Le temps des cavernes

--- 7 juin 2026

Le temps et le progrès humain ont cette particularité têtue de ne jamais vouloir reculer.

Photo: Johannes Plenio via Unsplash

L’histoire est un drôle de tissu extensible qui change de couleur et de texture selon le bout par lequel on la tient. Plus on recule dans le temps, plus ses couleurs pâlissent et ses contours s’estompent.

Si on mettait l’ensemble de nos photos de famille en ordre décroissant, on verrait nos images qui passent des pixels à haute résolution, aux « Kodak » en couleur et aux photos en noir et blanc avant de tarir, sauf pour ceux qui ont des ancêtres immortalisés en portraits à l’huile ou en bustes de pierre — une infime minorité, mettons. Plus loin dans le temps encore, quelques ossements et sépultures, quelques têtes de flèches dispersées autour d’un ancien feu de camp. Et puis, plus rien.

C’est peut-être en raison de son inaccessibilité que notre passé nous fascine au plus haut point. D’où la popularité des trousses maison d’analyse d’ADN, largement vantées pour retracer nos origines et mettre en lumière ce que le temps a obscurci. Dès leur arrivée sur le marché, les clients cherchant à retracer leur arbre généalogique se sont mis à nous importuner avec leurs racines lointaines en Irlande, en Italie, ou en Roumanie, parfois avec des révélations plus exotiques qui viennent pimenter une ascendance autrement monotone.

Mon frère, docteur en biologie avec une spécialisation en génétique, faisait partie de cette première cohorte. Il était surtout curieux du processus de décryptage génétique et ce que ça pourrait nous apprendre sur notre susceptibilité à certaines maladies héréditaires. Un jour, il m’appelle pour m’annoncer les résultats. Outre les souches attendues, partagées entre le Royaume-Uni (grâce à notre père) et l’Europe de l’Est (grâce à notre mère) il y avait une donnée curieuse.

Je le sentais hésiter à l’autre bout du fil. « Le résultat indique qu’on est dans le 99e percentile de la population héritière de matière génétique qui relève de variantes d’ADN néandertalien archaïques. »

« Quoi ! On est des Néandertaliens ? »

« Pas tout à fait, non, » mon frère riait de moi un peu, « mais on aurait jusqu’à 4 % de variantes de souche néandertalienne dans notre ADN. C’est quand même très curieux ! »

Discrètement, nous avons convenu que cette souche tient probablement du côté de notre grand-père maternel, connu pour ses cheveux indisciplinés, sa santé étonnamment robuste et son incapacité totale à digérer des céréales.

Depuis cette découverte, mon intérêt pour l’histoire de l’humanité ne s’arrête plus aux écrits et pensées, ni aux infrastructures monumentales et aux agitations belliqueuses de l’Holocène – je suis curieuse de connaître le backstory, la préhistoire des origines brumeuses de l’humanité depuis qu’elle descendit des arbres et foula la terre pour la première fois.

Peter Frankopan, auteur et professeur de l’histoire du monde à l’Université d’Oxford, a sorti en 2024 son livre intitulé Les métamorphoses de la Terre : l’humanité et la nature, une nouvelle histoire du monde. C’est une lecture qui nous plonge dans une temporalité géologique, mesurée en mega annum ou million d’années, permettant d’élargir notre vue sur la Terre.

C’est une bonne lecture pour les écoanxieux (dont j’en suis) car, en traitant de l’histoire sur l’échelle du temps qui dépasse largement l’existence humaine, elle permet de relativiser en quelque sorte les changements que nous vivons actuellement. Car, si ces changements sont majeurs et risquent de plonger dans le chaos nos systèmes climatiques, ils n’ont cependant rien d’étonnant quand on les place dans une chronologie terrestre qui a vu passer les explosions volcaniques, les collisions météoriques, les sécheresses, les pluies diluviennes, les périodes de glaciation et de refonte qui marquent l’histoire de notre petite planète et de nos ancêtres humanoïdes.

Sauf qu’il est vrai que cette fois-ci, c’est nous-mêmes qui provoquons ces changements — constat somme toute ironique pour Homo Sapiens qui a réussi jusqu’ici sa propagation et sa domination planétaire.

Outre un certain sentiment de résignation funeste provoqué par la contemplation de ces évènements et par le constat de notre courte durée dans le grand schéma de l’histoire géologique, je me trouve quand même à être impressionnée par les adaptations des Homo Neanderthalensis et le plus contemporain Homo Sapiens. Les modifications sociales, diététiques, comportementales et techniques face à un environnement hautement instable ainsi qu’une concurrence hostile pour des ressources limitées furent le plus souvent des actes de survie désespérés.

Ces adaptations les amenaient parfois — souvent même — jusqu’à l’abandon de leurs cités lors d’épisodes où l’humanité dans son entièreté frôlait l’extinction. Y aurait-il une leçon de résilience pour nous, les modernes, qui attendons toujours que notre salut vienne par le progrès technique, dans l’obstination de l’abandon et le refus de reculer ?

Et puis, secondairement, j’en arrive à la question suivante : À quel moment précis l’humain est-il sorti de la nature pour s’imposer sur elle ? Un lointain ancêtre n’aurait-il pas pu planter sa fourche dans la terre fertile, contempler son ouvrage et se déclarer satisfait ? Peut-être bien que certains l’ont fait, et que c’est là, justement, le point de divergence : les Néandertaliens seraient restés dans cette plénitude tandis que les Sapiens auraient continué à en vouloir toujours plus, à progresser, pour finir par les supplanter.

Retourner aux cavernes

Je me dis que je ne suis pas la seule qui s’inspire de la préhistoire face aux dilemmes modernes, ce regard sur le passé lointain semble être dans l’air du temps : Donald Trump y pense aussi, puisqu’il a menacé de ramener l’Iran « à l’âge de pierre ». Pour lui, la référence n’indique pas une quelconque curiosité sur la relation de l’humain à la nature, loin de là ! Par cette métaphore, il entend la destruction totale des équipements et infrastructures sur lesquels sont érigées la société civile moderne et son activité économique, soit tout ce qui compte pour lui.

Il y a aussi Dario Amodei, cofondateur d’Anthropic qui, lors d’une conversation avec Oprah Winfrey, a évoqué un « retour au temps des cavernes » – comme si cela suffisait pour rendre compte des arguments de ceux qui expriment des doutes sur le développement galopant de l’intelligence artificielle : soit on accepte de vivre avec l’IA (qui pourrait mener à notre extinction, détail non négligeable), soit on retourne vivre dans des cavernes.

C’est grâce à ces déclarations et d’autres dans le même genre que l’on discerne l’énorme barrière conceptuelle qui se dresse dans nos échanges a sein de l’espace public : si, pour certains, le progrès est un choix collectif fait par l’humanité pour s’adapter à des circonstances changeantes, pour d’autres, c’est une avancée de la technique inévitable à laquelle on doit se conformer.

Les deux interprétations mènent à des conceptions du monde et de manières d’agir complètement distinctes.

Les efforts que, hier, nous étions enfin prêts à déployer pour contribuer à l’effort collectif de faire baisser nos émissions de gaz à effet de serre n’ont plus la cote et nos politiques environnementales, soudainement ringardes, sont détricotées pour donner du fil ailleurs. L’étranglement des appels en faveur de l’environnement ouvre le plancher à des voix plus stridentes qui appellent au développement technique et énergétique sans véritable remise en question des objectifs (Militaires ? Nourrir l’immense appétit de géants de l’IA ?) de ces développements.

Le discours sur la décroissance, qui autrefois présentait une allure séduisante tombe forcément à plat quand on l’assimile à un retour à « l’âge de pierre », au « temps des cavernes » ou à un appauvrissement volontaire, non seulement matériel, mais aussi technique et intellectuel. Pour ceux et celles qui sont pris à la gorge avec le prix à la pompe et en épicerie, la décroissance, ce n’est qu’une affaire de riches qui fantasment au dépouillement volontaire et un retour à la nature. Ils n’ont pas totalement tort là-dessus.

Pour l’instant, nous préférons encore fantasmer à des vaisseaux spatiaux et à des colonies humaines sur la Lune. C’est aussi peu atteignable (sinon plus) qu’une vie débranchée et simple, mais ça va au moins dans le sens du progrès.

Or, notre entêtement à foncer toutes voiles ouvertes dans une direction « exigée » plutôt que choisie collectivement nous confine à notre adolescence déraisonnable. Suivant cette voie, nous sommes condamnés à suivre le rythme effréné du développement technique ; la maturité, c’est de pouvoir se distancier du moment pour parfois dire non et choisir un autre chemin, et quelques fois accepter de rebrousser chemin.

La trajectoire du temps ne peut certainement pas être inversée, mais la direction de notre développement peut l’être, sans pour autant signifier un retour aux cavernes.


Justine McIntyre a une formation en musique classique. Après un passage en politique municipale, elle a entrepris une maîtrise en management et développement durable. À travers ses écrits, elle explore les thèmes à l’intersection de l’art, de l’environnement et de la politique.

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