Hausse du prix de l’essence: la suggestion radicale d’une organisation… conservatrice

L’AIÉ propose de taxer les bénéfices exceptionnels et de redistribuer ces sommes au public
Photo: Patrick Hendry, via Unsplash

Le 3 mars dernier, une semaine après que la guerre en Ukraine eut fait monter en flèche le prix du pétrole et du gaz, l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ) a publié un plan en 10 points visant à réduire les importations européennes de gaz naturel russe. 

Les propositions de l’AIÉ ratissent large, du court au long terme, et s’attaquent tant à la source du problème – la forte dépendance de l’Europe aux hydrocarbures russes – qu’à des enjeux plus immédiats, comme la hausse des prix pour les consommateurs. 

Avant de discuter des propositions comme telles, il est important de noter que l’AIÉ a historiquement été perçue comme une organisation plutôt conservatrice et proche de l’industrie pétrolière. Elle a régulièrement été accusée de nuire à la transition énergétique, incluant par des investisseurs. On a notamment reproché à l’AIÉ de surestimer la demande future en hydrocarbures, de sous-estimer la croissance des énergies renouvelables, et de ne pas suffisamment chercher à aligner les investissements et les politiques sur les objectifs de l’Accord de Paris. Sans surprise, l’AIÉ est depuis toujours une référence essentielle pour les producteurs de pétrole, incluant ceux des États-Unis et du Canada.

Il y a un peu moins d’un an, l’AIÉ a toutefois causé la surprise en publiant un rapport qui affirmait que, pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050, il fallait renoncer à “tout nouvel investissement dans des projets de production d’énergies fossiles”. 

Qu’est-ce que l’AIÉ propose aujourd’hui pour réduire la dépendance énergétique de l’Europe envers la Russie et limiter la flambée des prix? Voici ses 10 solutions:

  1. Ne pas signer de nouveaux contrats d’approvisionnement en gaz avec la Russie 
  2. Remplacer les approvisionnements russes par du gaz d’autres sources 
  3. Accroître le stockage de gaz en Europe en prévision de l’hiver prochain
  4. Accélérer le déploiement de nouveaux projets éoliens et solaires 
  5. Maximiser la production d’électricité à partir de la bioénergie et du nucléaire
  6. Adopter des mesures fiscales à court terme sur les bénéfices exceptionnels pour protéger les consommateurs des prix élevés 
  7. Accélérer le remplacement des chaudières à gaz par des thermopompes 
  8. Accélérer les gains d’efficacité énergétique dans les bâtiments et l’industrie 
  9. Encourager une baisse du thermostat de 1 °C par les consommateurs
  10. Intensifier les efforts de diversification et de décarbonation des réseaux électriques 

Les points 1 et 2 concernent la nécessité de trouver des sources alternatives de gaz pour compenser la baisse des importations russes à court et moyen terme (l’AIÉ mentionne notamment l’Azerbaïdjan et la Norvège). Le plan de l’AIÉ demeure toutefois conforme au Pacte vert pour l’Europe et ne prévoit pas de hausse de consommation d’énergies fossiles. (Au contraire, le plan prévoit des réductions substantielles à moyen et long terme.) 

Les points 3 et 9 sont de l’ordre de la prévoyance et des économies à court terme: constituer des réserves pour l’hiver prochain et chauffer un peu moins d’ici l’été.

Les points 4, 5, 7, 8 et 10 sont des mesures à moyen et long terme visant à améliorer l’efficacité énergétique et accélérer la transition vers des sources renouvelables. 

C’est surtout le point 6 qui a retenu mon attention: une taxe sur les profits exceptionnels des fournisseurs d’énergie (profits artificiellement gonflés par la hausse des prix), qui servirait à compenser en partie les consommateurs. Autrement dit, l’AIÉ propose de taxer les bénéfices des entreprises qui profitent économiquement de la guerre, et de redistribuer ces sommes au public. (Je note que cette proposition est exactement à l’opposé de l’idée de suspendre les taxes sur l’essence, qui appauvrirait le trésor public tout en maintenant ou haussant les bénéfices des entreprises gazières et pétrolières.)

Une autre option serait de taxer ces profits tombés du ciel (littéralement sous la forme de bombes) et d’utiliser cet argent pour soutenir l’accueil des réfugiés et la reconstruction de l’Ukraine.

Avant même la guerre, au début février, la proposition de taxer les profits exceptionnels des pétrolières trouvait des appuis solides au Royaume-Uni. Après l’invasion, les arguments ne sont que plus forts. Au Canada, le NPD a repris l’idée la semaine dernière. 

Le prix de référence du pétrole canadien, avant et depuis la guerre en Ukraine

Évidemment, ça ne se fera pas. Pour des raisons qui vont de l’inertie bureaucratique au calcul politique, en passant par l’intérêt national, les chicanes de juridictions et le culte du laissez-faire, même en temps de guerre et d’urgence climatique.

Mais la prochaine fois que vous verrez des gens invoquer l’AIÉ pour justifier l’expansion de l’industrie gazière et pétrolière au Canada, demandez-leur s’ils appuient aussi la proposition de l’AIÉ de taxer les profits exceptionnels, et de mettre fin dès maintenant à tout investissement dans les projets de production d’énergies fossiles.

Jérôme Lussier s’intéresse aux enjeux sociaux, politiques et économiques. Juriste, journaliste et idéaliste, il a tenu un blogue au VOIR et à L'Actualité et a occupé divers postes en stratégie et en politiques publiques, incluant à l'Assemblée nationale du Québec, à la Caisse de dépôt et à l'Institut du Québec. Il travaille actuellement comme directeur des affaires parlementaires au Sénat.

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Commentaires (2):

  1. Alex

    mars 16, 2022 at 6:53 am

    Beaucoup d’intention sur les notions de débats et d’échange d’idées. Mais le premier article que je lis défini le concept du « Laisser faire » comme un culte. Je vous souligne que s’il y a culte, il y a ceux qui croient et les non croyants. In fine, les méchants et les bons, selon le côté choisi. Je crois que le concept du « Laisser Faire », est une stratégie et un choix, probablement inadéquat, répondant à la complexité des enjeux. Selon mon point de vue, définir ce concept comme un culte, est une façon de polariser le débat.

    Répondre
    • Jérôme Lussier

      mars 16, 2022 at 7:58 pm

      Bonjour Alex. Je crois qu’il y a un malentendu. Je ne cherchais pas à définir le laissez-faire comme un culte en soi. C’est une approche politique/économique défendable et appropriée dans plusieurs contextes. Le mot « culte » référait plutôt à la vision voulant que le laissez-faire constitue la seule approche acceptable en toutes circonstances.

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