Deux solitudes, deux nationalismes

Progressiste et émancipateur pour certains, conservateur et opprimant pour d'autres, le nationalisme québécois a deux identités distinctes.
Photo: Laurent Bélanger

Il y a deux semaines, mon ami et collègue Simon a publié un billet fort remarqué en réponse à une chronique de Vanessa Destiné parue dans La Presse. Ce passage, en particulier, touchait à quelque chose d’essentiel: 

« Après tout, c’est bel et bien un désir d’universalisme et de justice sociale qui s’exprimait naguère à travers de telles oeuvres [L’Osstidcho]. Il y avait, dans cet événement en particulier et dans l’ambiance culturelle en général, une lutte pour la liberté d’expression – corollaire d’une langue commune et d’une éducation publique, ainsi qu’une résistance sans compromis contre la domination des puissants, le colonialisme, le racisme et toutes les formes d’injustices. »

Je n’étais pas là en 1968 pour assister à L’Osstidcho, mais l’esprit que Simon décrit s’accorde bien avec ma conception de l’époque: un idéalisme effervescent à vocation universelle, qui s’incarne tant dans les productions culturelles que dans le nationalisme politique. C’était l’époque de l’Expo 67 et de l’ouverture du Québec sur le monde. 

Ironiquement, le fameux essai de Pierre Vallières dont-on-ne-peut-plus-prononcer-le-nom, publié en 1967, proposait lui aussi une vision très idéaliste et universelle du nationalisme québécois et de la marche vers l’indépendance, à des années-lumières du racisme qu’on attribue parfois à son titre. Dans la préface que Vallières a publiée pour la réédition de 1994, il résume cet esprit dans un paragraphe :

« Dans la conception révolutionnaire et progressiste de l’indépendance, c’est la collectivité dans son ensemble, pluraliste, pluriclassiste, pluriethnique, pluriconfessionnelle, pluriculturelle, plurilinguistique, qui fonde la souveraineté et l’autodétermination de la nation politique. Celle-ci est librement définie et voulue par les nations, communautés et groupes sociaux qui la constituent, à travers la construction communautaire d’un projet de société forcément décentralisé et pluraliste. Tel était le projet de la gauche des années soixante, dont Nègres blancs d’Amérique et le FLQ furent, à l’époque, les promoteurs. Tel devrait être aujourd’hui le projet des forces démocratiques, car ce serait pour elles agir en conformité avec leurs principes: donner priorité dans le Québec du XXIe siècle aux droits sociaux, politiques et culturels de tous les citroyeux égaux du Québec, plutôt qu’aux seuls droits linguistiques de la majorité ethnique ‘de souche’. » 

Pour Vallières, l’autodétermination de la nation politique représentait donc un projet radicalement ouvert, égalitaire et inclusif; une quête révolutionnaire et décoloniale, indissociable de la justice sociale. Un idéal fondamentalement « pluraliste ». Cet absolutisme n’était pas nécessairement représentatif de tout le camp nationaliste progressiste, mais il incarnait certainement un pôle.

Avec un peu moins d’exaltation (et de terrorisme), c’est la vision que j’ai longtemps eue du nationalisme québécois : un mouvement d’émancipation sociale, politique et économique, fondamentalement pacifique et tolérant, qui rêvait, peut-être naïvement, de bâtir une société idéale. Il faut reconnaître et rendre justice à cet héritage – encore vivant à l’époque du référendum de 1995 – et résister à la tentation de le travestir rétroactivement en projet xénophobe de « personnes blanches » d’une autre époque.

Dans les paragraphes suivants de sa préface de 1994, Vallières met toutefois en garde contre une autre version du nationalisme, dont il se distancie avec force :  

« Quoi qu’en disent les ténors néo-libéraux du nationalisme québécois des années quatre-vingt-dix (…) les idées d’État-nation, d’unilinguisme et d’intégration ethnique dont ils se réclament, les conduisent à privilégier l’État culturellement homogène et à pratiquer une sorte d’apartheid linguistique et même social qui les empêche de faire reposer le projet de sécession du Québec sur un véritable consensus ‘national’ entre toutes les parties concernées, c’est-à-dire dans le cas singulier du Québec: la majorité francophone, la minorité anglophone, les peuples autochtones et métis, les communautés juive, italienne, noire, asiatique, etc. Voilà d’ailleurs pourquoi le risque reste grand au Québec de voir le nationalisme des francophones ‘pure laine’ se pervertir en une forme dégénérative, xénophobe ou raciste, du sentiment populaire

Ainsi, il y a près de 30 ans, Pierre Vallières définissait les contours d’un nationalisme homogénéisant, fondé sur l’idée d’État-nation, d’unilinguisme et d’intégration ethnique, qu’il n’hésitait pas à qualifier de xénophobe ou de raciste. (Il ne s’agit pas ici de slogans wokes maladroitement empruntés à des campus américains le mois dernier, mais des propos d’un ex-leader du FLQ de 56 ans, homme blanc francophone « de souche », qui s’exprimait en 1994.)

Puis vint le référendum de 1995 et la fameuse phrase de Jacques Parizeau. Puis, à partir de 2001, la crise des accommodements raisonnables qui a culminé en 2007. Puis, en 2011, des premiers appels à réduire l’immigration. Puis, en 2012, un scandale manufacturé autour de la viande halal, directement emprunté à Marine Le Pen. Puis vint le projet de citoyenneté québécoise, qui aurait interdit aux non-francophones de se porter candidats aux élections. Puis l’interdiction du turban au soccer. Puis la Charte des valeurs du PQ. Puis la Loi sur la laïcité de la CAQ. 

Et c’est ainsi qu’au fil des ans – et en particulier depuis 15 ans – on a vu se développer et s’incarner politiquement le genre de nationalisme « culturellement homogène » que Vallières redoutait, promu par des gens qui se présentaient eux-mêmes comme conservateurs.

Sans surprise, l’essor de ce nouveau courant ne s’est pas fait sans heurts. Il ne s’agissait pas d’une évolution banale mais d’un changement de cap qui a suscité des réactions viscérales. Les familles politiques ont été rebrassées. Des indépendantistes convaincus se sont publiquement distancés du virage. Françoise David a dénoncé une « caricature d’un nationalisme fermé et frileux que l’on croyait disparu depuis l’ère Duplessis ». À propos de la Charte des valeurs, Yvon Rivard a écrit que l’épisode lui avait rappelé qu’il était « plus indépendantiste que nationaliste, plus épris de justice sociale que d’affirmation identitaire ». L’électorat plus jeune, jadis acquis au PQ, a largement changé de camp

Aujourd’hui, en plus des deux solitudes du Canada, on trouve donc deux nationalismes au Québec. Le mot suscite la méfiance et ne veut plus dire la même chose pour tout le monde, qu’on s’en réclame ou non. 

Pour plusieurs, incluant certains qui ont pris le virage identitaire, le nationalisme québécois demeure un mouvement fondamentalement progressiste et émancipateur. Pour d’autres, notamment les plus jeunes marqués par la dernière décennie, le nationalisme est assimilé à un mouvement conservateur visant l’hégémonie culturelle de la majorité francophone historique. Si le nationalisme québécois des années 60 et 70 faisait écho au mouvement américain des civil rights, le nationalisme québécois des années 2000 et suivantes a davantage été associé aux mouvements nativistes en France, aux États-Unis, et ailleurs.

Il s’ensuit que le bien-fondé des accusations de xénophobie visant parfois le nationalisme québécois varie selon qu’on s’adresse au projet pluraliste d’origine, ou au nativisme homogénéisant qui s’est imposé au cours des 15 dernières années. Bien sûr, les deux camps rejetteront l’étiquette. Mais dans le premier cas, le reproche est foncièrement invalide, alors que dans le second, il est assurément plus recevable (du moins si l’on en croit Pierre Vallières).

En cette année électorale, il est probable que la question du nationalisme occupe encore beaucoup d’espace dans nos débats publics. Les oppositions et divergences d’opinions – même profondes – sont inévitables. Cela dit, il sera sans doute possible de limiter la confusion et les conflits inutiles en précisant de quel nationalisme on parle, et en évitant d’amalgamer tous ses partisans – ou tous ses détracteurs – en blocs monolithiques, peu importe leur couleur. 

Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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