Qui a le droit de parler d’éducation… et de bien d’autres choses?

Le débat autour de la légitimité de la parole cache une lutte de pouvoir entre des clans présumés antagonistes
Photo: Jason Rosewell via Unsplash

Le cri du cœur de Gregory Charles au sujet de notre système scolaire a fait couler beaucoup d’encre la semaine dernière. La controverse s’est même invitée sur le plateau de Tout le monde en parle, dans un face à face entre l’artiste-éducateur Gregory Charles et le philosophe Normand Baillargeon.

Le débat entre les deux hommes était instructif et respectueux. Sans surprise, les commentaires sur les réseaux sociaux étaient un peu plus manichéens: «Gregory Charles est un premier de classe insupportable qui prend ses lubies pour des vérités » ; « Normand Baillargeon est un intellectuel déconnecté du terrain, qui revendique un monopole sur la question de l’éducation, alors que je sujet concerne toutes les citoyennes et tous les citoyens ».

Cette petite controverse remet à l’ordre du jour l’enjeu de la légitimité des prises de parole. Qui est autorisé à se prononcer sur quoi, et en vertu de quel pouvoir? Le pouvoir qui lui est conféré par le savoir? L’expérience? Le statut? Le vécu? Le pouvoir de la représentativité, celui que lui a délégué le groupe qu’il est censé représenter (électeurs, employés, élèves, parents, etc.)?

Légitimité d’expertise

Les acteurs scolaires utilisent souvent l’exemple des médecins : pourquoi tout le monde se sentirait habilité à donner son avis sur l’éducation, alors que le débat sur la santé serait réservé aux experts et aux spécialistes?

Ce n’est pas entièrement faux, mais la réalité est qu’aucune institution n’est à l’abri des gérants d’estrades — une catégorie fourre-tout dans laquelle on entasse des complotistes et des piliers de bar qui parlent à travers leur chapeau, mais également des contrepouvoirs légitimes et autres gardes fous nécessaires en démocratie.

La gestion de la pandémie en est un exemple parfait : la valse-hésitation du gouvernement aidant, tout un chacun avait son mot à dire sur l’efficacité des vaccins, des masques et du confinement.

Le milieu journalistique n’est pas en reste : au nom d’une lutte justifiée contre la désinformation, la concentration et la convergence, les médias alternatifs se multiplient, pour le meilleur et pour le pire. On a ainsi vu apparaître des journaux indépendants rigoureux, mais également des journalistes autoproclamés qui se sont donné pour mission de nous révéler ce qu’on nous cache, quitte à tordre, à exagérer ou à inventer des faits.

Légitimité de statut

Plus récemment, c’est le milieu culturel qui s’est emballé, dans la foulée des affaires SLAV et Kanata et du débat sur l’appropriation culturelle. Des programmes de subvention reposent désormais sur la prémisse suivante :  seules les personnes ayant vécu les souffrances et leurs descendants auraient la légitimité pour mettre en scène, incarner, valider et raconter des pans de l’histoire. Suivant la même prémisse, les acteurs issus des minorités sexuelles, ethniques et autres devraient avoir préséance et se voir attribuer en priorité les rôles correspondants à leur groupe de référence.

Dans le même ordre d’idées, et pour corriger ce qu’ils considèrent comme un déficit de légitimité, certains professeurs préfèrent recourir à des conférenciers issus du groupe concerné quand il s’agit de traiter de sujets dits sensibles (une pratique à ne pas confondre toutefois avec le recours à des témoignages visant à illustrer les éléments plus théoriques de leurs cours).

Invité à s’expliquer sur l’affaire Lieutenant Duval, l’an dernier, le recteur de l’université d’Ottawa avait déclaré en substance qu’un groupe dominant n’avait pas la légitimité pour décider de ce qui est considéré offensant par un groupe dominé.

Quand on est issu d’un groupe dit minoritaire, il nous arrive même d’être invités, à notre corps défendant, à décerner des certificats de légitimité à des membres du groupe dit majoritaire ou dominant, qui souhaitent une forme de bénédiction : « je voudrais être votre allié, mais suis-je légitime? ».

Même la magistrature peut être contestée dans sa légitimité quand un jugement impopulaire est prononcé. Dans l’affaire Ward contre Jeremy, des voix se sont élevées pour rappeler que le légal, le juste et le légitime ne sont pas synonymes, et que Jeremy a été victime d’un traitement cruel et injuste, même si la Cour Suprême a conclu qu’il ne s’agissait pas d’un traitement discriminatoire.

Qu’est-ce que la légitimité?

Quand un mot est un peu trop souvent convoqué au parloir, il est sage de revenir dans la chambre à coucher où il a été conçu, l’étymologie, avant d’interroger les dictionnaires et quelques auteurs ayant théorisé le concept.

Le terme légitime vient du latin Légitimus, qui désigne ce qui est fixé par les lois, conforme aux lois.

Dans la plupart des dictionnaires consacrés aux notions philosophiques, il englobe ce qui est « conforme non seulement aux lois mais aussi à la morale, à la raison ».

Max Weber, sociologue et économiste allemand, a identifié trois formes de légitimité :

  • la légitimité rationnelle-légale, qui est associée à la fonction que l’on occupe (policier, juge, etc.);
  • la légitimité traditionnelle, qui nous vient de notre filiation par exemple ou d’une tradition ancestrale considérée incontestable (patriarches, anciens  et chefs spirituels dans certaines communautés) ;
  • la légitimité charismatique, que des individus tirent de leur valeur exemplaire et de leurs qualités exceptionnelles (les grands tribuns, les grands sages).  

Des courants plus critiques de la sociologie (l’école de Bourdieu notamment) considèrent par contre que toutes ces formes de légitimité sont arbitraires, et ne servent qu’à justifier l’exercice du pouvoir. En d’autres termes, ceux qui revendiquent une légitimité d’expertise ou de statut ne feraient que protéger leurs privilèges et imposer une conception réductrice de ce qu’est une parole légitime.

Légitimité officielle et légitimité sociale

Dans nos démocraties modernes, la légitimité officielle, qui repose sur le droit ou l’autorité, devrait pouvoir cohabiter avec la légitimité sociale, celle des citoyens ordinaires. On reconnait aujourd’hui plusieurs façons d’asseoir sa légitimité dans les débats publics entourant des questions d’intérêt général, comme l’éducation ou la santé : le statut, l’expérience, la connaissance ou encore le fait d’être préoccupé par l’enjeu.

Depuis une trentaine d’années, les démocraties occidentales ont d’ailleurs mis en place des dispositifs participatifs pour contrer la désaffection politique, ce qui a donné naissance aux citoyens experts, qui collaborent avec les spécialistes et les acteurs institutionnels dans la gestion des affaires de la cité (comités de citoyens et d’usagers, consultations publiques, patients-partenaires, etc).

Au même moment, le monde de la recherche a été poussé par les organismes subventionnaires à favoriser la recherche-action et la co-construction de savoirs avec les acteurs sur le terrain.

Ces pratiques soulèvent toutefois des critiques et des inquiétudes. On craint par exemple que les comités d’usagers et autres instances consultatives servent de paravent et d’alibi, l’expérience et le vécu n’ayant pas le même poids que l’expertise dans le processus décisionnel, et que la voix des usagers soit étouffée par celles des experts et des décideurs.

Quant à la recherche-action, on lui reconnait l’avantage de soumettre les chercheurs à l’épreuve du terrain, et de traiter les acteurs sociaux comme des collaborateurs et non comme des cobayes. Mais on entrevoit aussi le risque d’être instrumentalisé par les acteurs économiques, de soumettre l’université aux diktats du marché et d’invalider la recherche fondamentale, jugée moins « utile ».

Méfiance et lutte de pouvoir

Ce débat autour de la légitimité de la parole des uns et des autres cache en réalité une lutte de pouvoir entre des clans présumés antagonistes : les sachants et les agissants, les puissants et les vulnérables, ceux qui vivent les problèmes et ceux qui les analysent, le plancher des vaches et les pelleteux de nuages, ceux qui décident et ceux qui subissent, etc.

Mais il traduit également un malaise dans notre rapport au savoir et notre aversion pour tout ce qui pourrait passer, à tort ou à raison, pour de l’élitisme.

Il reflète notre difficulté à établir une hiérarchie entre les faits et les perceptions, les pratiques éprouvées et transférables, d’une part, et les solutions extrapolées à partir d’une expérience personnelle, d’autre part.

Il exprime enfin une méfiance envers les représentants des institutions, soupçonnés de verser dans la bureaucratie ou le corporatisme : ceux dont les savoirs ont été sanctionnes par des diplômes ou d’autres formes de validation officielle sont mis au défi par ceux qui parlent avec leurs tripes, leurs intuitions, leur intelligence émotionnelle ou leur vécu (les produits de l’école de la vie).

Cette méfiance est d’autant plus grande que les spécialistes ne sont pas infaillibles, font parfois des erreurs de diagnostic ou proposent des remèdes inappropriés (en éducation, en santé, en finance, en aménagement du territoire et dans divers domaines).

Tous légitimes, alors? Oui, mais dans la complémentarité, chacun selon ses forces, son rôle, sa pertinence… et ses limites.

À l’heure où nous sommes toutes et tous sollicités, voire sommés de donner notre avis, au mieux en faisant une déclaration publique, au moins en likant les déclarations des autres, le principe de précaution est de mise. « Je n’ai rien à dire sur le sujet… rien de plus pertinent ou de plus substantiel que ce que vous pourriez recueillir en interviewant des passant sur le trottoir…» Voilà une phrase qui peut parfois nous épargner des controverses inutiles et éprouvantes, sans rien nous enlever de notre pertinence et de notre légitimité sur d’autres terrains.

Rachida Azdouz est psychologue, autrice et chroniqueuse. Chercheure affiliée au LABRRI, son programme est modeste : résister aux injonctions, surveiller ses angles morts, s'attarder aux frontières et poursuivre sa quête.

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