Shakespeare et un regard contemporain sur la justice

Quelle proportionnalité doit-on viser entre le crime et la peine?  Et quel rapport entre la moralité publique et la loi?
Portrait de Shakespeare par William Page - 1873

On le dit parfois, et c’est bien entendu souvent très largement juste : l’art et la littérature sont des imitations de la vie et de la nature.

On ne le dit guère, mais ce n’est pas moins vrai : il arrive aussi que la vie et la nature imitent l’art ou la littérature, ou du moins soient perçus comme tels. 

Cela se produit quand une œuvre semble nous faire mieux apercevoir ce que la réalité nous donne à contempler — et ce n’est pas un des moindres mérites de l’art et de la littérature que de nous offrir ce riche présent. Ce sera par exemple le cas quand, devant un paysage de la Provence, on verra un van Gogh.

Je me propose dans ces chroniques de suggérer des manières par lesquelles des œuvres littéraires ou artistiques aident à penser notre actualité, notre réalité, en nous la donnant à contempler de la manière dont l’œuvre de fiction la construit.

Ce qui est fascinant est que ces écrits, parfois même très anciens, parlent souvent de nous, nous parlent, et nous aident même à penser notre actualité.

Au programme cette fois, un pièce de William Shakespeare (1564-1616) intitulée : Mesure pour mesure (env. 1604)

***

Elle doit son nom au passage suivant de la Bible — et on devine déjà qu’il sera question de justice : «Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés; Car on vous jugera du même jugement dont vous jugez; et on vous mesurera de la même mesure dont vous mesurez». (Mathieu, 7.1-7.2)

L’histoire est complexe, mais il faut en avoir une idée pour apprécier ce qu’elle soulève comme interrogations et jette comme possibles éclairages sur notre actualité.

La voici donc en quelques mots.

Il était une fois Vienne, il y a bien longtemps …

Le maire de Vienne, le Duc Vincentio, est au pouvoir depuis 14 ans. Mais il doit bien constater la criminalité et la dépravation qui sévissent dans sa ville, notamment avec tous ces bordels, toutes ces prostituées et tous ces proxénètes qui y prospèrent. Certains le jugent trop doux et en partie responsable de cette situation.

Au début de la pièce, il annonce que, comme il doit voyager en Pologne, il souhaite, durant son absence, céder le pouvoir à l’austère et puritain Angelo, un homme à la probité exemplaire et reconnue. Celui-ci accepte. 

Mais c’est une ruse et Vincentio, déguisé en frère mendiant, va rester à Vienne pour observer ce qui va se produire.

Aussitôt arrivé au pouvoir, Angelo passe à l’action et il applique de vieilles lois qu’on avait oubliées. Les proxénètes, prostituées et autres libertins, paillards et dépravés redoutent ce qui s’en vient.

Un certain Claudio est alors arrêté pour avoir mis enceinte sa fiancée, ce qui est contraire au droit coutumier, et il est condamné à mort. Apprenant cela, sa sœur, Isabelle, quitte le couvent où elle est novice et devait sous peu devenir nonne, pour aller supplier Angelo d’accorder son pardon à son frère — et ainsi lui sauver la vie. Elle est accompagnée d’un certain Lucio, un jeune homme fantasque et sans scrupules qui se délecte des scandales qui secouent Vienne. Angelo reste insensible aux arguments d’Isabelle, mais il lui demande de revenir le voir le lendemain.

Elle se présente à ce prochain rendez-vous, mais cette fois elle n’est pas accompagnée : et c’est alors qu’Angelo lui fait la proposition de sauver la vie de son frère à condition … qu’elle accepte de coucher avec lui et de lui offrir sa virginité. Il ajoute que si, croyant ainsi sortir de cette situation, elle raconte que cette proposition lui a été faite, personne, de toute façon, ne la croira. 

Isabelle va voir son frère en prison pour lui raconter cette demande. Il est horrifié, mais ne comprend pas pourquoi elle accorde un si grand poids à sa virginité alors que sa vie est en jeu. Le duc, déguisé, entend leur conversation et il leur propose une manière de se sortir de cette situation qui semble inextricable. Il va s’arranger pour que ce soit Mariana, avec laquelle Angelo a rompu ses fiançailles parce qu’elle a perdu sa dot, qui couche avec lui, dans le noir, de sorte qu’il croira avoir couché avec Isabelle et épargnera Claudio. Mariana consent.

Le plan fonctionne, mais Angelo ne respecte pas sa part du marché et est tout de même décidé à faire exécuter Claudio. Le duc intervient cette fois encore et fait en sorte qu’à l’insu d’Isabelle (qui croira son frère mort), c’est la tête d’un autre condamné (mort de mort naturelle) qui lui ressemble qui est envoyée à Angelo comme étant celle de Claudio.

La nouvelle du retour du duc à Vienne commence alors à circuler. Revenu, il louange Angelo pour son bon gouvernement. Puis il écoute les accusations de Mariana et d’Isabelle, que nie Angelo.

À travers diverses péripéties que je vous épargne, et notamment le témoignage du duc qui retire son déguisement pour dévoiler son identité et confirmer les accusations de Mariana et d’Isabelle, les manœuvres et comportements d’Angelo sont finalement dévoilés. Celui-ci demande alors à être exécuté. Mais Mariana, à qui pourtant les biens d’Angelo devaient revenir à sa mort pour compenser la perte de sa dot, demande son pardon, et Isabelle se joint à lui.

Le duc les marie puis, ayant permis à Claudio libéré de retrouver sa sœur, il demande Isabelle en mariage.

Corruption, marchandisation, identité, justice et pardon 

Je soumets que cette pièce est d’une grande actualité par certains thèmes qu’elle invite à aborder, par les questions qu’elle soulève — et aussi par les réponses qu’elle suggère et qui feront réfléchir, même si on n’est pas d’accord avec elles.

J’en énumérerai quelques-uns — il y en a d’autres.

Un premier thème est bien entendu la possible corruption par le pouvoir de ceux et celles qui l’occupent et l’exercent — ce qui est parfois dû à la réputation qu’on leur attribue et qui leur rend de grands services, mais qui ne se révèle pas toujours méritée.

Voici Angelo, jouant de cette réputation et expliquant à Isabelle que personne ne la croira si elle prétend qu’il a voulu coucher avec elle pour qu’il sauve la vie de son frère : «Mon nom est sans tache, l’austérité de ma vie, mon témoignage opposé au votre et mon rang dans l’État, pèseront d’un tel poids sur votre accusation que vous étoufferez en me dénonçant et sentirez la calomnie d’une lieue.» (II, 4)

L’actualité nous donne parfois des exemples de tout cela, de ces vertueuses bonnes âmes qu’on découvre un jour coupables de ce qu’elles prétendaient combattre, ou encore de ces gens de pouvoir qu’on soupçonne ou sait être fautifs, mais que leur statut protège contre toute dénonciation — à quoi s’ajoutent pour nous ces réputations faussement entachées à la vitesse des électrons sur les réseaux sociaux.

Quant à l’intransigeance du puritain Angelo,  je pense qu’elle a sa contrepartie aujourd’hui dans bien de ces étalages de vertu qu’on observe ici et là.

Un deuxième thème frappant de la pièce est la question de savoir ce qui peut ou non faire l’objet d’une transaction marchande, et pourquoi.

Peut-on échanger une vie contre une relation sexuelle ? Changer le corps de Mariana pour celui d’Isabelle ? Bien vite, la question de la prostitution (une relation sexuelle contre de l’argent) surgit… Elle reste posée et débattue aujourd’hui encore. S’y est plus récemment ajoutée la possibilité de payer une femme pour qu’elle porte votre enfant.

Un troisième thème concerne toute la vaste question de l’identité personnelle et de la faute. Les personnages de la pièce, on l’a vu, ont de nombreuses identités, sont pluriels et pourraient dire avec Rimbaud : «Je est un autre».

Pour les spectateurs de l’époque, tout cela résonne très fort en raison de cette double identité qu’on reconnaît couramment au Roi : celui-ci est à la fois un homme tout ce qu’il y a de plus banal et de plus commun, et une entité ointe de Dieu, et en ce sens quasiment surnaturelle.

Mais le duc n’est pas le seul possédant une telle dualité :  Angelo n’est pas si pur qu’il le laisse croire ; le duc est aussi le frère mendiant ; ce qui est donné pour la tête de Claudio est en fait celle d’un autre. Et ainsi de suite.

Mais nous tous, semble dire ou murmurer Shakespeare, sommes des êtres complexes, traversés de contradictions, pétris de faiblesses. Qui, ou quoi, exactement est condamné par la justice ? La faute ? Son auteur ? Lequel ? La faute par son auteur ?

Et quelle place doit-on alors faire pour le pardon, comme ceux qui viennent clore la pièce ? À qui devrions-nous pardonner, nous sachant nous aussi complexes, fragiles ? Isabelle dira à Angelo que si lui et Claudio avaient changé de place, «vous auriez trébuché comme lui». 

Finalement, car je m’arrêterai là, un grand nombre de riches sujets de réflexion offerts par la pièce tournent autour de la question de la justice.

Voici Angelo le rigoriste : mais cette application stricte de la loi qu’il préconise est-elle juste ? La loi dit-elle vraiment, dans la lettre ou l’esprit, hors de toute autre interprétation possible, que pour sa relation sexuelle avec sa fiancée, sa presque déjà femme, Claudio mérite la mort ? Quelle proportionnalité doit-on viser entre le crime et la peine ?  Et quel rapport entre la ou une certaine moralité publique et la loi ?

Les spectateurs de la pièce, à l’époque où elle est créée, pensent à tout cela en terme chrétiens : doit-on penser en termes «d’oeil pour œil et dent pour dent», comme le préconise l’Ancien Testament, ou de mesure pour mesure, comme le préconise le Nouveau ? 

Nous ne pensons plus beaucoup en ces termes, mais nous sommes encore confrontés à ces questions.

Normand Baillargeon est un philosophe qui a écrit, dirigé, ou traduit et édité plus d’une soixantaine d’ouvrages traitant d’éducation, de philosophie générale ou politique, d’art et de littérature et d’enjeux sociaux d’actualité. En plus d’articles académiques, il publie régulièrement des chroniques pour divers journaux et revues. Il est en ce moment chroniqueur en éducation au quotidien Le devoir.

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Commentaires (2):

  1. Jacques de Guise

    avril 24, 2022 at 2:10 pm

    Comme vous vous proposez, dans vos chroniques de suggérer des manières par lesquelles des œuvres littéraires aident à penser notre actualité, notamment juridique et judiciaire, il me semble donc important de souligner que le mouvement « Law and Literature » né aux États-Unis à l’instigation du doyen Wigmore avait justement comme but initialement, par le recours à des textes littéraires, d’accroître la sagacité des juges, de les confronter à des milieux sociaux et à des situations inconnues d’eux, de les initier à une forme d’empathie. Ce qui est également le sens des travaux sur les sciences humaines effectués par Martha Nussbaum, depuis son ouvrage intitulé Poetic Justice.
    Alors que le droit a en principe pour fonction d’être une sorte de ciment social, la littérature met en scène la constatation toute simple que la cohésion n’est pas effective parce que les lois sont elles-mêmes hétérogènes ou conflictuelles. En soulevant le voile des lois, c’est-à-dire en représentant directement et concrètement la manière dont elles sont mises en œuvre dans le parcours des personnages et dans leur monde fictif, la littérature interprète, constate que les lois peuvent être hétérogènes, contradictoires, qu’elles ont une origine historique, et non nécessairement transcendantale, et qu’elles reposent, elles aussi, sur une fiction préalable, autrement dit sur un accord, voire un contrat, entre les parties qui les appliquent. Les lois, de fait, apparaissent alors comme discutables et donc relatives puisqu’elles peuvent être tantôt acceptées, tantôt transgressées, tantôt détournées.
    Dans la récupération par la littérature des questions juridiques et des affaires judiciaires, on peut voir une sorte de jurisprudence plus libre, qui tient compte de la mise en cause des normes comme de leurs contradictions. En ce sens, la littérature qui n’est pas en principe reconnue par le droit lui-même à l’intérieur de son domaine se trouve à fournir des exemples ou des comparaisons et s’exprime sur des points de doctrine comme sur des points de droit figurés par des cas.
    La littérature, en modélisant des questions de droit, en mettant en situation la règle, en interrogeant l’éthique du juge et celle du lecteur réinterroge, par-delà l’application de la règle, les limites du juste et de l’injuste.
    En terminant, il est essentiel de mentionner que l’une des conséquences les plus positives de ce rapprochement entre le droit et la littérature est certainement la reconnaissance de l’importance de la narrativité pour le droit ainsi que la prise de conscience que nos idées au sujet du droit et de la justice sont induites par des récits.

    (Commentaire fondé sur des textes écrits par Christine Baron sur le mouvement Droit et Littérature)

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    • Normand Baillargeon

      avril 26, 2022 at 11:18 am

      Je ne le savais pas: merci de me l’apprendre.

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