la grande communauté des artistes des musiques du monde de Montréal. La musique rapproche les gens, leur permet de partager des émotions. Elle ouvre les horizons. C’est ce que j’ai toujours voulu et c’est ce que je veux encore. Je comprends les gens qui ont vu un manque de sensibilité dans notre choix, mais nous poursuivons tous le même objectif : celui d’un monde plus inclusif et plus ouvert.
– Lamine Touré

En somme, voilà un artiste engagé dans une démarche sérieuse et authentique, qui nous dit pour l’essentiel: voyez le cadre créatif qui est le nôtre, le territoire de possibilités que nous avons défriché au fil des ans. C’est dans ce jardin que cette nomination nous semble concevable, acceptable et même bénéfique. C’est simplement le fruit de notre travail que nous récoltons et que nous souhaitons partager avec vous. C’est ce que nous voulions accomplir et c’est ce à quoi nous sommes parvenus.

Le récit de Mélissa Lavergne s’inscrit aussi dans cette histoire qui nous est racontée. Écoutons ce qu’elle avait à nous dire.

Du plus loin que je me souvienne, mes expériences musicales ont toujours été liées aux Productions Nuits d’Afrique. C’est au mythique Balattou que j’ai si souvent attendu l’heure de mes performances aux côtés du bienveillant Lamine Touré. J’étais si jeune et je voulais tout voir, tout entendre, tout comprendre, tout jouer. Touré m’a ouvert les bras, comme on accueille un cousin, une tante, un ami, une sœur. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours profondément aimé la famille des Nuits d’Afrique et je l’ai aussi toujours admirée. Volontaire et généreuse, elle travaille d’arrache-pied depuis maintenant trente-six ans pour que résonnent chez nous les rythmes du monde, avec en toile de fond, ce désir profond que se rencontrent les membres des différentes communautés culturelles. – Mélissa Lavergne

Cette histoire que nous livre la musicienne mérite d’être longuement méditée. 

Sa démarche, sa quête créatrice, repose sur un engagement profond et sincère, qui dépasse de loin le strict fait de pouvoir interpréter parfaitement une partition: elle souhaite comprendre le monde qui l’entoure, s’inscrire de bon droit dans un giron culturel où elle a été accueillie. Elle met en pratique, de manière tangible et organique, la diversité, les métissages, les rencontres. C’est là une expérience de vie, voire un mode de vie, qui lui permet de livrer un témoignage unique et loin d’être banal. 

Je ne sais pas si on réalise à quel point cette levée de boucliers face à ces récits et ces engagements nous place devant une conception étroite et inquiétante de la culture. 

Des créateurs et collaborateurs de longue date – Lamine Touré et Mélissa Lavergne – nous invitent de bonne foi à les suivre dans une démarche de rencontre, de métissage et de mise en valeur de la diversité et nous refusons le voyage qu’ils nous proposent. Nous substituons notre méfiance à leur confiance.

Ils nous suggèrent quelque chose d’étonnant, ils nous demandent d’accepter une certaine forme de surprise. Ils nous disent: “Attendez, vous allez voir ce que vous allez voir!” Et nous refusons d’être étonnés ou surpris. Nous refusons leur ouverture, même, le temps d’entendre leur histoire. Nous refusons cette suspension temporaire de notre jugement sans laquelle toute surprise devient impossible. 

Ces créateurs posent même comme garantie, comme si c’était nécessaire, des années de collaboration et de travail sérieux, qui vont bien au-delà de la simple acquisition de compétences techniques. Mélissa Lavergne s’est engagée dans une rencontre, un vécu, une démarche humaine consistante et fructueuse. En la présentant comme porte-parole, les organisateurs nous disent essentiellement : “Voilà, tu peux parler avec nous, tu peux parler pour nous, nous pouvons nous identifier à toi, ton histoire fait partie de la nôtre”. 

En refusant cette possibilité, nous répondons: “Désolé, mais c’est impossible. Selon notre conception de la culture, tu es éternellement confinée à une case qui est la tienne, assignée à ta naissance et en fonction de ta couleur, et tu ne dois pas pouvoir en sortir.”

Comme on le sait, Mélissa Lavergne a elle-même choisi de se retirer de l’affiche. Je la comprends parfaitement. Accepter de porter la parole est une chose, devenir un paratonnerre en est une autre. 

Il me semble aussi tout à fait dans l’ordre des choses qu’une proposition artistique puisse créer un choc et des discussions animées. Certaines rencontres peuvent donner lieu à des collisions. Dire cela, c’est aussi dire qu’il faut au moins accepter le risque de la rencontre.

Pour l’heure, la disparition de cette porte-parole fait en sorte que la parole qui aurait pu être portée s’est tout bonnement effacée avec la musicienne. Difficile de voir, dans ce silence, un dialogue fécond.

Simon Jodoin est auteur, chroniqueur et éditeur. Après des études en philosophie et en théologie à l’Université de Montréal, il a pris part à la réalisation de divers projets médiatiques et culturels, notamment à titre de rédacteur en chef du magazine culturel VOIR. Il est désormais éditeur de Tour du Québec et chroniqueur régulier au 15-18 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Il est l'auteur du livre Qui vivra par le like périra par le like, un témoignage au tribunal des médias sociaux.

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Commentaires (4):

  1. Jean-Guy Thibodeau

    mai 31, 2022 at 2:26 pm

    Réflexion toujours aussi brillante et pertinente, merci.

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  2. Lynn Vallières

    mai 31, 2022 at 8:14 pm

    C’est Johnny Clegg qui doit se retourner dans sa tombe!

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  3. PBarette

    mai 31, 2022 at 8:14 pm

    Vous dites: « Je ne sais pas si on réalise à quel point cette levée de boucliers face à ces récits et ces engagements nous place devant une conception étroite et inquiétante de la culture ». Mais peut-être justement ne s’agit-il plus de culture, mais de morale.

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  4. MCB

    juin 4, 2022 at 11:34 am

    Merci Simon Jodoin d’ouvrir sur une réflexion profondément éthique qui écrase cette position morale bien étroite et pauvre en argument.

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