Les feuilles mortes – réflexion sur la disparition de Pierre Foglia
L’âge de Pierre fut indéniablement l’âge des feuilles, celles sur lesquelles s’imprimaient nos lectures plurielles

J’ai appris comme vous, et en même temps que tout le Québec, la disparition du chroniqueur prodigieux Pierre Foglia il y a quelques jours, un 29 juillet, tiens, date aléatoire dans la suite des journées de la belle saison qui s’écoule doucement.
Elle m’a drôlement frappée cette nouvelle — je dis bien frappée, avec la force d’un événement collectif qui nous secoue de notre torpeur du quotidien pour rassembler momentanément une population dissipée, le temps de pleurer ensemble un des nôtres.
J’ai passé mon temps libre à lire tout ce qui s’est écrit sur lui depuis par ses proches, des gens qui l’ont aimé et côtoyé (j’en comprends que le côtoyer, c’était l’aimer) et en lisant, je me remémore certaines de ses tournures de phrases les plus succulentes, de ses observations les plus émouvantes. Je me plais à découvrir ce qui a le plus marqué d’autres lecteurs : sa couverture des Jeux olympiques, ses reportages à vélo en Iraq, ses grands coups de gueule, la crème glacée au dulce de leche et la confiture aux mirabelles (qui apparaissait souvent il paraît). Je n’ai pas le souvenir aussi précis des sujets, me souvenant surtout du ton intime de ses écrits, de son empathie, de sa grande curiosité pour le monde et ceux qui l’habitent. Et j’ai tout à coup l’impression d’avoir perdu un oncle, un grand-oncle, celui qui débarque à Noël sans préavis, les bras pleins de cadeaux.
Joue en boucle dans ma tête (vous me pardonnerez la déformation linguistique) Les feuilles mortes, chanson nostalgique qui se glisse dans la conscience avec l’immédiateté d’un souvenir intime douloureux. Le titre est aussi banal qu’il est porteur de sens pour sa véracité et son caractère cyclique: à chaque année quand même! les feuilles qui égayaient notre passage et qui, hier encore, s’abreuvaient de la pluie et des rayons du soleil seront demain vidées de leur vitalité, destinées à craquer sèchement sous les pas des passants qui les réduiront en poussière.
Où sont passées toutes ces feuilles mortes ? Feuilles d’arbres autant que feuilles de journaux qu’on n’imprime plus, prétextant l’environnementalisme — autre -isme ayant largement raté sa cible — ces grandes feuilles que l’on feuilletait avec délectation, les doigts entachés, fouillant avec une gourmandise égale les titres accrocheurs, les scores de hockey, les faits divers, les politiques déchus, les sudokus, en espérant tomber sur une chronique de Foglia.
Aujourd’hui, feuillète-t-on ? Non, on n’effeuille plus les pages, on glisse nos doigts sans taches le long des écrans, pour faire défiler un fil sans fin. Un progrès technique implacable qui cache lui aussi une certaine circularité, nous ayant conduit de la tablette à la feuille, et puis de la feuille à la tablette encore, celle-ci désormais lisse comme le miroir de narcisse.
L’âge de Pierre fut indéniablement l’âge des feuilles, celles sur lesquelles s’imprimaient nos lectures plurielles : des livres de poésie, de littérature, des documentaires, recueils et études, des revues et quotidiens. On s’informait et se divertissait au rythme des mots imprimés et à la vitesse des yeux qui se promènent sur la page. L’âge de Pierre était celui des lunettes rondes entourées d’un mince fil noir, lunettes faites pour scruter les petites pattes de fourmis qui formaient les mots de ses chroniques. En encadré, une photo de Pierre qui lève un instant les yeux pour nous scruter par-dessus ses lunettes rondes, de l’autre côté de la feuille, ayant partagé une tranche de vie et voulant probablement voir notre réaction.
Le temps passe et les feuilles tombent pendant que d’autres jaunissent, les coins des pages s’enroulent, le papier s’assèche et ne sert plus qu’à tapisser poubelles et litières.
Mais les mots demeurent — surtout, les impressions et sensations créées par ces mots, les idées qu’ils ont suscitées. Leur empreinte physique s’efface doucement pour révéler un portrait incertain de l’homme qui les a composés, et dont l’esprit a accompagné une époque de nos vies, en l’absence d’autres mentors et gardiens de la morale.
Son génie résidait très précisément dans sa capacité à nous embarquer avec lui à travers des récits où il se glissait subtilement dans une conversation amicale avec lui ou avec elle, avec toi ou moi, pour révéler les détails de la vie qui nous entoure parfois sans qu’on s’en rende compte, pour attirer notre attention — là. Et qu’on se sente touchés. Parce qu’on l’était.
Le toucher passera-t-il autant, à travers l’écran ? Permettez-moi d’en douter.
Et d’ajouter mon nom à celles et ceux qui l’ont salué, comme lui nous a tant de fois salués, avec sollicitude. Soyez sages.
Merci beaucoup à Jean-François Bérubé de nous avoir accordé la permission d’utiliser la photo de Pierre Foglia qui coiffe cet article et dont il est l’auteur.
Nous vous invitons à visiter son site web pour découvrir son travail.
Justine McIntyre a une formation en musique classique. Après un passage en politique municipale, elle a entrepris une maîtrise en management et développement durable. À travers ses écrits, elle explore les thèmes à l’intersection de l’art, de l’environnement et de la politique.

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