Non, il n’y a pas d’équilibre à trouver entre écologie et économie

Notre prospérité doit être subordonnée aux limites écologiques 
Photo: Kelly Sikkema, via Unsplash

À l’occasion de la campagne électorale de 2018, Philippe Couillard avait fameusement promis qu’il n’était « pas question de sacrifier des jobs » pour protéger le caribou forestier. 

Je ne sais pas d’où venait la ligne, mais le message était clair: pour le PLQ de l’époque, le développement économique passait avant toute autre considération. Il fallait créer des jobs et accroître le PIB; on s’occuperait d’écologie ensuite. 

Quatre ans plus tard, François Legault a aussi eu l’occasion de s’exprimer sur le thème récurrent des caribous et des jobs au Québec. Mercredi dernier, dans le cadre d’une chicane sur la compétence constitutionnelle en matière de cervidés, il a déclaré qu’il fallait « trouver un équilibre » entre la protection du caribou et les emplois. 

Si la ligne de M. Legault peut sembler meilleure que celle du PLQ d’antan – la notion d’équilibre paraît toujours raisonnable, pragmatique et appropriée – elle nous invite encore à faire fausse route. En réalité, on ne peut plus chercher à « équilibrer » les considérations écologiques et économiques. 

C’était peut-être vrai à l’époque de l’économie du cow-boy, quand on croyait encore que les ressources et la capacité de régénération planétaires étaient sans limites. Mais ce n’est plus le cas maintenant. Il faut protéger la maison (en grec ancien, éco signifie maison) avant de chercher à en tirer plus de profits. Il faut désormais faire passer l’écologie avant l’économie et se méfier de ceux qui vendent la croissance verte comme moyen d’avoir le beurre et l’argent du beurre. (Certains assimilent déjà l’idée de croissance verte à une fake news.)

Ce n’est pas moi qui le dis. C’est l’Agence européenne pour l’environnement. C’est Julia Steinberger, une des auteures du dernier rapport du GIEC. C’est Partha Dasgupta, professeur émérite à Cambridge. C’est Jean-Marc Jancovici. C’est Jason Hickel. C’est Kate Raworth et son économie du beigne. Ce sont 11 000 scientifiques. Et plein d’autres encore.

Tous disent la même chose: l’économie du 21e siècle doit être subordonnée aux limites écologiques. La croissance doit être subordonnée à ces limites. Notre prospérité doit être subordonnée à ces limites. Plusieurs plaident pour une forme de décroissance.

Ces prescriptions limpides sont toutefois à l’opposé du discours politique et économique ambiant, qui parle plutôt de protéger la planète… tant que c’est bon pour l’économie.

Alors on maquille en vert un 3e lien essentiellement brun foncé. On subventionne le transport aérien régional (alors que la France cherche à l’interdire). Et quand Gabriel Nadeau-Dubois implore le Premier ministre de prendre la crise climatique au sérieux, M. Legault répond essentiellement : oui, mais il faut d’abord créer plus de richesse… Dommage, la CAQ pourrait faire tellement mieux.

M. Legault peut toutefois se consoler en se disant qu’il n’est pas seul. À part peut-être Québec solidaire, plus ambigu sur cette question, tous les autres partis proposent des variations sur le thème de la croissance verte, avec le PCQ comme dernier de classe. Et si tous les partis font ça, c’est parce qu’ils croient que c’est ce que veut l’électorat. Ils n’ont peut-être pas tort.

Mais, de toute façon, le problème est généralisé. Tous les gouvernements évaluent leurs politiques en analysant leurs fameuses retombées économiques, comme si leur seule raison d’être était d’accroître la richesse (quitte à la redistribuer par la suite, quand tout aura été saccagé). Alors on adopte une taxe carbone, mais on donne des exemptions aux plus grands émetteurs. On construit un REM pour traverser le pont Champlain, mais il faut payer pour prendre le train alors que le pont est gratuit pour les automobilistes. (Pendant ce temps, le péage sur le Pont de la Confédération est de $50,25 par voiture.) On prépare un Plan pour une économie verte mais on le réécrit pour éviter tout ce qui pourrait faire mal. On vend des aliments de production durable, mais ils coûtent plus cher que ceux de sources non durables. On annonce qu’on réduira nos émissions nationales de GES, alors même qu’on prévoit accroître nos exportations d’énergies fossiles. On mise sur les technologies de captage du carbone alors qu’elles sont hautement spéculatives, quand elles ne sont pas carrément contre-productives. Même le projet de loi S-5, la plus importante mise à jour de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement depuis des décennies – qui crée un droit à un environnement sain – stipule que ce droit doit être « soupesé » (en anglais « balanced ») avec des facteurs économiques… 

Cet équilibrisme touche même le mouvement ESG, censé être la conscience sociale et écologique du monde économique. Or, pour des raisons stratégiques, ces consultants et spécialistes ont décidé il y a des années de présenter leurs propositions comme source de performance supérieure pour les entreprises. Autrement dit: si vous protégez l’environnement, vous ferez de meilleurs rendements! (Le corollaire étant sans doute qu’il n’est pas question de se soucier d’écologie si ça fait baisser les profits.) Ce faisant, on limite les options envisageables, et on accepte tacitement le vieux paradigme de la maximisation des profits comme seule mission de l’entreprise et de l’investissement.  

Faut-il donc tout abandonner, désespérer, se réfugier dans le bois ou se complaire dans des utopies stériles? Non. Mais il faut regarder la réalité en face, cesser d’avaler du pablum, accepter que la transition nécessaire ne vise pas fondamentalement à nous enrichir, agir et voter en conséquence. 

Il faut investir les espaces politiques.

Il faut remplacer le PIB par un indicateur plus durable.

Il faut inscrire dans toutes les lois pertinentes — pourquoi pas dans la Constitution, tiens — que tous les projets économiques, investissements, programmes et politiques publiques sont subordonnés aux limites écologiques, et non pas équilibrés avec elles.

Il faut mettre en place des ajustements carbone aux frontières.

Il faut s’arranger, par la fiscalité ou d’autres moyens, pour que ce qui est durable soit moins cher, et ce qui ne l’est pas le soit plus.

Il faut adapter les accords de libre-échange en conséquence.

Il faut appuyer le projet de loi 243 de la sénatrice Rosa Galvez.

Il faut repenser le rôle et la mission des entreprises.

Il faut aussi améliorer nos comportements individuels, bien sûr. Mais le véritable changement doit être systémique.

Mais pourquoi devrions-nous faire tant d’efforts alors que nous pesons si peu à l’échelle de la planète? Parce que le Canada est le pays avec les émissions cumulatives par habitant les plus élevées au monde. Et parce que nous sommes les cancres du G7.

Voilà, il me semble, une bonne raison de changer de cap et de donner l’exemple. 

Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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Commentaires (2):

  1. André Chevalier

    avril 25, 2022 at 9:51 am

    On se dit en faveur de la protection de l’environnement, pourvu que ça ne nuise pas à l’Économie.
    Nous devons inverser ce paradigme. Nous devons être en faveur d’une Économie forte, pourvu que ça ne nuise pas à l’environnement.

    D’autre part, l’avenir de la planète ne fait pas partie des préoccupations des milieux financiers qui contrôlent le monde et dont les perspectives ne vont pas au-delà de dix ans (selon Mark Carney, ex gouverneur de la Banque du Canada et d’Angleterre). Seul les gouvernements démocratiques peuvent avoir une perspective à long terme qui va au-delà des intérêts financiers et devraient posséder les leviers de l’économie pour assurer l’avenir.

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