Le rendez-vous manqué de la CAQ avec la fierté nationale

La fierté nationale, elle est là, bien vivante, prête à cueillir. C’est ce rendez-vous que la CAQ est en train de manquer.

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) déposait cette semaine la 3e partie de son volumineux rapport dressant l’état de la question sur le réchauffement climatique. Après avoir établi les constats et détaillé les impacts, c’est désormais les solutions, qui passent par une atténuation de la demande, qui sont mises en exergue. Au Québec, c’est dans une ambiance préélectorale que nous prenons connaissance des recommandations et du sérieux avertissement qui nous est servi: on peut encore agir, mais le temps est compté et nous sommes en retard.

Je ne suis sur ces questions qu’un quidam qui lit son fil de presse et qui souhaite comprendre ce qu’on tente de lui dire. À ce titre, je constate inlassablement que nous sommes à des kilomètres de pouvoir espérer une vigueur proportionnelle à l’ampleur du défi que nous devons relever.

Simplement au cours des derniers jours, comme on a pu le voir, le projet de tramway à Québec a donné lieu à d’étranges tergiversations. Il suffit d’évoquer des voies partagées ou le début d’un commencement d’obstacles à la circulation automobile pour créer des querelles qui relèvent plus de la partisanerie que du réel souci de faire avancer un projet de transport collectif. À ce même chapitre, on apprenait la semaine dernière que le financement du transport collectif à Montréal est dans un cul-de-sac après des mois de pandémie, qui ont causé un manque à gagner insurmontable pour l’autorité régionale de transport métropolitain. Il faudrait, à ce qu’on comprend, créer rapidement un chantier de réflexion pour s’attaquer à cet enjeu. Dans Hochelaga Maisonneuve, c’est la création d’espaces verts qui cause des soucis, cette fois. Il y a une limite à ce que les villes peuvent faire, nous dit-on, et pour cette raison les élus municipaux souhaitent créer un groupe de travail conjoint avec Québec et Ottawa. On sait d’ailleurs que malgré toute la bonne volonté déployée pour conserver des milieux naturels dans le Grand Montréal, on arrive à peine à gagner du terrain sur l’urbanisation qui, elle, avance toujours plus vite.

Je tire ces quelques lignes de bribes de fil de presse collectionnées au cours des derniers jours. Ce sont les anecdotes de la semaine. Des histoires comme celles-ci, je pourrais en citer mille, qui vont de la simple désinvolture, comme dans le cas de ces fameux arbres plantés pour « racheter » les émissions créées par la construction de l’échangeur Turcot, jusqu’aux obstructions politiques concrètes et conscientes, telles que les interventions du ministère québécois des Forêts visant à bloquer la création d’aires protégées sur le territoire.

Évidemment, on pourrait analyser toutes ces affaires une par une, en long et en large, pour en cerner les tenants et aboutissants spécifiques. Présentées ainsi en vrac, elles permettent simplement de prendre conscience de l’immensité du chantier qui se dresse devant nous et de l’incroyable effort qu’il faudra déployer pour modifier en profondeur les infrastructures et nos modes de vie au cours des prochaines années. Il ne s’agit pas de poésie: c’est un exploit opérationnel et logistique gigantesque qu’on devra réussir.

Or, c’est là que je veux en venir et c’est un truisme de le dire, cet exploit ne peut dépendre que de la seule volonté des citoyens qui, encore une fois, entendront qu’ils doivent modifier leurs habitudes de consommation. Il s’agit de repenser la forme des villes et des villages, de réorganiser les transports, de modifier en profondeur les modes de production alimentaires, d’effectuer une transition énergétique, du fossile vers le solaire par exemple, et tant de choses encore qui dépassent de loin l’engagement individuel. 

En considérant ce projet titanesque, je me retrouve devant un mystère que je n’arrive pas à résoudre.

Comment se fait-il que François Legault et les élus de la CAQ qui forment le gouvernement ne parviennent pas à voir dans cette mission historique – et que nous n’avons pas le loisir de refuser – le terreau parfait pour cultiver la fierté nationale et la cohésion sociale qui sont au cœur de la proposition politique caquiste?

Il n’y a en ce moment au Québec aucune force politique ou acteur social qui profite du pouvoir d’agir et de la capacité de mobilisation dont dispose la CAQ. Nonobstant toute considération partisane, c’est un constat qui s’impose à nous: ce parti bénéficie depuis son élection d’un appui historique de la population et il est la seule instance qui pourrait à court terme arriver à rassembler des scientifiques, des groupes environnementalistes, des chambres de commerces, des industriels, des acteurs municipaux et régionaux, des personnalités du monde des affaires, de la culture, de l’alimentation, de l’agriculture ainsi que tous les autres joueurs qui devront impérativement travailler ensemble. C’est uniquement au prix d’une concertation des acteurs de tous les milieux, dans une stratégie commune et une coordination réglée au quart de tour, qu’on pourra arriver à destination.

Je reviens donc à ces principes de fierté nationale et de cohésion sociale qui sont au cœur de la pensée caquiste. L’environnement, dans son expression la plus simple et compréhensible, c’est d’abord le lieu où l’on habite et les gens qui nous entourent. Je dis souvent que les environnementalistes ne parlent pas assez des environs. Je le crois sincèrement, car c’est là tout l’enjeu. La « lutte environnementale », n’est-ce pas la sauvegarde d’un territoire dont nous sommes les dépositaires et qu’il faut chérir pour ensuite le léguer à ceux qui nous suivront? N’est-ce pas aussi la défense, des traditions, des savoir-faire, en un mot une culture, qu’on souhaite transmettre? N’est-ce pas, en plus, des inventions et des ambitions qui nous permettent d’espérer collectivement qu’il sera encore possible de vivre ici paisiblement pour longtemps encore?

Qu’est-ce qu’une nation si ces ingrédients ne se trouvent pas dans la recette qui permet d’assurer la cohésion sociale? À quoi peut bien rimer l’idée d’une « fierté nationale » si nous nous contentons d’une attitude mollassonne teintée de défaitisme devant cet incroyable défi que nous devons relever?

Chose certaine, en tout cas, on ne stimulera pas la fierté nationale si la première pièce qu’on pose sur l’échiquier consiste à prendre le citoyen pour un nono à qui on peut raconter n’importe quoi. Je suis sans cesse découragé de lire les propos du ministre de l’environnement, qui raconte maintenant sans rire que le 3e lien de Québec sera un bon moyen de lutter contre l’étalement urbain. Un autre jour, on nous dit que c’est un projet de développement durable. Il y a quelques mois, on nous disait aussi que ce même projet serait bon pour tout l’est du Québec. Que ce serait un projet carboneutre. Ou alors que ce tunnel serait nécessaire à cause des travaux prévus en 2037 sur le pont Pierre-Laporte. Et puis quoi encore? On a de la difficulté à faire voguer deux traversiers sur le fleuve et, tout à coup, en construisant le tunnel le plus large du monde entre Lévis et Saint-Roch, on améliorerait le sort des citoyens de Rivière-au-Tonnerre, Sainte-Anne-des-Monts ou Blanc-Sablon? Mais qui croit ces sornettes complètement loufoques? 

Je veux être précis: il est possible qu’il y ait un problème de transport à Québec et que les déplacements entre la rive-sud et la rive-nord du Saint-Laurent soient un enjeu à considérer. Mais par quelle sorte de prodige peut-on s’imaginer qu’on convaincra qui que ce soit avec de si mauvais arguments?

Qu’on me comprenne bien: j’utilise cet exemple du 3e lien sans vouloir amoindrir ou déconsidérer les besoins des citoyens de la capitale. C’est qu’il ne s’agit plus d’un plan de transport, c’est devenu un mythe, un discours-type ancré dans ce que je pourrais appeler l’idéologie caquiste. Le tunnel envisagé serait si large et hors norme qu’aucun tunnelier au monde n’aurait en ce moment les capacités de le réaliser. C’est quand même incroyable. Voulez-vous bien me dire ce qui se passe à Lévis pour qu’il y ait là un besoin si particulier qui nécessite d’établir un record mondial?

Je me pose donc des questions: S’il faut tenter une aventure rocambolesque, ne pourrions-nous pas faire autre chose? Si nous devions demain matin commencer à travailler sur un projet complètement inusité et démesurément ambitieux, est-ce bien ce tunnel qu’il faudrait construire?

Laissez-moi vous dire d’où je parle. Depuis quelques années, comme chroniqueur et éditeur, je parcours le Québec en long et en large. Je faisais le compte, l’autre jour. J’ai roulé 16 000 kilomètres en deux ans. J’ai rencontré des centaines de citoyens et de citoyennes. J’écoute les gens parler, je m’intéresse à leurs projets, j’essaye de raconter leurs histoires. Partout, je croise des personnes soucieuses de protéger leurs lopins de terre, des berges, des îles, des poissons, des crustacés, des oiseaux, des animaux, des insectes, des troupeaux, des bouts de forêt, des paysages, des bâtiments, des mots, des gestes, des musiques. Il n’y a là rien de titanesque. Ce sont des petites choses. Ce que je ressens, lorsqu’on me parle de l’amour de ce coin de pays — et on m’en parle tout le temps — , c’est une immense affection pour la beauté des environs. Cette affection est corollaire d’une profonde conscience environnementale. 

Évidemment, tout ce beau monde ne lit pas les rapports du GIEC et peu d’entre nous arrivons à saisir la signification d’un degré de plus ou de moins à l’échelle de la planète. Nous ne comprenons pas non plus nécessairement à quoi rime au juste tel ou tel taux d’émission de GES. Ce que nous pouvons mesurer, simplement, c’est l’importance de mobiliser nos voisins et nos amis afin de garder propre et convivial ce que nous avons en commun. La fierté nationale, elle est là, bien vivante, prête à cueillir. Rares sont ceux et celles qui ne se sentent pas convoqués à cette rencontre aussi urgente qu’historique. C’est ce rendez-vous que la CAQ est en train de manquer. Il n’est pas trop tard.

Simon Jodoin est auteur, chroniqueur et éditeur. Après des études en philosophie et en théologie à l’Université de Montréal, il a pris part à la réalisation de divers projets médiatiques et culturels, notamment à titre de rédacteur en chef du magazine culturel VOIR. Il est désormais éditeur de Tour du Québec et chroniqueur régulier au 15-18 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Il est l'auteur du livre Qui vivra par le like périra par le like, un témoignage au tribunal des médias sociaux.

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Commentaires (3):

  1. Pier-Yves Champagne

    avril 6, 2022 at 10:52 am

    A croire que la CAQ est conservatrice avant d’être nationaliste. Allez savoir.

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  2. Lorraine Mathews

    avril 7, 2022 at 2:50 pm

    Excellent texte Simon Jodoin. Vous m’auriez croisé au cours de vos périples, en vous arrêtant dans le Vieux-Rosemont, je vous aurais tenu sensiblement les mêmes propos. Soucieuse de l’environnement de vie dans lequel je vis, avec des personnes du voisinage, nous tenons à bout de bras la ruelle verte que nous avons créée il y a quelques années. Nous nous battons pour la transformation de l’avenue Bourbonnière qui, de Notre-Dame à Rosemont, sert de voie de transit et sur un tronçon de laquelle, pendant trois ans, on a fait rouler les autobus du circuit Pie-IX, avec comme maigre consolation que nos demandes et nos efforts de mobilisation des 15 dernières années déboucheraient sur sa transformation en véritable rue résidentielle, rétrécie, végétalisée et avec piste cyclable. À l’automne, les élections ont amené à la gouvernance de nouvelles personnes dont la conseillère de district qui nous dit que déjà on a la chance que les bus ne passent plus devant nos portes! Nous sommes fâchées et insultées. Oui, on prend les citoyens pour des nonos!

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