Ça n’a jamais été une blague

--- 16 janvier 2026

La clé pour accéder à la puissance et à la fureur de la foule consiste à déclencher ses émotions.

Les menaces lancées « à la blague » par le président américain contre la souveraineté canadienne sont loin d’être anodines et doivent plutôt être interprétées comme des éléments de propagande qui expriment sa vision de domination des Amériques.

Le 7 janvier dernier, j’ai été invitée à participer à un débat télévisé à l’émission Les Débatteurs de Noovo, portant sur la question : « 51e État: la menace d’annexion du Canada doit-elle être prise davantage au sérieux? » À la lumière du coup d’État au Venezuela et des menaces à la souveraineté du Groenland, sans faire preuve d’un excès de confiance en mes capacités de débatteuse, je pensais être tout de même en bonne posture pour gagner ce débat.

Spoiler : le débat ne s’est pas déroulé en notre faveur (j’étais jumelée à l’ancien député conservateur Alain Rayes, qui a très admirablement débattu). De mon côté, j’avais carrément sous-estimé la puissance de notre révérence collective pour les Constitutions et l’État de droit. Nos opposantes, la chroniqueuse en politique américaine Valérie Beaudoin et la chroniqueuse Deborah Cherenfant m’ont prise de court avec leur argument voulant que l’annexion serait tout simplement impossible en vertu des préceptes de la Constitution américaine et qu’elle ne constitue donc pas une menace.

La Constitution ? Y a-t-il encore quelqu’un qui pense sincèrement que Trump se soucie de ce qui est écrit dans la Constitution ? Gel de l’aide étrangère, démantèlement des agences fédérales, congédiement sommaire des procureurs impliqués dans des dossiers le concernant, abolition du droit du sol, imposition de tarifs à l’encontre des accords de libre-échange, déploiement de la Garde nationale dans des villes américaines et règne de terreur d’ICE — voilà autant d’actions apparemment « impossibles » que Trump a prises unilatéralement depuis son retour au pouvoir pour un second mandat. Une vie passée à accumuler et contester des poursuites l’a doté d’un style de gestion unique : « frapper d’abord, et qu’on tente de me rattraper ensuite ».

Revenons à notre sujet de débat. Les Canadiens se souviendront de cet épisode gênant quand Justin Trudeau s’est envolé en décembre 2024 pour Mar‑a‑Lago, où il a mangé un pain de viande en compagnie de Trump qui, pour l’occasion, l’a traité publiquement de « gouverneur » du Canada. Homme de tact diplomatique et sûr de lui, Trudeau a choisi de prendre cette pique comme une blague — une blague déplaisante et dégradante, certes, mais une blague tout de même, d’en rire (jaune) et de l’oublier.

Je peux vous assurer que plus personne ne rit aujourd’hui. Pas après Maduro, pas après Minneapolis, pas non plus alors que nous retenons notre souffle et croisons les doigts pour le Groenland, dont le sort repose désormais dans la balance (ou dans la ligne de mire) du bon plaisir de Trump.

Le principe de la propagande

En 1895, le sociologue Gustave Le Bon publie La psychologie des foules, traité dans lequel il soutient que la volonté individuelle se dissout dans la masse générale de la foule qui se comporte comme un seul corps, instable et impulsif. Le livre est pratiquement un manuel de manipulation des populations et a une histoire sombre d’utilisation à cette fin.

Selon Le Bon, la clé pour accéder à la puissance et à la fureur de la foule consiste à déclencher ses émotions. Un leader charismatique (c’est‑à‑dire quelqu’un qui s’appuie sur son pouvoir de persuasion plutôt que sur son expertise) est réclamé par la foule; quelqu’un qui communique par l’image, par le ton, qui inspire par la force de son caractère. Ça vous rappelle quelqu’un? Celui-ci peut alors imposer sa volonté par une simple affirmation qui, à force d’être répétée, devient le mantra de la foule. Nous avons un autre mot pour cela : la propagande. Un mensonge répété suffisamment de fois devient la vérité, comme le veut l’adage.

Avec ses affirmations décomplexées sur ses intentions de s’emparer du pouvoir et des ressources, Trump nous habitue à accueillir dans le débat public des possibilités qui autrefois n’existaient que dans les conversations classées les plus secrètes entre stratèges, déplaçant la fenêtre d’Overton afin de modifier le cadre de l’acceptabilité sociale.

C’est ce même mécanisme qui était à l’œuvre lors de la visite de Justin Trudeau à Mar-a-Lago en 2024 : une affirmation décomplexée qui insinue le rôle assigné à Trudeau par Trump (gouverneur d’un 51e état), en nous laissant présager la suite en ce qui concerne les relations entre nos pays. Pourtant, qu’un dirigeant, dans le cadre d’une relation diplomatique, puisse affubler un interlocuteur d’un tel titre aurait été impensable il y a à peine dix ans. Mais dans ce cas, ce qui aurait été un affront par le passé a pu être considéré simplement comme une boutade, pas suffisamment grave pour causer un incident diplomatique majeur, alors on laisse passer. Or, ce quolibet qu’on venait d’avaler (en toussant un peu) contient un poison à double action qui sert à diminuer la stature de la personne ainsi étiquetée, tout en introduisant l’idée que son autorité n’est pas seulement discutable, mais peut être sérieusement remise en question.

Cette affirmation est ensuite répétée comme s’il s’agissait d’une vérité admise : « Crooked Hillary », « Sleepy Joe », « Governor Trudeau ». Une fois lancée, la répétition est amplifiée par des algorithmes dont les tentacules atteignent chaque internaute, politicien, électeur et analyste, jusqu’à ce que, bientôt, la foule se rallie à l’idée voulant que Hillary Clinton soit corrompue, que Joe Biden soit inapte et que le Canada pourrait bien devenir le nouveau 51ᵉ État des États‑Unis d’Amérique. Cela n’a rien à voir avec le droit constitutionnel. Nous sommes ici dans le champ de la psychologie des foules et l’efficacité de la propagande.

Pendant qu’on débattait ce soir-là, Trump était en entrevue avec le New York Times, à qui il a déclaré que le droit international est sujet à interprétation et que son pouvoir en tant que commandant en chef n’est limité que par sa « propre moralité ». C’est ce qu’il fallait démontrer pour clore mon argumentaire. Car à mesure que Trump s’enhardit à exposer sa doctrine « Donroe » visant à façonner le monde selon sa volonté, nous sommes sur le point de découvrir quelles seront les conséquences de cette manipulation pratiquée sur la foule américaine.


Justine McIntyre a une formation en musique classique. Après un passage en politique municipale, elle a entrepris une maîtrise en management et développement durable. À travers ses écrits, elle explore les thèmes à l’intersection de l’art, de l’environnement et de la politique.

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